Chroniques #54

• L’actualité des disques, livres et DVD blues, soul, gospel, r’n’b, zydeco et autres musiques afro-américaines qui nous touchent, vue par abs magazine online


Thornetta Davis

Honest Woman

Sweet Mama Music – www.thornettadavis.com

Quand on écoute cet album de Thornetta Davis, chanteuse afro-américaine de Detroit, Michigan, on ne peut que s’étonner qu’il ne s’agisse que de son troisième et qu’elle ne se produise pas plus outre-Atlantique. Lauréate d’un concours de chant à l’âge de 15 ans, elle intègre le groupe Jas qui se sépare alors qu’elle a 20 ans, en 1983. Elle fait ensuite partie du groupe vocal Chanteuse, qui interprète de vieux hits R&B, avant d’être embauchée comme choriste par Lamonte Zodiac & The Love Signs qui deviendra The Chisel Brothers, groupe évoluant dans un registre soul. Comme beaucoup de ces chanteuses « de l’ombre », ses talents vocaux servent avant tout les leaders. Dommage, quand on considère ses qualités vocales et surtout ses talents de songwriter (elle signe 12 des 13 titres de cet album, le premier étant de sa sœur Felicia Davis). Mais ainsi va la vie… Choriste pour Big Chief puis Sub Pop, sa première chance d’enregistrer en solo lui est offerte par ce label avec un EP en 1995, avant un premier album en 1996, « Sunday Morning Music ». C’est encore sur ce même label, Sub Pop, qu’elle enchaîne en 1998 avec un deuxième album solo très réussi, « Shout Out To The Dusthuffer » (également titre de son EP). Les critiques sont bonnes, mais le succès en demi-teinte. De 1997 à 2003, elle retrouve son rôle de choriste, cette fois pour Kid Rock. Celle qui avait chanté pour son propre compte au Ann Arbor Blues and Jazz Festival, partagé la scène avec Bonnie Raitt et Katie Webster, ouvert pour Gladys Knight ou Etta James, chanté derrière Bob Seger dans son album de 1991, « The Fire Inside », retourne donc, en quelque sorte, à ses chères études… Mais la voix et la personnalité de Thornetta ne peuvent laisser insensibles. De BO de films en programmes télé, cette voix interpelle. Fort heureusement, l’album dont il est question ici, son troisième en solo, donne toute l’étendue du talent de cette formidable artiste. Espérons qu’il soit celui de la consécration et une carte de viste intemporelle pour des tournées mondiales. Si la base est blues et soul, le gospel n’est jamais loin (Set Me FreeFeels Like Religion). Thornetta est une conteuse formidable qui parle de sa vie, de la vie en général, avec beaucoup de sensibilité (Am I Just A Shadow). Des morceaux plus rock très bien maîtrisés donnent beaucoup d’intensité à l’ensemble. Entourée d’excellents musiciens, au rang desquels les prestations subtiles à la guitare de Brett Lucas sont un fil rouge, elle nous gratifie ici d’une superbe réalisation. La présence de Kim Wilson à l’harmonica sur I Gotta Sang The Blues est aussi festive que le très néo-orléanais I Need A Whole Lotta Lovin To satisfy Me. Un pur régal ! – Marcel Bénédit


Leo “Bud” Welch

Live At The Iridium

Cleopatra Blues CLO0259 CD/DVD

A 85 ans, Leo “Bud” Welch semble vouloir rattraper le temps perdu alors que d’autres goûtent une retraite bien méritée. L’octogénaire sémillant qui vit à Bruce (Mississippi) vient d’enregistrer son troisième album depuis 2014 agrémenté d’un DVD du concert. Le disque a été enregistré live au fameux club Iridium de New York en compagnie de Dixie Deadwood aux fûts. En 1947, dès l’âge de 15 ans, alors qu’il était précoce et déjà guitariste reconnu par ses pairs, il fut repéré par des talent scouts qui l’invitèrent à Memphis pour une audition avec B.B. King. Finalement, cette audition n’eut pas lieu, faute d’argent pour se rendre à Beale Street. “Bud” a joué le blues jusqu’en 1975, période à laquelle il s’est consacré au gospel avec les Sabougla Voices, autrement dit sa sœur et sa belle-sœur dont il est question dans son premier album (lire l’excellent article de Jean-Pierre Urbain dans le n°43 d’ABS Magazine ; p.36-45). Habitué au dur labeur dans les collines du Nord (il a travaillé à scier le bois pendant 35 ans), Leo Welch considère que le blues n’est pas la musique du diable mais une façon d’exprimer les hauts et les bas de la vie. Pragmatique et affable, l’homme est un redoutable charmeur voire blagueur, ce qui plait aux jeunes femmes ! Il parait incroyable qu’il ne se soit pas fait remarquer plus tôt. Or, dans le Sud profond, ce n’est pas un cas exceptionnel, à l’instar de Hayes McMullan dont il est question dans le présent numéro. Sa voix est teintée par l’épreuve du temps et sa guitare est parfois hésitante. Mais l’essentiel est ailleurs. Leo joue, clame son blues, et régale son public. Un blues down home et terrien à souhait qui ne s’embarrasse d’aucune fioriture. Le présent opus est composé de chansons traditionnelles interprétées naguère par les musiciens ruraux, comme l’entame hyptnotique et dansante Praise His Name à deux voix, au groove irrésistiblet. Y figurent aussi des reprises certes « déjà-vues » mais ô combien joliment revisitées comme Got My Mojo Working ou le profond et intimiste Five Long Years au tempo lent. Le rythme s’emballe dans une atmosphère poisseuse avec My Babe et le rock’n’roll chaloupé Cadillac Baby qu’il ponctue de cris de gorge et d’éructations spectaculaires. Terrible. Le déclamatoire Don’t Let The Devil Ride incite à pousser les meubles du salon pour danser, tout comme la version à ras-de-terre de Rollin’ & Tumblin’. Suit une version truculente de Walkin’ The Floor Over You. L’album s’achève dans une ambiance brûlante et terrienne à deux voix avec le superbe Me And My Lord. Le DVD (les 17 titres du CD et une interview) est réalisé par Wes Orshoski (connu pour ses documentaires sur les légendes punk britanniques comme The Damned ou le grand Lemmy de Motörhead) qui a su filmer Leo “Bud” Welch avec un regard bienveillant. Bref, un témoignage vibrant d’un artiste qui a traversé plusieurs décennies et qui livre tout son talent. Indispensable. – Philippe Prétet


The Hot 8 Brass Band

On The Spot

Tru Thoughts TRU CD 339 / Bertus

Déjà vingt ans d’activité pour cette fanfare New Orleans d’une dizaine de membres, dans l’esprit des Dirty Dozen ou Rebirth Brass Band. Les dures réalités du quotidien des grandes villes américaines ne l’ont pas épargnée : plusieurs de ses membres ont été assassinés ou grièvement blessés dans des accidents. Sans compter les dommages subis par les uns et les autres, après le passage de Katrina. Insuffisant malgré tout pour détourner les survivants et les successeurs de leur passion première, la musique, et avant tout celle de la rue. Vous ne retrouverez pas grand-chose dans les onze pistes de ce CD qui vous donne le sentiment de sortir de l’ambiance feutrée d’un sujet d’enregistrement… Bruyante, spontanée, festive, leur musique se teinte aussi de couleurs funk, hip hop et jazz. Une débauche de cuivres et de percussions que deux documentaires de Spike Lee ont mis en lumières ces dix dernières années, tout comme naturellement certains passages de la série Treme. Les musiciens du Hot 8 Brass Band seraient à coup sûr les bienvenus dans une de nos férias du sud ouest… – Dominique Lagarde


Big Creek Slim

Keep My Belly Full

SHOT 015 – www.bigcreekslimblues.com

Ce musicien danois a indéniablement écouté durant des heures Tommy Johnson, Son House, J.B. Wright, Luther “Snakeboy” Johnson ou Jesse James dont il reprend ici un titre de chacun. La voix de Slim, un brin éraillée, jamais forcée, est juste, le son de guitare crade juste comme il faut. La voix de Miriam Mandipira apporte beaucoup (écoutez l’interprétation remarquable de Bye Bye Blues de Tommy Johnson qui ouvre l’album, ou encore Precious Memories de J.B. Wright). Le groupe est remarquable, à l’image de Peter Nade à l’harmonica, de Nathan James à la guitare, ou de Troels Jensen au piano (Alright Baby), entre autres. Le CD comporte aussi sept compositions de Big Creek Slim, dont l’excellent et remuant You Don’t Love Me. Mais Big Creek Slim ne se cantonne pas au vieux blues traditionnel. Lorsqu’il réinterprète Woman Dont’t Lie de Luther Johnson, il sait ajouter avec réussite une touche funky à sa musique. Une véritable émotion passe par ce disque. Une très belle surprise. – Marcel Bénédit


Kat & Co

Blues Is The New Cool

Tone Trade sans numéro – www.katandco.co.uk 

Kathleen Pearson nous vient des champs de coton du Tennessee rural, mais elle a posé ses valises à Londres depuis un bon bout de temps déjà. Elle est associée ici à Francesco Accurso (guitare, basse, dobro, lap steel) qui a produit la séance, Federico Parodi (orgues Hammond, Rhodes, piano, harmonica), Nicholas Owsianka (drums, percussions) et Marco Marzola ou Vincenzo Ettore Virgillito (basse) sur trois faces. C’est Francesco Accurso qui a composé le fort bon Bedroom Floor (nus, sur le sol de la chambre à coucher…) comme la plupart des autres morceaux sauf, bien sûr, le Night Time Is The Right Time de Roosevelt Sykes, dans un arrangement très original et plaisant, et un moins accrocheur Born Under A Bad Sign de William Bell etBooker T. Jones. Accurso s’est associé à Federico Parodi pour écrire le planant Selfish Blues et le syncopé Shake It All Away. L’harmoniciste Paul Lamb est présent en invité dans un très mélancolique Nobody Dies For Love. Ajoutons que Kathleen Pearson a composé seule l’excellent Whiskey ainsi que le très inspiré Low Down en collaboration avec Federico Accurso et Nicholas Owsianka. La musique est majoritairement du blues et du rhythm’n’blues teinté de soul de très bonne facture. – Robert Sacré


Walter Broes and the Mercenaries

Movin’ Up Roots

Rumble Donor Productions

Ce trio de musiciens belges composé de Walter Broes (vocal/guitare), Bas Vanstaen (basse) et Lieven Declercq (drums), propose un rhythm’n’blues musclé, bien en place, super dansant, qui s’écoute avec plaisir. Huit des onze faces ont été composées par Walter Broes. Huit des onze titres ont été composés par Walter Broes. Un disque bienvenu pour les inconditionnels du genre. – Marin Poumérol


Eric Bibb

Migration Blues

Dixiefrog DFGCD 8795 / Harmonia Mundi – www.bluesweb.com

Eric Bibb fait penser à ces griots, passeurs de l’information, témoins de leur temps sans jamais oublier le passé. De disque en disque, il raconte avec beaucoup de poésie son histoire et celle de ceux qui l’entourent, et cet album dont le sujet est la migration, ne pouvait être plus d’actualité. Eric rappelle que nous avons tous peu ou prou des émigrés parmi nos ancêtres, que beaucoup de Noirs ont migré du Sud rural vers les villes industrialisées du Nord, et évoque les flux migratoires actuels des pays arabes en guerre et de l’Afrique vers l’Europe. Qu’il s’agisse d’un coupeur de canne à sucre quittant Clarksdale pour Chicago en 1923 ou d’un orphelin syrien qui emprunte un bateau plein de réfugiés en 2016, chacun quitte son passé, ses racines, avec ce besoin de survivre commun à chaque être humain. Les textes de cet album devraient être traduits dans toutes les langues à un moment de l’Histoire où la montée des populismes de tous crins se porte au mieux dans beaucoup de pays industrialisés. L’homme a une fâcheuse tendance à oublier le passé… La musique, tout comme les textes, est encore une fois magique, avec ce style propre reconnaissable entre tous. Jean-Jacques Milteau (harmonica) et Michael Jerome Browne (guitares, violon, banjo) accompagnent Eric Bibb avec maestria en duo ou trio en fonction des faces. Olle Linder fait aussi deux apparitions aux drums et percussions, alors que Big Daddy Wilson enchante Prayin’ For Shore de sa voix grave en backing vocals. On entend aussi la belle voix d’Ulrika Bibb sur Mornin’ Train. Les 15 titres de ce CD, à mon avis l’un des plus marquants de cet artiste prolifique, s’écoutent et se réécoutent en boucle. Une belle idée de cadeau pour Mr Trump (entre autres)… – Marcel Bénédit


Duke Robillard & His All-Star Combo

Full Circle

Dixiefrog DFGCD 8792 / Harmonia Mundi – www.bluesweb.com

Le prolifique Robillard a encore remis le couvert avec son band composé de Bruce Bears (piano, orgue Hammond), Brad Hallen (basse) et Mark Texeira (drums) mais aussi des guests comme le guitariste Jimmie Vaughan, et Doug James au sax baryton dans un instrumental jazzy en médium, Shufflin’ and Scufflin’, ou encore Sugar Ray Norcia au chant et Sax Gordon Beadle (sax ténor et baryton) dans un bien enlevé Last Night (de Jimmy Lewis). On retrouve aussi Kelley Hunt au chant et piano dans un bogie, The Mood Room. Il n’y a pas à dire, Robillard sort beaucoup de disques, mais sa verve et son imagination sont sans limites. Il a composé seul dix des 13 titres et un en collaboration. C’est un signe de grand talent, d’autant plus que son jeu de guitare est précis, mordant dans Mourning Dove, avec florilège d’arpèges, mais aussi avec des touches de douceur voire de tendresse comme dans les chaloupés Lay A Little Lovin’ On Me et Fool About My Money (bienvenue au club !). Saluons encore de belles envolées de guitare dans un autre slow blues, I’ve Got A Feeling That You’re Foolin’. À noter aussi un très bel hommage à Eddie “Guitar Slim” Jones avec Blues For Eddie Jones, en slow à nouveau. Malgré leur qualité intrinsèque, les slow blues sont peut-être un peu trop nombreux et on aurait souhaité un peu plus de morceaux uptempo. Personne n’est parfait mais les fans de Robillard y trouveront leur compte. – Robert Sacré


Vanessa Collier

Meeting In My Shadow

Ruf Records RUF 1239

Cette jeune et belle artiste du Maryland est chanteuse, saxophoniste, claviériste et songwriter. Son premier album en 2014, «Heart Soul & Saxophone », annonçait déjà un talent certain pour l’écriture, dans des registres alliant blues, funk, soul, avec un touche de rock. Pour ce nouvel opus, résolument soul et funky (écoutez Dig A Little Deeper) sans oublier le rock (irrésistible Two Parts Sugar, One Part Lime), elle s’est entourée d’un groupe étoffé avec cuivres et Laura Chavez impeccable à la guitare. La voix est douce, peu agressive, plutôt sensuelle, et le jeu de saxophone est efficace sans être démonstratif. Durant les 11 titres de l’album, Vanessa installe une réelle ambiance et une signature, à l’instar de l’excellent When It Don’t Comme Easy. Une artiste à suivre, indéniablement, et qu’on irait bien rencontrer dans son nuage… – Marcel Bénédit


Coco Montoya

Hard Truth

Alligator ALCD4974 / Socadisc – www.alligator.com

Après cinq années de tournées avec Albert Collins puis dix ans avec John Mayall, Coco Montoya était bien armé pour démarrer une carrière solo en 1993. Celle-ci a été très fructueuse car, à toute cette expérience accumulée au contact de ces géants du blues, il a gagné des talents exceptionnels de chanteur et de guitariste. Il a gravé huit albums en solo dont trois pour Alligator entre 2000 et 2007. Le voilà donc de retour « à la maison » en 2017 avec un nouvel album produit par le grand maître Tony Braunagel (aussi aux drums), avec des partenaires talentueux comme Mike Finnigan (piano), Billy Watts et Johnny Lee Schell (guitares rythmiques et slide pour Schell dans Devil Don’t Sleep), Lee Roy Parnell (slide guitar dans Lost In The Bottle) et Bob Glaub (basse). Coco Montoya n’a rien perdu de ses qualités vocales ni de sa virtuosité à la guitare, au contraire, que ce soit dans les faces rapides comme I Want To Shout About It enlevé et haletant, Lost In The Bottle au ton menaçant, ou dans les faces en medium comme The Moon Is Full et Hard As Hell, mais aussi dans les slows comme Old Habits Are Hard To Break et ‘Bout To Make Me Leave Home. Un gros regret, c’est que Montoya compose fort peu. Il ne signe ici que deux faces, et encore, pas tout seul : Hard As Hell et Truth Be Told, chaque fois avec Dave Steen. À part cela, il ne faut pas bouder son plaisir, il n’y a tout au long de ce CD que du blues pur et dur, avec de l’âme et de l’émotion partout, et particulièrement dans I’ll Find Someone Who Will. – Robert Sacré


Marc Lelangue Trio

Lost In The Blues

Naked NP024

Voici le 5ème album de Marc Lelangue, un chanteur guitariste belge au parcours hors du commun. Il a découvert le blues par Big Bill Broonzy, et il a eu la chance de rencontrer Luther Tucker qui habitait à Bruxelles. Celui-ci, neveux de Robert Lockwood Junior, a participé à toutes les grandes sessions du label Chess. Alors, après avoir tout apprit de ce formidable professeur, Marc monte sur scène en 1984, fait la première partie de Johnny Copeland en 1987 et accompagne Zora Young en tournée en 1991 avec son premier trio. Les années suivantes, il se produit dans une vingtaine de pays, en Europe, en Afrique et en Amérique. À partir de 2001, il produit des albums en duo ou en solo, mais toujours en acoustique. Pour « Lost In The Blues », toujours en acoustique, il est accompagné du multi-instrumentiste Lazy Horse et du contrebassiste René Stock. Et le titre du disque est bien choisi, car il y a des reprises de morceaux bien oubliés aujourd’hui. On replonge dans le blues authentique du Mississippi, tel qu’il était joué dans les années 20 et 30 par Tampa Red et Brownie McGhee. Et comme Marc Lelangue a une voix qui ressemble étrangement à celle de Big Bill Broonzy, comment résister à ne pas faire ce retour dans le passé ? – Robert Moutet


Mahalia Jackson

Moving On Up A Little Higher

Shanachie / Spirit Feel CD 6066

Voici 22 faces inédites qui constituent le monument le plus abouti élevé au génie de la plus grande chanteuse de gospel de tous les temps. C’est Anthony Heilbut, le meilleur spécialiste mondial du Gospel (1) qui est allé dénicher ces faces rarissimes et d’une qualité artistique superlative pour Shanachie Records. On a ici des trésors : Beams of Heaven de 1946 en live à New York et Getting Happy In Chicago de 1948 provenant d’une émission radio en direct de l’église de Mahalia, la  Greatest Harvest Missionnary Baptist Church à Chicago avec Midred Falls (piano) conquérante et géniale. Puis quelques faces de 1951 enregistrées en live au Concert of Folk Singers à la Wandell Phillips High School  dont un chef d’œuvre intemporel, Move On Up A Little Higher et un très bluesy I’m Glad Salvation Is Free. C’est un régal et ce n’est pas tout ! A la même séance, elle enregistre une face qu’elle n’a plus jamais chantée par la suite, le superbe Savior More Than Life To Me. La même année, elle est en live au Music Inn à Lenox, MA, et elle y enregistre He’s Pleading In Glory For Me et le captivant Have A Little Talk With Jesus. Et il y a encore quelques gemmes incomparables qu’Heilbut a trouvés dans des bandes magnétiques de répétition de 1954 avec l’excellent gospel I Cannot Make This Journey By Myself et aussi des hymnes du Dr. Watts qui se doivent d’être chantés a capella, ce que fait ici Mahalia Jackson avec des faces splendides enregistrées à son domicile : Before This Time Another Year et surtout Dark Was The Night And Cold The Ground (déjà enregistrée en 1927 par Blind Willie Johnson, son chef-d’œuvre, mais avec guitare) et Childhood Church Memories. Que dire encore de l’émouvant The Reunion With Thomas A. Dorsey, une répétition impromptue où Dorsey était venu tester son Walk All Over God’s Heaven, Mahalia était là et elle s’est mise à chanter en duo avec Dorsey, c’est un document renversant et inestimable. Comme cerise sur un gâteau déjà incroyablement savoureux, il y a encore une belle face de 1956 enregistrée lors d’un des programme du dimanche matin de la CBS-TV : There’s Been A Great Change In Me et des faces inédites du festival de Newport en 1957 (2) : les émouvants In The Upper RoomHis Eye Is On The Sparrow, Troubles Of The World, le survolté Keep Your Hand On The Plow dans lequel la pianiste Mildred Falls fait des prouesses, l’excellent Jesus Met The Woman At The WellI’m Going To Live The Life I Sing About In My Song (profession de foi en slow), Didn’t It Rain (arrangé par Roberta Martin) époustouflant et endiablé (oops!) et un hypnotique When The Saints Go Marching In dont Mahalia fait un shout song lui aussi endiablé. Cet album est un must. – Robert Sacre

Notes :
(1) Auteur, entre autres, de « The Gospel Sound – Good News & Bad Times » (1971, 1975, 1985) qui n’a pas pris une ride, et de « The Fan Who Knew Too Much » (2012). Voir ABS Magazine N°38, mai 2013, (« Homophobie au Pays de l’Oncle Sam » ; p.14-17).
(2) On connait bien les faces enregistrées au festival de Newport 1958, souvent rééditées, mais on ignorait jusqu’à l’existence de celles-ci en 1957.


