• L’actualité des disques, livres et films traitant de blues, soul, gospel, r’n’b, zydeco et autres musiques afro-américaines qui nous touchent, vue par ABS Magazine Online…


Harrell Davenport
Young Rell
Little Village Foundation – littlevillagefoundation.com/
L’ arrivée de Harrell “Young Rell” Davenport originaire de Vicksburg dans le Mississippi au sein du catalogue Little Village Foundation est somme toute logique. Après D.K. Harrell et Sean Mc Donald, le label californien continue sa mission de nous proposer de formidables jeunes musiciens pétris de talents. Produit de main de maître par Matthew Skoller et Kid Andersen, cette session très réussie atteint des sommets d’émotion brute avec notamment le poignant Fatherless Child. Sur ce titre, Harrell Davenport livre une performance vocale d’une vulnérabilité désarmante, transformant une douleur personnelle en un blues universel en mode mineur qui prend littéralement aux tripes. Cette authenticité viscérale se double d’une maîtrise technique insolente lorsqu’il s’attaque à la formidable reprise de Fenton Robinson, I Hear Some Blues Downstairs. Là où beaucoup se contenteraient d’une imitation appliquée, “Rell” insuffle une vitalité nouvelle à ce classique, honorant l’élégance jazzy du maître tout en y imposant son propre phrasé incisif, soutenu par la complicité de Jim Pugh aux claviers et une section rythmique impériale. Que dire de l’enivrant instrumental Richland Swing, dans lequel il déploie avec classe toute l’étendue de son talent à la guitare. Il navigue au fil de ses titres avec une aisance déconcertante, prouvant une capacité rare à faire vibrer l’Histoire du blues au présent. Qu’il s’éloigne des douze mesures traditionnelles sur le soyeux Spinning dans une veine à la Tyrone Davis ou qu’il rende hommage à Bob Dylan sur Masters of War, Harrell Davenport s’impose – sous l’œil expert de Matthew Skoller – comme un conteur dont la sincérité n’a d’égale que la virtuosité. Ses dix compositions originales sont toutes d’un très haut niveau et nous prouvent que ce jeune talent de seulement 19 ans, qui a déjà joué dans de prestigieux festivals, n’est qu’au tout début d’une carrière qui s’annonce brillante. Voici un disque formidable qui est bien sûr vivement recommandé. – Jean-Luc Vabres

Candi Staton
Back To My Roots
Kent CDOP 567 – www.acerecords.co.uk
Avec cet album dont le titre annonce la couleur, Candi Staton semble vouloir présenter une autre facette de son talent, mettant ainsi de côté ses revivals scéniques lucratifs dans lesquels elle égrène un show millimétré où elle reprend les titres qui ont fait sa gloire de la période Fame en passant par sa reprise de In The Ghetto à son tube disco planétaire Young Hearts Run Free. Ici, le titre annonce un retour à ses sources. Enregistré au fil des années (sans préciser lesquelles), elle présente cet album comme étant son dernier et comme étant aussi une affaire de famille empreinte d’esprit religieux. Sa sœur – Maggie Staton Peebles – la rejoint sur deux titres gospel : It’s Gonna Rain (hommage à leur mère) et There will be Peace In The Valley qu’elles chantaient ensemble lorsqu’elles étaient enfants. Son fils Marcel assure la ligne de basse sur l’émouvant 1963 dans lequel elle rend hommage aux quatre fillettes assassinées dans un attentat terroriste raciste dans une église à Birmingham (voir à ce sujet le documentaire de Spike Lee « Four Little Girls »). Larry McCray l’accompagne sur Hang On In There (à ne pas confondre avec le titre éponyme de Johnny Bristol) et Jonathan Du Bose Jr. participe à I Missed That Target Again. La seule reprise est celle signée Jagger/Richards, Shine A Light. Et il faudra attendre l’avant dernier titre pour découvrir la présence du « vétéran Stax », William Bell (God Has A Telephone) . Ce Cd est nominé aux Grammys 2026 dans la catégorie Gospel. Ce sera pour Candi Staton une première depuis 40 ans. – Jean-Claude Morlot

Amani Burnham
Roots & Wings
Blind Pig Records BPCD 5178 – www.blindpigrecords.com
Débarque dans le monde de la musique afro-américaine un nouveau jeune artiste. Il a 20 ans et s’appelle Amani Burnham. Il est chanteur, guitariste et auteur-compositeur. Il est né en Ethiopie et a été adopté très jeune par une famille du Connecticut. Son père adoptif, fanatique de musique, lui fait découvrir les Beatles, Chuck Berry (« My first guitar hero ! », déclare-t-il dans une interview à Guitar World), Jimi Hendrix, Jeff Beck, Bob Dylan, Stevie Ray Vaughan, … Il apprend à jouer de la batterie, influencé par Genne Krupa. Il gratte aussi de la guitare jusqu’à l’épisode de la COVID. Pendant le confinement, il se plonge à fond dans la guitare ; des mois de pratique intensive de l’instrument et d’écriture de chansons. Enfin le passage, à partir de 2023, par divers réseaux sociaux : son interprétation de Hoochie Coochie Man sera visionnée 30 millions de fois ! Ses maintenant ‘vidéos virales’ lui attirent l’attention d’éminents musiciens (Ted Nugent lui a demandé de faire la première partie d’un de ses concerts) et producteurs de musique. Séduit par le Blues-Rock de ce jeune homme, Jeff Schroedl et son label Blind Pig Records l’ont engagé au printemps 2025. « Roots & Wings » est le produit de cette première collaboration. La forme trio a été retenue pour l’enregistrement de ce disque. Pour soutenir ce nouveau prodige de la guitare au jeu incendiaire et à la voix expressive ont été choisis le batteur Ray Hangen et le bassiste Matt Raymond. Le disque démarre sur les chapeaux de roue. De fortes effluves de Stevie Ray Vaughan se dégagent de l’instrumental Fast Lane. On enchaîne avec le très hendrixien I Wanna Know. Roots & Wings est une réflexion sur la vie d’un enfant adopté : « I don’t know who my birth parents are, and that plays a big part in my life … I know they’re out somewhere » illustré par d’étonnants solos de guitare. The Last Thing I Remember est un blues-rock lent avec encore quelques solos incendiaires. Sideways Thru Time nous ramène à Hendrix tout comme la seule reprise du cd, Bleeding Heart d’Elmore James, qu’Hendrix avait à son répertoire. La guitare d’Amani Burnham est encore torride. Le jeune homme affirme : « In my music, you can trace heavy metal, prog rock, grunge, everything back to it ». Ce mélange est réussi. Sa musique est séduisante. Ouvrez grand vos oreilles. Amani Burnham, bien décidé à tracer sa propre voie, me semble promis à un bel avenir. – Gilbert Guyonnet

Billy Price
Random Madness
Get Hip Recordings GH-1195 – www.billyprice.com/
Sorti début mai chez Get Hip Recordings, « Random Madness » confirme que Billy Price est au sommet de sa forme, livrant avec sa formation un album d’une cohésion rare, magnifiée par la production de Tony Braunagel et le mixage de Sergio Rios. L’album démarre fort avec le soul-blues impeccable I Was A Fool, rapidement suivi par le tempo irrésistiblement funky de I Said What I Said qui impose une cadence redoutable aux cuivres. On navigue avec une aisance déconcertante entre le groove mordant de I Got That Dog In Me et la douceur mélancolique de Curiosity, une ballade poignante dans laquelle la voix de Price gagne une profondeur émotionnelle saisissante. Les onze compositions originales, co-écrites avec Jim Britton, explorent des thématiques variées, du confessionnel Creature of Habit au percutant Rent Free, tout en s’aventurant sur des terrains plus audacieux comme le moderne Hungry Ghost ou l’excellent Exit Strategy. Le sommet de l’album demeure son morceau-titre, Random Madness, une déambulation atmosphérique d’une élégance jazz absolue grâce aux interventions lumineuses de la trompette du formidable Sean Jones, avant de conclure sur la nostalgie voyageuse de Stickers On My Suitcase. Un disque indispensable où chaque note transpire l’authenticité d’un artiste qui, après plusieurs décennies de carrière, continue avec brio de définir les standards de la soul américaine contemporaine. – Jean-Luc Vabres

Corey Harris, