Bay-Car Blues Festival

Augustus Thornton, Bay-Car Blues Festival, novembre 2017. Photo © Philippe Prétet

The real thing !

• À Grande-Synthe (Nord), contre vents et marées (baisse des subventions, maux récurrents de la culture, offre pléthorique de loisirs concurrents…) sous la houlette de Patrice Vermeersch (son président), la dynamique et sympathique équipe de passionné(e)s investie dans le Bay-Car Blues Festival (BCBF) a su tirer en 2017 encore son épingle du jeu et offrir à un public de connaisseurs une seizième édition (3 et 4 novembre) qui fera date. D’abord, par une organisation sans faille et un accueil chaleureux, que ce soit sur la scène du Palais du Littoral ou dans les « chapelles blues » organisées avec les partenaires locaux, ensuite avec une audience qui s’est étendue progressivement au niveau national (entre 500 et 600 personnes minimum par soirée !) et enfin une affiche de haute volée que l’on doit à une direction artistique très exigeante. Tour d’horizon.

Dans ce contexte, le leit-motiv de la « commission prog »  a pris tout son sens. En faisant venir les « héritiers » directs de bluesmen légendaires disparus, il s’agit de transmettre aux générations actuelles et à venir l’esprit du blues. Ceci, comme le souligne Dominique Floch, grâce à la présence de line up composé de 80 % à 100 % d’Afro-américains comme pour le plateau du Chicago Wind (100 % USA) avec Diunna Greenleaf & King Fish ou la New Blues Generation USA (Marquise Knox & Kat Riggins). Sans oublier un hommage appuyé à l’immense et regretté John Lee Hooker qui aurait eu 100 ans le 22 août 2017 et dont le neveu, Archie Lee Hooker, est venu à Grande-Synthe commémorer l’anniversaire, accompagné par Jake Calypso et, in fine, des artistes renommés comme John Nemeth et le brillantissime Kirk “Eli” Fletcher désormais installé en Europe.

Vendredi 3 novembre 2017
Bang On Blues, groupe d’origine polonaise, a ouvert le bal en proposant d’abord un blues acoustique et ensuite des temps forts (dans tous les sens du mot) de blues-rock électrique dans la pure tradition du blues venu des pays de l’Est. Précisons que l’organisation leur a permis l’accès à la grande scène cette année après qu’ils aient joué l’interlude l’an dernier. Sympa.
Archie Lee Hooker & Jake Calypso ont, quant à eux, inscrit leur projet dans le style de boogie rural de John Lee Hooker dont on fête le centième anniversaire posthume cette année 2017. Le répertoire interprété au Bay-Car est issu essentiellement de leur album « Vance Mississippi », avec un final remarqué sur une version tonitruante de Boogie Chillum du natif de Clarksdale. Archie Lee Hooker, à grands coups de mimiques suggestives, entretient donc l’esprit du blues de feu son oncle, ce qui a semblé plaire au public de Grande-Synthe qui lui a décerné « LE » coup de cœur de cette première soirée. À retenir dans un band homogène le jeu subtil et fin à la guitare d’un certain Little Legs.

Archie Lee Hooker, Bay-Car Blues Festival, Grande Synthe, novembre 2017. Photo © Philippe Prétet

L’enfant adoptif du pays, Nico Duportal, avec ses Rhythm Dudes, avait endossé ses habits de lumière pour s’imprégner d’un état d’esprit « Dealing With My Blues » du meilleur effet. Un répertoire qui va du blues au rhythm’n’blues et une interprétation classieuse qui lui ont forgé une réputation internationale amplement méritée, laquelle est réhaussée par la présence du brillant contrebassiste Thibaut Chopin qui écrit, chante et interprète les titres du groupe. La bonne surprise de son show fut l’invitation sur scène d’un certain… Benoît Blue Boy avec une émotion palpable un « Hé là-bas ! » emblématique de son répertoire louisianais et du dialecte cajun qu’il affectionne et qui figure sur le vinyle « À boire et à manger à St-Germain des prés » (LP Tempo Records 1601) dans l’esprit des années 1950.

Nico Duportal, Bay-Car Blues Festival, novembre 2017. Photo © Philippe Prétet

Chicago Wind en exclusivité européenne leur emboîtait le pas pour clore la première soirée. Deitra Farr et Matthew Skoller, habitués des scènes européennes, ont assuré un show en grande partie issu de « Blues Immigrant », dernier album de celui qui a quasiment tout raflé dans ce que le monde du blues compte de récompenses ces dernières années. Accompagné par son band soudé et terriblement efficace, avec Johnny Iguana (keys), Tom Holland (brillant guitariste gaucher issu du South Side : voc, g), Felton Crews (b) et Marc Wilson (d), Matthew Skoller a ému l’assistance en faisant état de son parcours d’immigré qui l’a conduit aux States en ayant réussi à décrocher la fameuse Green Card tant convoitée. Parmi d’autres morceaux, citons Big Box Store Blues et The Devil Ain’t Got No Music, particulièrement appréciés et repris en chœur par un public averti. Deitra Farr a, quant à elle, interprété magistralement une version intimiste de Je me souviens, en français dans le texte.