Screamin’ Jay Hawkins

The Planet Sessions

Ace Records CDCHD 1493 – www.acerecords.co.uk

Une nouvelle fois, le label Ace nous gratifie d’une magnifique réédition qui ravira assurément les nombreux fans du créateur de I Put a Spell on You. L’équipe britannique de Ace donne un coup de projecteur sur le rare album intitulé « The Night and Day of Screamin’ Jay Hawkins », qui a vu le jour en 1965 sur le label Planet Records (PLL1001). Comme à son habitude, le compilateur nous offre en plus des 12 titres originaux du LP, 12 compositions supplémentaires comprenant des inédits et des prises non retenues lors du choix final de l’époque. Nous retrouvons ainsi toute la vaste palette musicale du pianiste qui alterne des titres jazzy sur fond de bossa-nova, à l’image de Night and Day, tandis qu’avec I Wanna KnowChange Your Ways et Serving Time, il est sans conteste sur ses terres rhythm’n’blues. Le livret qui accompagne le CD fourmille d’infos, de photos et de documents sur la vie trépidante de l’artiste dans le Londres des années 60. Cette session oubliée depuis trop longtemps nous permet de nous replonger avec délice dans les enregistrements de ce musicien difficilement classable, mais qui reste l’un des piliers de la musique que nous partageons ici. Au final, voici une authentique pépite difficilement contournante. – Jean-Luc Vabres


Big Golden Wheeler

Turn My Life Around

Wolf CD 120.837 – www.wolfrec.com

Golden Wheeler découvrit l’harmonica à Albany (Géorgie) où il fut chauffeur de taxi. Un de ses clients, Buster Brown (Fannie Mae) l’encouragea à apprendre à jouer de cet instrument. Définitivement installé à Chicago en 1954, il se lia d’amitié avec Little Walter et mâtina son jeu à la Jimmy Reed avec la technique de Little Walter. Il développa ainsi un gros son. Mais ses prestations dans les clubs ne furent qu’intermittentes. Avec cinq enfants à élever, il ne s’occupa que de son métier de mécanicien. Retraité, il devint musicien à plein temps. Il enregistra quelques titres pour Wolf et deux excellents CD pour Delmark : « Big Wheeler’s Bone Orchard » en 1993 et « Jump In » en 1997. Quelques mois avant son passage par les studios de Bob Koester, son ami Jimmy Johnson produisit un CD afin que Wheeler puisse le vendre lors de ses concerts. Wheeler avait envoyé le disque à Wolf Records afin de le publier, mais il est malheureusement décédé en 1998. Il y a un an, Jimmy Johnson et Hannes Faulterbauer (le boss de Wolf Records) sont parvenus à un accord, et voici donc le CD disponible. Nous découvrons huit chansons interprétées par Golden “Big” Wheeler et un instrumental par Jimmy Johnson (Blue Guitar, d’Earl Hooker). Jimmy Johnson joue de tous les instruments, et il est excellent à la guitare. Le CD est complété par deux autres titres réalisés en 1989 avec John Primer, Luther Adams, Willie Kent et Timothy Taylor, déjà publiés par Wolf, et ce sont les deux meilleurs du disque. La production de Jimmy Johnson est très intimiste, on pense plus à une démo qu’à un produit abouti. Quelques titres auraient mérité une orchestration plus étoffée. Une certaine monotonie se dégage parfois, due à la similitude des tempos, à la longueur des morceaux et au clavier de Jimmy Johnson qui, par contre, brille à la guitare. Ce disque, malgré quelques réserves, est intéressant et complète fort bien la maigre discographie de Golden “Big” Wheeler, bon chanteur et excellent harmoniciste. – Gilbert Guyonnet


Louis Jordan

Louis Jordan Live !

JSP Records JSP 3008 / Socadisc – www.jsprecords.com

Louis Jordan est un personnage central unanimement apprécié dans le monde musical. Ses enregistrements de 1939 à 1955 sont devenus des classiques qui ont influencé des générations de musiciens. Dans les années 70 et jusqu’à sa mort en 1975, il était beaucoup plus dans l’ombre malgré deux superbes albums, l’un pour Black and Blue et l’autre pour Blues Spectrum, le label de Johnny Otis. JSP nous livre cette session live (mais on entend très peu le public !) de 1974 enregistrée en Californie, avec six titres bien enlevés et fort plaisants. On retrouve des classiques du répertoire du grand Louis comme Let the Good Times RollAin’t Nobody Here But Us, le magnifique I Believe In Music et une version longue de St Louis Blues. Tout au long de la séance, les excellents musiciens que sont le saxophoniste Irv Cox et le pianiste Duke Burrell, sont très bien mis en avant, mais c’est toujours Louis Jordan qui domine les débats de sa voix et avec son alto. Tout ce qu’a fait ce musicien est précieux et ces faces ne font pas exception. Ce CD est complété par une séance gravée en août 1981 à Londres par le tromboniste et chanteur Gene “Mighty Flea” Connors, bien connu dans les milieux du rhythm’n’blues pour ses sessions avec Johnny Otis : quatre très bons titres qui balancent allègrement, à mi-chemin entre rock’n’roll, jazz et r’n’b, dont une chouette version de It Was A Dream. Un artiste très intéressant qu’il faut connaître et un très bon CD. – Marin Poumérol


Various Artists

Manhattan Soul 3

Kent Soul CDKEND 459 – www.acerecords.co.uk

Puisés dans les archives des marques Scepter, Wand et Musicor, 24 titres dont quatre inédits d’une soul urbaine, légère le plus souvent et très pop, dans l’esprit new yorkais. L’ensemble nous ramène dans la décennie 1963/1973. Pour autant, ces labels n’ont pas publié que des artistes de la Grosse Pomme. Se détachent en effet – à mon goût – deux productions de La Nouvelle-Orléans portant la griffe d’Allen Toussaint : l’énergique Haven’t I Been Good to You, d’un certain Johnny Moore, homonyme du chanteur de Chicago, et la belle ballade A Part Of Me d’Earl King. On retrouve encore d’excellents moments dans Open Up Your Heart and Let Me In de Dan and the Cleancuts, Fun City Woman d’Ann Bailey, Nobody Knows de Maurice Williams, où encore le délicat If I Had You de Big Maybelle. Les éphémères Soldier Boys sont un quartet qui compte dans ses rangs un certain Don Covay. Le guitariste Lee Moses nous offre certainement le titre le plus rugueux de la sélection, alors qu’une jeune Melba Moore n’est encore qu’à l’aube d’une carrière à succès. Le parcours de chacun de ces artistes au moment des faits est soigneusement détaillé dans le livret par Ady Croasdell. Une troisième collection qui plaira certainement aux acheteurs des deux première. – Dominique Lagarde


Albert Collins and the Icebreakers

At Onkel Pö’s Carnegie Hall, Hamburg 1980

Jazzline Pö N 77040 / Socadisc

Notre rédacteur en chef m’adresse ce courrier électronique : « Envoi de CD à chroniquer. Il y a l’Albert Collins à Hambourg 1980 : une tuerie ! ». Quand le paquet arrive, je l’ouvre avec fébrilité et glisse immédiatement le premier CD dans le lecteur. Qu’ils furent comblés les spectateurs du Onkel Pö’s Carnegie Hall de Hamburg, ce 1er décembre 1980 ! Nous découvrons, grâce à un double CD (ou triple album vinyle), l’intégralité d’un des premiers concerts européens d’Albert Collins. Il était déjà venu en décembre 1978 et avait gravé un LP live avec le groupe hollandais Barrelhouse. Albert Collins allait devenir l’un des bluesmen préférés du public européen, séduisant même les amateurs de rock. Les Icebreakers (le saxophoniste A.C. Reed, le guitariste Jackson Marvin, le bassiste Johnny B. Gayden et le batteur Casey Jones) ouvrent le bal avec quelques classiques, dont Dock of the Bay, pendant une vingtaine de minutes. A.C. Reed et Casey Jones chantent. Arrive enfin le leader avec ce son de guitare tendu et tranchant qui influença tant de guitaristes. Au menu, entre autres, FrostyCold Cold Feeling avec un beau dialogue saxo-guitare et une longue version de Ice Pick qui clôt la première partie. La seconde partie débute par quatre titres interprétés par les Icebreakers, tel Stand By Me. Collins reprend la scène avec une excellente version instrumentale de Mustang Sally et régale le public avec The Things I Used To DoCold Cuts (19 minutes de groove funky irrésistible)…  Albert Collins fut un formidable musicien de scène. On n’a jamais l’impression de « déjà entendu » à l’écoute de ce concert. Pour s’en persuader, il faut réécouter la prestation qu’il donna quelques jours plus tôt, le 26 novembre 1980, à Dortmund ; elle a été publiée l’année dernière (« Live At Rockplast », 1 DVD + 2 CD). Le répertoire est différent et l’interprétation des titres communs non répétitive, Frosty dure 5:25 à Hamburg et 10:49 à Dortmund. Ce double CD est bien une tuerie ! Les concerts d’Albert Collins et sa Telecaster brisaient la glace sans difficulté. Ils ont enthousiasmé pendant deux lustres les publics européens. Cet enregistrement est recommandé sans réserve. Les anciens se remémoreront, avec nostalgie, quelques soirées. Les novices auront la chance de découvrir une personnalité flamboyante sur scène. – Gilbert Guyonnet


Johnny “Guitar” Watson

At Onkel Pö’s Carnegie Hall, Hamburg 1976

NDR Hamburg N 77039 / Socadisc

Johnny “Guitar” Watson fait partie de ces musiciens qui ont eu une réelle influence sur les divers courants musicaux du XXe siècle, du blues au rap, en passant par la soul, le R&B, le funk et le rock. Natif de Houston, Texas, en 1935, il grandit à Los Angeles. S’il se dirige vers la guitare en écoutant T-Bone Walker et Clarence “Gatemouth” Brown et Guitar Slim, c’est au piano qu’il se lance sous le nom de Young John Watson, avant de passer définitivement à la guitare. Son œuvre discographique, qui débute par un single sur Federal en 1952, sera très dense, tout comme sa carrière scénique. Il joue avec Larry Williams, Little Richard, Sam Cooke, Johnny Otis et bien d’autres, toujours avec ce supplément d’inventivité et d’originalité qui fait l’apanage des grands. Son influence a d’ailleurs été très large, de Frank Zappa (avec lequel il a enregistré l’album « One Size Fits All »), de nombreux rockers, jusqu’aux rappeurs (dont Snoop Dogg) qui ont de multiples fois samplé sa musique. Son Gangster Of Love a voyagé, Johnny “Guitar” Watson a beaucoup tourné outre-Atlantique, et de manière privilégiée en Allemagne où il était très apprécié. L’album dont il est question ici est un live enregistre au Onkel Pö’s Carnegie Hall d’Hambourg, le 5 décembre 1976. Il est accompagné d’un band de très haute tenue et d’une section de trois cuivres. Durant les neuf titres, dont la qualité d’enregistrement est remarquable, on retrouve toute l’énergie et la créativité de cet artiste hors norme, avec une nette dominante blues et funk. Pour les novices, écouter live l’original Cuttin’ In, repris par un autre Johnny… en son temps, rappelle qu’il est bon de rendre à Cesar ce qui lui appartient. Une excellente idée que de sortir ce live dans cette série fort intéressante, d’autant que, si Watson a enregistré 26 albums studio entre 1957 et 1994, peu d’enregistrements en public sont disponibles. Johnny “Guitar” Watson est décédé d’un infarctus du myocarde le 17 mai 1996 alors qu’il se trouvait au Japon. – Marcel Bénédit


Carol Fran & Clarence Hollimon

It’s About Time

JSP Records JSP 3007 / Socadisc – www.jsprecords.com

Réédition d’un CD paru à l’origine en 2000. On y retrouve avec plaisir Carol Fran, chanteuse louisianaise, et son époux, le grand guitariste texan Clarence Hollimon. Il fut relancé dans les années 90 par le label Black Top qui publia deux excellents albums du duo avec leur heure de gloire bien méritée et consolidée par cette superbe galette JSP. Clarence Hollimon possédait un curriculum vitae à rallonge. Guitariste maison chez Duke, il est sur beaucoup de disques de Bobby Bland, O.V. Wright et bien d’autres. Ici, il n’a rien perdu de son attaque, de sa sonorité, de sa vélocité : c’est l’un des grands guitaristes de l’histoire du rhythm’n’blues. Carol Fran chante ici sur quatre titres et la formation qui les soutient est impeccable avec le guitariste John Marx (qui chante aussi sur trois titres). Deux cuivres viennent étoffer l’ensemble : Jonny Viau (sax ténor) et Troy Jennings (sax baryton) pour un disque qui pète le feu, à écouter absolument. J’avais eu la chance en 1995 de les voir plusieurs fois sur scène à New Orleans et j’en garde le souvenir de grands et beaux moments et une réelle affection pour ce couple sympathique et talentueux. – Marin Poumérol


Various Artists

The Original Blues & Lonesome

Black Night BKR-9803 / Bertus France

Après l’album « Blues And Lonesome » (Promotone B.V. 571 / Polydor) des Rolling Stones chroniqué dans le n°53 d’ABS Magazine, voici un CD bienvenu qui présente dix des classiques du blues repris par les Stones dans ce fameux CD, mais cette fois il s’agit des originaux. Excellente idée, surtout quand on repense aux mots de Mick Jagger qui espérait tenir un rôle de « passeur » pour les nouvelles générations et les ouvrir à la musique des bluesmen noirs qui les avaient inspirés. En plus de ces faces, sont adjoints les originaux de 17 autres morceaux repris par les Stones au cours de leur carrière, tous dans les registres blues, soul ou rock. Alors qu’on pouvait s’étonner de ne pas retrouver de titre du mentor Muddy Waters dans le CD  paru en 2016, Mannish Boy comble ici en quelque sorte ce manque, comme pour rappeler combien Muddy fut important pour le groupe britannique. On se rappelle aussi les reprises habitées par Jagger de Love In Vain en réécoutant l’original de Robert Johnson. Quand on remet sur la platine avec plaisir You Can Make It If You Try par les Stones pour faire le parallèle avec l’original de Gene Allison présent ici, on se dit que ce diable de Jagger sait aussi sacrément bien s’adapter à la soul music… – Marcel Bénédit


Abou Diarra

Koya

Mix Metisse

Ce chanteur malien à la voix émouvante se double d’un joueur de kamele n’goni – instrument à cordes traditionnel entre le luth et la harpe – et d’un percussionniste. On plonge ici au cœur des musiques de l’Afrique de l’Ouest, dont les ethno-musicologues ne manqueront pas bien sûr de souligner l’influence prépondérante sur la formation du blues. La réalisation de l’ensemble a d’ailleurs été confiée au jeune guitariste Nicolas Repac dont les réussites sont nombreuses depuis quelques années dans la réinvention d’un blues contemporain confronté, avec goût, aux samples et autres sonorités novatrices. Baptisé du prénom de Koya – la mère d’Abou Diarra – cet album est une aubaine pour le voyageur immobile. Le soutien discret d’une section rythmique, l’harmonica de Vincent Bucher, la kora de Toumani Diabaté sur deux titres, ajoutent encore à l’effet magique et relaxant qui se dégage de ce quatrième album du chanteur, lui-même enseignant reconnu, des musiques mandingues. – Dominique Lagarde


Zanzibar

Flali In Chicago

Homerecords (2016) – www.swingoasis.be/zanzibar

Le noyau de Zanzibar, c’est le pianiste Renaud Patigny et l’harmoniciste Geneviève Dartevelle. Envoûtés par les rythmes lancinants d’Afrique, ils ont ouvert leur répertoire de boogie woogie – dont Renaud est l’un des meilleurs praticiens en Europe – de ragtime, de blues et de R&B, aux racines africaines de ces styles en s’adjoignant un artiste burundais, Désiré Ntemere (chant et trombone) et un Guinéen, Bayo Kankan (percussions et chant). Ils enrichissent leur répertoire au passage de thèmes écrits en collaboration avec ceux-ci et avec d’autres auteurs, et définissent eux-mêmes leur style comme de l’AfroBoogieBlues. Geneviève Dartevelle est une des très rares harmonicistes femmes en Europe (et la seule, je crois, en Belgique), elle a beaucoup de talent et utilise aussi un didgeridoo (1). Quant à Renaud Patigny, il est non seulement aux claviers, au balafon (le xylophone africain) et au chant. Il en découle un album dédié au Flali, un masque et un rythme associés à une danse traditionnelle de Côte d’Ivoire, ce qui est mis en exergue dans le titre éponyme, syncopé à souhait. On est mis dans le bain d’entrée de jeu avec Mutangire Neza où balafon, percus, voix et harmonica se renvoient la balle harmonieusement, comme dans d’autres titres. Le métissage culturel se poursuit avec d’autres titres comme Mushakire Gose et autres Muraze Neza. Les rythmes africains-américains ne sont pas absents, avec un Barrelhouse Stomp syncopé et avec des Catch The Mind et Semble Li Selment Toutsel endiablés, ou avec Berta Berta, un chant traditionnel aux accents de Prison song et Gene’s blues, un blues lent et mélancolique où Geneviève se donne à fond. L’album se conclut sur un Noël à Bamako qui est un appel un peu naïf à l’amitié entre les peuples. Un album qui baigne tout entier dans la joie et l’enthousiasme, et dans lequel tous les musiciens font des prouesses. – Robert Sacré

Note (1) – Geneviève Dartevelle : Le didgeridoo est un instrument ancestral qui était utilisé par une catégorie des aborigènes du nord de l’Australie. Il était utilisé à l’origine lors des cérémonies et rituels pour accompagner les chanteurs et les danseurs. Au tout début, c’était une branche d’eucalyptus vidée en son centre par les termites. Actuellement, on trouve des didgeridoos dans diverses essences de bois ou autres matériaux tel que le pvc, carbone, etc.


Vodou Drums in Haiti 2

The Living Gods of Haiti : 21st Century Ritual Drums & Spirit Possession

Soul Jazz Records SJR371

Avant d’entrer dans les détails, je dois dire d’emblée que « Vodou Drums » est un disque sans pareil : absolument génial, complexe et enregistré avec brio. Il ne s’agit pas d’un enregistrement de terrain fait à la va-vite ou d’un disque documentaire bourré de percussions répétitives. La musique est surprenante, même quasi-mélodique. Les basses sont lourdes, les tonalités multiples et la qualité technique est sans pareil. Les ensembles de percussions officiant dans les milieux Vodou d’Haïti sont des batteurs professionnels qui ont des dizaines d’années d’expérience derrière eux, et qui, comme dans ce disque, jouent avec les mêmes compères toute leur vie durant. La magie de ce disque réside ici : une synergie complète entre les musiciens, précis comme des horloges et à la fois capables d’improviser dans les espaces restreints qu’impose la musique rituelle. Donc au point de vue musical, c’est un disque fantastique, du début à la fin. C’est l’un des rares disques de percussions que je recommande vraiment à toutes et à tous. Regardons de plus près. Il s’agit d’un ensemble de percussions Vodou de Port-au-Prince, celui de la Société Absolument Ginen (en Créole : Sosyete Absolumen Ginen). « Ginen » ou Guinée, réfère bien sûr à l’Afrique de l’ouest (et non pas à la Guinée précisément). En général, Ginen marque l’orientation africaniste de la culture populaire haïtienne et non pas les « origines » de cultes ou musiques. Bien entendu, les centaines de milliers d’esclaves amenés par les colons français jusqu’en 1792 viennent d’Afrique de l’ouest. Jean-Jacques Dessalines, le général haïtien qui infligea une énorme défaite à l’armée napoléonienne le 18 novembre 1803 est lui-même né dans l’actuelle Guinée. Dessalines et l’Armée Indigène d’Haïti se sont battus contre les français de 1791 à 1804. Plus de 40.000 soldats français sont morts dans la colonie de Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti et République Dominicaine) afin de sauver les plantations de sucre et de café qui rapportaient des sommes énormes aux marchands français. Les Haïtiens se sont battus au son des tambours qui étaient utilisés comme modes de communication. Ainsi, le fait que les percussions de ce disque aient des tonalités riches n’a rien d’étonnant : les rythmes divers et voix puissantes de ces trois tambours n’avaient pas que des fonctions rituelles. Il s’agit d’une musique de combat si efficace qu’après la défaite française de 1804, les percussions seront interdites dans les colonies britanniques et françaises partout dans les Amériques. Le Vodou n’est pas seulement une religion populaire : c’est un élément culturel qui transpire dans toute la musique haïtienne. Malheureusement, le Vodou est souvent décrit comme une religion mystérieuse et obscurantiste où abondent sacrifices, superstitions et magie noire. Les histoires de zombification, de poupées Vodou et d’envoûtement ne sont que des conneries. J’ai vécu à Port-au-Prince pendant un an en 2013-2014 et voici ce que j’ai observé : les cérémonies Vodou sont ouvertes à toutes et à tous. Il ne se passe rien d’exceptionnel mis à part la beauté fulgurante des costumes rituels, des danses, chants et percussions. La « possession » en question est bien plus complexe qu’un transport vers l’au-delà via la musique « hypnotique ». Les cérémonies en question sont bien orchestrées et, à Port-au-Prince, il est rare de voir quelqu’un d’autre que les prêtres (Hougans pour les hommes, Mambos pour les femmes) « montés » par un Lwa. Comme me le disait Maturin, un Hougan vivant dans la région de l’Artibonite : « Le Vodou, c’est d’abord être ensemble. C’est une manière de rassembler nos communautés et de créer de la beauté. » Que ce soit par la peinture, la danse ou la musique, les esthétiques qui émanent du Vodou sont diverses et inclusives. Et je le martèle : le Vodou est une musique de combat. Les guerres antisuperstitieuses menées par les catholiques français et haïtiens ou par les missionnaires et soldats américains ont conduit, au cours du XXe siècle à des meurtres de masse, à la démolition de temples Vodou majestueux et au vol d’objets d’une valeur historique et culturelle inestimable. La plus grosse collection de vieux tambours Vodou se trouvent aujourd’hui… dans les archives de l’armée américaine à Quantico, par exemple. L’invasion américaine d’Haïti (1915-1934) a conduit au pillage et à la destruction du Vodou, considéré comme religion « arriérée ». Mais ce disque l’atteste, le Vodou est toujours là, vibrant, malgré les désastres naturels et non-naturels qui s’abattent sur la petite et superbe ile d’Haïti. Voici ce que vous trouverez sur ce disque : une musique forte, complexe au point de vue technique et historique. À ne manquer sous aucun prétexte ! – Vincent Joos


Big Matth Band

Movin’ On

Autoproduit

Après une dizaine d’années passées dans les clubs en Belgique et au Luxembourg, Big Matth s’est installé à Bordeaux. Avec son jeux de guitare très virtuose et sa voix pleine de sincérité, il n’a eu aucun mal à convaincre Lonj de s’associer avec lui. Ce dernier, à la basse et à l’harmonica, est un habitué du Mississippi où il a joué avec  T. Model Ford ou Sam Carr. Alors, lorsque le batteur Bastien Cabezon rejoint le duo, le Big Matth Band voit le jour en 2013 ! « Movin’ On » est leur premier disque studio. Avec dix morceaux écrits et arrangés par Big Matth, blues, country, swamp et rhythm’n’blues sont tous inspirés par la musique nord américaine des années 50 à 70. Et pour donner encore plus de volume à ces superbes morceaux, le trio fait appel au piano de Xavier Duprat, à l’orgue Hammond de Julien Bouyssou et au saxophone ténor de Sylvain Tejerizo. Depuis bien longtemps, nous avons l’habitude d’avoir des productions de bluesmen européens de grande qualité, le Big Matth Trio est une fois de plus une excellente surprise, surtout pour un premier disque. – Robert Moutet


Awek

Long Distance

Autoproduction

Voici déjà le dixième album de ce célèbre quartet toulousain. Les 14 morceaux ont été enregistrés dans trois studios différents. Hound Dog et Jammin’ With Fred & Derek proviennent d’une session de novembre 2009 au Texas avec Derek O’ Brien à la guitare et Fred Kaplan au piano. Et du piano, il y en a dans les 12 autres morceaux ! Avec les excellents Julien Brenetaud et Damien Daigneau. Saxos ténor et baryton sont aussi invités avec Drew Davies et Jean Marc Labbé. Enfin, sur Think, Katy Boyer joint sa voix à celle de Bernard Sellam. Celui-ci signe six titres de l’album et il est impérial à la guitare, bien soutenu par la basse de Joël Ferron, l’harmonica de Stéphane Bertolino et la batterie d’ Olivier Trébel. Avec une production de cette qualité, Awek nous offre le disque le plus abouti de sa déjà longue carrière. – Robert Moutet


Daddy MT & The Matches

Lightin’ Up

Autoproduit

Voici le deuxième enregistrement de ce quartet isérois, formé en 2011 et qui annonce de suite la couleur en se présentant, sur la pochette, comme Chicago Blues Band. Et dès le premier morceau, Daddy MT, alias Mathieu Tessier, met le feu avec sa voix rugueuse et ses allumettes ! Il est au chant et à la guitare, mais il est aussi le compositeur de 11 titres, She Tells Me étant l’œuvre de son épouse Marlène que l’on retrouve aussi au chant dans You’re My Man. Voici donc un excellent groupe fan de Muddy, qui produit un pur Chicago blues, mais dont on ressent aussi, au fil des morceaux, les très nombreuses influences, d’Albert Collins à B.B. King. Néanmoins, ce qui prédomine,  c’est cette rythmique à la Teardrops de Magic Slim. Ce style de blues réussit à Daddy MT et cet album réussi devrait leur permettre de jouer plus souvent hors du cercle des clubs de la région lyonnaise. – Robert Moutet


Max Sugar Blank

Spoonful of Sugar

Autoproduit

Originaire de Strasbourg, Max Blank est un chanteur, guitariste et harmoniciste qui c’est fait connaître sous le pseudonyme de Max Blues Bird dans l’émission de TF1 The Voice en 2015. Sans attendre la diffusion de l’émission, il part écouter le blues dans le Mississipi où il rencontre Watermelon Slim qui deviendra son ami et avec qui il fera une tournée en France. Il reviendra de ce voyage en revendiquant ses influences : Sonny Boy Williamson et Little Walter pour l ‘harmonica, Lightnin’ Hopkinks pour la guitare et Johnny Shines pour le chant. Il parcourt alors les festivals de l’hexagone, Cahors, Rendez-vous de l’ Erdre à Nantes, Blues sur Seine où il joue avec Shakura S’Aida. Après un nouveau séjour dans le Mississipi et un passage au FestiBlues de Montréal, il rentre à Toulouse et décide de faire un disque avec des titres qui vont bien résumer son parcours. Et bien qu’il ait toujours déclaré préférer jouer seul, il va faire appel à tous les bons musiciens qu’il a pu rencontrer. Ainsi, au Rex de Toulouse, il réunit pour deux jours : Suysing Chang à la guitare, Léo Hugot à la slide, Jean-René Mourot au piano, Bernard Gasnault à la basse, Rudy Rosselli à la batterie et Christian Altehülshorst à la trompette. Neuf morceaux vont ainsi être enregistrés pratiquement dans les conditions du live. Quatre titres sont en solo, dont Follow Lucille dédié à B.B. Kink et Moon Soldier qui a été enregistré à Memphis. Avec le groupe, il lance un vibrant message en prélude au morceau This is War. Et au milieu de bons blues comme Safe Travel, Max n’hésite pas à faire un petit détour par La Nouvelle-Orléans ou nous offrir un air de gospel. Après s’être bien battu pour trouver le financement de ce projet, Max peut être fier du résultat. – Robert Moutet


