• La population afro-américaine, comme toutes les classes défavorisées dans le monde, a toujours eu maille à partir avec la police et avec la détention. Les blues ont reflété cette situation à travers les années…
Déjà, en 1923, Bessie Smith enregistrait Jailhouse Blues puis Send Me to the Electric Chair :
Je marche vers la chaise électrique avec un prêtre à mon côté
Ils m’ont condamné pour meurtre et c’est vrai je ne peux le nier
Ça ne me ferait rien de mourir, mais je vais mourir de si cruelle manière
J’ai pas le courage d’écrire un mot, même pas le courage de dire mes prières
Seigneur ! Seigneur ! tout ce que je peux faire c’est rester là à gémir
Et ma pauvre mère à la maison, elle sait même pas que je vais mourir.

Charlie Patton, buveur et coureur, avait des démêlés avec le shérif local qui, plusieurs fois, l’arrêta et le garda en cellule : Tom Rushen Blues (1929) ou High Sheriff Blues (1934) :
Quand le jugement a lieu à Belzona, c’est pas la peine de crier et de pleurer
Mister Webb va te ramasser et t’envoyer dare-dare à la prison de Belzona
Laissez-moi vous dire , les gars, comment il m’a traité
Il m’a fichu dans une cellule, Seigneur, noire comme un four
Les jours semblent être des années, dans une prison sans gnole…
Il faut dire que les conditions de détention étaient abominables au début du XXe siècle. Il existait des cellules de 2,20 m sur 0,90 m qui abritaient deux ou trois hommes. Une condamnation à dix ans équivalait à une condamnation à mort. Les autorités avaient toujours intérêt à remplir les prisons dont les ateliers fabriquaient des produits dont les revenus allaient grossir la trésorerie du comté (dans le meilleur des cas quand le directeur de la prison ne s’était pas servi avant !).

Jouer aux cartes dans un train au Texas, être arrêté pour ébriété sur la voie publique, pouvaient valoir au coupable plusieurs mois de travail dans une équipe, enchaîné aux autres (chain gang). Hommes et femmes de tous âges peinaient ainsi côte à côte pendant seize heures par jour pour dormir ensuite, enchaînés, dans le fossé. En plus, les punitions étaient d’une brutalité inouïe. Au début du XXe siècle, au pénitencier de San Quentin, les détenus punis passaient 24 heures dans un trou avec de l’eau jusqu’au cou. Mais c’est dans le Sud que les punitions étaient particulièrement inhumaines : bastonnade ou flagellation au Texas, en Géorgie on attachait les détenus noirs à un pieu dans une position aussi douloureuse que possible, on leur faisait subir le supplice médiéval du chevalet, en Floride la « boîte à transpirer » pour les exposer des heures à la férocité du soleil n’a disparu que récemment, quant à la prison de Jackson, Mississippi, la porte du cachot « double » était destinée à coincer là durant des heures les prisonniers récalcitrants (lire « Le Monde du Blues » de Paul Oliver).
Oooh… Aah… Oooh… Aah… Oooh… Aah…
C’est le bruit des hommes travaillant enchaînés
Durant tout le jour.
Ils travaillent si dur, jusqu’au coucher du soleil
Ils travaillent sur les routes, dans les fossés, portent un masque de douleur
On peut les entendre gémir sur leur vie qui s’en va…
Ne les entendez-vous pas ?…
Je rentrerai à la maison un jour
À la maison, je reverrai ma femme, mon amour si précieux
Mon travail est si dur, donnez-moi de l’eau, j’ai si soif…
Sam Cooke – Chain Gang (1960)

Bukka White (né Booker-T Washington White en 1909) avait déjà, lui, une certaine expérience de la prison où il séjourna près de deux ans (1938-40) avant d’enregistrer plusieurs titres fortement marqués par cet événement dont le fameux Parchman Farm Blues :
Le juge m’a condamné ce matin à la perpétuité à Parchman Farm
Je ne détesterais pas tant cela si je ne laissais pas ma femme en pleurs
Oh écoutez-moi les gars, je ne vous veux pas de mal
Si vous voulez bien faire, restez loin de Parchman Farm
On va bosser dès le matin au lever du soleil
Jusqu’à son coucher, c’est là que le travail est fini…
Je suis au fond de cette vieille Parchman Farm, mais je voudrais tellement rentrer
Mais j’espère qu’un jour j’y parviendrai…

Parchman Farm est en effet la plus connue des prisons (pour les amateurs de blues). C’est la ferme pénitencier de l’État du Mississippi. Ouverte en 1901, son but n’était pas de punir ou de réhabiliter, mais de gagner de l’argent pour l’État en cultivant
le coton, la main d’œuvre étant assurée par les prisonniers.
Son House, l’un des pères fondateurs du Blues, y passa deux ans lui aussi (1928-1930) et son County Farm Blues en est l’écho :
Dans le Sud quand tu fais quelque chose de mal (x 3)
Ils t’envoient au pénitencier du comté
Ils te mettent sous la coupe du Captain Jack (x3)
Il écrit son nom en long et en large sur ton dos
Il te met dans un fossé avec une grande pelle (x3)
Et tu en veux à Dieu de t’avoir fait naître…
Parmi les pensionnaires il y eut également pendant huit mois en 1938 un certain Vernon Presley (le papa d’Elvis) condamné pour falsification de chèques !

Huddie Leadbetter, qui devint “Leadbelly” (“ventre de plomb”) à la suite d’une décharge de chevrotine qui devait l’atteindre dans le ventre lors d’une tentative d’évasion, est sans doute le plus célèbre des musiciens ayant eu une longue histoire avec la justice. Il avait purgé une peine de sept ans (1918-1925) pour meurtre au pénitencier de Sugarland au Texas et n’avait dû sa libération qu’à son talent de musicien qui avait ému le gouverneur du Texas, Pat Neff, lors d’une visite. Condamné une deuxième fois en 1930, il est interné au fameux pénitencier d’Angola en Louisiane.


C’est là qu’il est repéré par le folkloriste John Lomax qui visite les prisons à la recherche de musiciens à enregistrer pour la Bibliothèque du Congrès. Lomax obtient sa libération et l’emmène à New York où il devient rapidement une attraction majeure dans les clubs branchés. Plusieurs de ses chansons font référence à ses périodes d’emprisonnement dont The Midnight Special, train de nuit qui, tous les soirs à minuit, éclaire de ses lumières les cellules des prisonniers, permettant à leur imagination de prendre le large.

Quant à James Carter (1925-2003), il connut les geôles du Mississippi dès son jeune âge. En 1959, il était l’un des prisonniers du Camp B de Parchman Farm lorsque Alan Lomax et Shirley Collins l’enregistrèrent avec un groupe de prisonniers interprétant le chant de travail Po’ Lazarus. Cet enregistrement et une photographie des prisonniers en uniforme furent publié dans le Volume 9 – « Bad Man Ballads » dans les Southern Journey LP Series publiées la même année par Lomax sur Prestige Records et que l’on entend dans le film « O Brother » des frères Coen en 2000.
Dans son autobiographie, HoneyBoy Edwards raconte que dans les années trente et quarante on pouvait être arrêté pour vagabondage : il suffisait de traîner dans les rues pendant les heures de travail pour être envoyé plusieurs jours ou semaines dans les camps-pénitenciers ou tout simplement comme main d’œuvre gratuite chez un planteur qui ensuite n’oubliait pas de voter pour le shérif qui lui rendait ce service. C’est peut-être ce qui était arrivé à Big Maceo qui enregistre County Jail Blues en 1941 :
Ils m’ont ramassé et jeté dans la prison du comté (x2)
Ils n’ont même pas laissé ma femme venir prendre ma défense
Maintenant je suis en prison, mais j’ai presque fini mon temps (x 2)
Ils m’ont donné six mois, mais j’ai dû en faire neuf
Aussi, enlevez ces rayures de mon corps et ces chaînes de mes pieds (x 2)
Oui, ces rayures ne me blessent pas, mais ces chaînes vont finir par me tuer…
Il faut noter que certains blues passèrent d’un artiste à l’autre en étant modifiés à chaque fois, chacun y ajoutant une strophe ou un commentaire personnel. C’est ainsi que le Penitentiary Blues de Blind Lemon Jefferson devint le Penitentiary Moan chez Texas Alexander, puis Lightning Penitentiary Blues chez Hopkins ou Prison Bound pour Lowell Fulson, tous ces chanteurs étant d’origine texane.

L’histoire de Robert Pete Williams est semblable à bien des égards à celle de Leadbelly. Condamné pour meurtre en 1956, c’est grâce aux enregistrements qu’il fit en prison au sinistre pénitencier d’Angola pour le folkloriste Harry Oster qu’il fut libéré sur parole en 1959 et put se produire dans de nombreux festivals à partir de 1964. Il a très souvent et avec talent raconté sa vie de prisonnier : Farm Blues, Pardon Denied Again, Angola Special, dans un style original, très africain, d’inspiration modale, proche d’un John Lee Hooker avec une part primordiale donnée à l’improvisation.

L’humour et le second degré étaient souvent présents dans les compositions et permettaient de voir la prison sous un autre angle. Dans He’s In The Jailhouse Now, morceau très en vogue dans les medicine shows des années vingt et trente et enregistré entre autres par Blind Blake ou le Memphis Jug Band, on se moque carrément d’un politicien blanc qui, après avoir paradé et promis des tas de choses, se retrouve « en prison maintenant ».

Plus près de nous, la rocambolesque et triste histoire du bluesman Calvin Leavy est révélatrice des difficultés et des aléas de
la vie du musicien. En 1968, le pénitencier de Cummins (Arkansas) faisait beaucoup parler de lui pour ses méthodes ultra-dures, ses disparitions de prisonniers et autres faits peu glorieux pour l’administration. Des enquêtes eurent lieu qui permirent de découvrir des traitements dignes des camps nazis (cf. le livre de K. Wymand Keith – « Cummins Prison » – 1971). Le chanteur Calvin Leavy en profita pour enregistrer un morceau qui devint vite un tube local, Cummins Prison Farm, malgré les directives du gouverneur de l’Arkansas qui demanda aux radios de ne pas le diffuser :
Je suis né dans le Missouri, de l’autre coté de l’Arkansas
Je n’avais pas un rond et j’avais des problèmes avec la loi
Ils m’ont mis dans cette Cummins Prison Farm
Je n’y étais pas d’une journée que j’ai appris qu’il ne fallait pas faire le malin
Sinon vous pouviez vous réveiller dans votre tombe
Gardien, je serai un homme droit, si vous me libérez de cette tôle
£Il m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : ici, nous n’avons que des hommes droits
Ce n’est qu’une petite partie de mon histoire et je ne suis pas le seul…


Calvin Leavy continua une carrière avec des hauts et des bas et quelques excellents disques qui méritent d’être recherchés. Il se produisait sur scène en tenue de prisonnier pour faire plus vrai ! Hélas, en 1992 il est rattrapé par sa propre histoire. Accusé de trafic de drogue, il est condamné avec quatre chefs d’accusation à 116 ans de prison ! Peine qui sera réduite généreusement à soixante-quinze ans en janvier 2005. Il est envoyé à Cummins le 22 juillet 1992, puis transféré au Jefferson County Jail de Pine Bluff (Arkansas). Il prétendait être innocent de ce qu’on lui reprochait et aurait pu dans le meilleur des cas une libération sur parole en 2011. Il est malheureusement décédé le 6 juin 2010… Toutes ces années derrière les barreaux nous ont privé d’un formidable bluesman !

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois : Ike Turner, James Brown (à plusieurs reprises), Chuck Berry (trois fois), Chris Kenner, Buddy Moss (cinq ans), Cal Green, Scrapper Blackwell et bien d’autres se sont retrouvés au fond d’une cellule. Certains y sont même morts après de longues années d’emprisonnement comme le guitariste de Muddy Waters, Pat Hare, condamné à perpétuité en 1960, ou le fantastique chanteur Little Willie John, créateur de Fever, qui décéda d’une façon non élucidée au pénitencier de Walla Walla. Dans les années quatre-vingt ce sera David, le fils de Junior Kimbrough, qui sera incarcéré, mais qui pourra faire partie de l’orchestre de la prison et avoir ainsi la vie plus douce…
Sélection discographique :
• Various Artists : « Deep River of Songs – Big Brazos – Texas Prison » – Rounder (The Alan Lomax Collection)
• Various Artists : « Angola Prison Spirituals » – Arhoolie CD 9036
• Various Artists : « Angola Prisoner’s Blues » – Arhoolie CD 419
• Various Artists : « Prison Worksongs » – Arhoolie CD 448
• Various Artists : « Murderer’s Home – Anthology of Work Songs » – Sequel NEX CD 121
• Bukka White : « The Complete » – Columbia Legacy 475704
• The Prisonaires : « Just Walking in the Rain » – Bear Family 15523
• Calvin Leavy : « The Best Of » – Red Clay CD 8303
• Leadbelly : « Take This Hammer » – RCA Bluebird 509572
• Big Maceo : « The Bluebird Recordings 1941-1942 » – RCA 66715
• Robert Pete Williams : « I’m Blue As A Man Can Be » – Arhoolie CD 394
Par Marin Poumérol