Matthew Skoller, Bay-Car Blues Festival, Grande Synthe, novembre 2017. Photo © Philippe Prétet

En guise d’interlude, comme à l’habitude, un groupe se produit sur une mini-scène montée à même la grande salle. À l’écoute, il s’en dégage un jeu virevoltant et diablement efficace concocté par le trio Heckle’Jeckle avec Clément Martin (g), Victor Doyen (voc , g) et Stéphane Wils (p). Rien d’étonnant à ce que les deux premiers cités furent vainqueurs du Tremplin Blues du BSBF de Calais en 2016. À revoir à coup sûr dans une atmosphère plus intimiste pour en cerner toutes les subtilités.

Samedi 4 novembre
John Nemeth, en provenance de Memphis, avec dans les valises un superbe album (« Memphis Grease »), John Nemeth, ce fabuleux showman, n’en finit pas de régaler l’assistance. Son talent explose littéralement lorsqu’il souffle les notes bleues au chromatique avec une voix déclamatoire du meilleur effet. Accompagné par le guitariste bordelais Anthony Stelmazack, Fabrice Bessouat aux fûts et Antoine Escalier à la basse, le set a puisé aux sources d’un blues rutilant des années 50/60 pour mieux rebondir dans l’ambiance Stax et Hi-Records des années 70/80. L’apport de Kirk “Eli” Fletcher n’en a été que meilleur. Le set prend alors une dimension XXL. À n’en pas douter, lorsque la guitare de l’un des meilleurs guitaristes de blues en activité s’échauffe, la salle s’embrase ! Le talent de l’ancien lead guitar des Fabulous Thunderbirds éclabousse la scène, que ce soit dans un style Chicago des années 50/60 ou dans un style West Coast plus jazzy. Un des meilleurs sets de cette édition 2017.

Kirk Fletcher, Bay- Car Blues Festival, novembre 2017. Photo © Philippe Prétet

Diunna Greenleaf & Christone “Kingfish” Ingram : bonne surprise. Car la Texane Diunna Greenleaf semble avoir pris une tout autre envergure sur scène depuis ses dernières apparitions en Europe. Il se dégage de son show une évidente sérénité et une interprétation plus mature. Elle a accueilli en invité dans son band le prodige de la guitare Christone “Kingfish” Agram en provenance de Clarksdale (Ms), qui a tout juste 18 ans et est considéré comme l’un des tous meilleurs de la nouvelle génération de bluesmen. À Grande Synthe, Kingfish a dû partager la vedette avec Eric “Sparky” Parker à la technique sûre et efficace, mais, le jeune Kingfish a pu faire état de son immense talent. Chut ! Ne le dîtes à personne… On attend avec impatience chez ABS Mag Online son premier album qu’il devrait enregistrer en principe à l’issue de sa tournée française !

Christone “Kingfish” Agram, Bay- Car Blues Festival, novembre 2017. Photo © Philippe Prétet
Diunna Greenleef, Bay-Car Blues Festival, novembre 2017. Photo © Philippe Prétet

New Blues Generation : Marquise Knox & Kat Riggins. À 23 ans, la native de Miami (Floride) est une étoile montante de la nouvelle génération. À la frontière des styles, Kat Riggins est à l’aise dans des interprétations qui oscillent entre des inflexions hip hop, jazzy, gospel, rock et bien sûr blues. Le déhanchement sur scène est ravageur mais ô combien rafraichissant redonnant ainsi aux standards un air de jeunesse vivifiant ! À Grande Synthe, Kat Riggins a délivré un set tout en couleurs comme en écho à sa tenue de soirée très saillante et a bluffé l’auditoire sur All Night Long qu’elle a interprété superbement dans l’esprit de Koko Taylor. Un grand moment dans cette soirée. Marquise Knox, quant à lui, n’a pas grand chose à envier à ses illustres prédécesseurs. Le talent brut transpire à chaque morceau. On a écouté avec délectation plusieurs titres de son dernier album « Black and Blue », ce qui n’est pas sans rappeler un fameux label bien connu des passionné(e)s de musique afro-américaine. Notons la présence exceptionnelle d’Augustus Thornton, l’ex- bassiste d’Albert King, qui récupère petit à petit de ses graves ennuis de santé et qui continue à tenir d’une main de maître la section rythmique, pour le plus grand bonheur des amateurs de blues.

Kat Riggins, Bay-Car Blues Festival, novembre 2017. Photo © Philippe Prétet

Au final, les amateurs et les musiciens ont grandement apprécié la (déjà) seizième édition d’un festival millésimé à visage humain où convivialité et bonne humeur riment parfaitement avec une programmation de haut vol qui n’a, à ma connaissance, pas d’équivalent à cette période de l’année dans l’hexagone. Merci à toute l’équipe pour son accueil et rendez-vous en 2018 !


Par Philippe Prétet
Remerciements à Dominique Floch, Miguel Marcigny et tout le staff de Bay-Car Blues Festival

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