Paul MacMannus & Friends

Boogie & Soul

Autoproduit

C’est en 2011 que Paul Mayan, alias Paul MacMannus, réunit à Draguignan une demi-douzaine d’amis qui animent depuis des années les bals de la région avec de la variété. Sous l’impulsion de Paul, un groupe est formé, et adieu la chansonnette, voici du vrai vieux boogie. Et pour le 4ème disque de cette bande de copains, Paul a composé les 11 morceaux. Il est toujours au chant et à la basse, mais il fait quelques allers et retours derrière la batterie. Le boogie est toujours bien présent comme sur B for Blues où l’harmonica et le clavier se passent le relais, bien soutenus – comme dans tous les morceaux – par un section rythmique efficace. Et puis, il y a du blues comme Loving is Like Gambling qui résume à lui seul les influences du groupe : Muddy Waters, Bo Diddley et John Lee Hooker. Et puis, Paul rappelle qu’il a souvent accompagné dans le passé des artistes de rock dont Vince Taylor en 1970. Alors, on découvre plusieurs morceaux de blues-rock où l’on peut retrouver les accents de Z.Z. Top ou de Cannet Heat. En conclusion, voici un groupe qui porte bien dans le sud de la France les musiques de Chicago et du Texas. – Robert Moutet


Lomax, Collecteurs de Folk Songs

Frantz Duchazeau

Dargaud – ISBN 9 782205 07249

N’est-ce pas Alan Lomax qui disait : « Qu’est-ce qui fera qu’on ne regrettera pas la vie qu’on a menée ? En ce qui me concerne, je crois avoir trouvé la réponse… Préserver le passé avant qu’il ne disparaisse à jamais ». Après le succès de l’anthologie de chants de cow-boys qu’il publie en 1910, Lomax se prend de passion pour l’Amérique noire par le truchement de sa musique populaire. Son aura est née et ne le quittera plus. Certes, les chansons qu’il a enregistrées avec son fils sont souvent sombres et tragiques, mais elles reflètent l’enfer que vivent au quotidien les Afro-américains descendants des esclaves victimes d’une ségrégation sordide et entretenue par certains propriétaires blancs qui voient souvent d’un très mauvais œil arriver d’autres Blancs qui s’intéressent – contre toute attente – à leurs ouvriers, dans les plantations, en vue de les enregistrer. À l’époque, la suspicion est de mise et coûtera aux Lomax quelques explications alambiquées avec la police locale enfermée dans les préjugés du Sud raciste. Frantz Duchazeau a eu la bonne idée d’investir la réalité sociale d’avant-guerre du Sud profond et de la rendre audible. Il nous invite donc à un voyage initiatique étonnant qu’il décrit à travers les deux figures familiales de son album : le père usé et parfois même désabusé, et le fils agitateur d’idées qui comprend que le monde change. À eux d’eux, ils vont collecter patiemment, lors de leurs voyages, les témoignages musicaux des bluesmen noirs qui, sinon, seraient restés dans l’oubli et ignorés du plus grand nombre. Le texte est réaliste et la plume vive et alerte. L’essentiel se lit dans les regards et surtout dans les silences. Le lecteur reconnaîtra aisément quelques musiciens de blues emblématiques d’une Amérique qui, faut-il le redire, n’en a pas fini avec ses démons… – Philippe Prétet


Emmett Till
Derniers jours d’une courte vie

Arnaud Floc’h
Mise en couleur : Christophe Bouchard

Editions Sarbacane – ISBN : 978 2 84865 771 4
www.editions-sarbacane.com

Mississippi, 21 août 1955, Comté de Le Flore. Quand Emmett Till, jeune adolescent noir de quatorze ans venu de Chicago passer ses vacances chez Moïse, son grand-oncle, descend du train en gare de Money, il ne sait pas encore qu’il va vivre les sept derniers jours de sa courte vie. Emmett Till avait dû changer de wagon après Saint-Louis (et rejoindre le wagon reservé aux gens de couleur) alors que la plupart des voyageurs afro-américains avaient déserté le train au fur et à mesure des stations de la ligne. L’atmosphère du Delta, les moustiques, la chaleur moite les fameux « don’t s » issus des lois Jim Crow, tout cela, Emmett l’ignore quand il est accueilli par son oncle à la gare de Money. Celui-ci le recadre et le sermone en lui inculquant les rudiments des comportements à adopter s’il ne veut pas avoir de problèmes pendant ses vacances. L’histoire, sordide, elle, a retenu que le gamin aurait insulté la femme d’un Blanc. La réaction du mari excédé du comportement décrit comme parfois léger de sa compagne, fera le reste. Le tout avec un compagnon d’infortune pas bien fûté lui non plus. Leurs investigations les mèneront tout droit chez l’oncle qui sera passé à tabac. La chasse au petit noir commencera. La suite est… terrifiante, tout comme l’impunité qui l’emportera devant l’insoutenable légèreté de l’être. Cette affligeante et récurrente banalité du quotidien des années 1950 dans le Sud profond renvoie inexorablement de nos jours à des scènes de violence et d’humiliatinos subies par les Noirs. Scènes qui défilent en boucle sur les télés américaines. Arnaud Floc’h a su parfaitement traduire ce climat social oppressant des années 1950. Il adopte dans sa narration un ton juste et réaliste. La couleur utilisée dans cet opus donne de la densité aux personnages et rappelle avec acuité que l’histoire de ce jeune noir américain, qui était là au mauvais endroit et au mauvais moment, ne peut pas être passée sous silence. Voici une BD magistrale. Elle devrait être étudiée et mise au programme de toutes les écoles primaires. – Philippe Prétet


1 Comment

  1. Petite rectification, Mr Robert Moutet, au sujet de Max Sugar Blank… Max, pour des raisons que nous garderons obscures, ne fera pas la tournée avec Watermelon Slim. Dommage car je crois au potentiel de ce jeune homme depuis qu’il est venu me rencontrer il y a deux/trois ans à la boutique et de l’accueil que lui a réserver le public Toulousain lors de sa première partie de Bror Gunnar Jansson au Connexion Live.

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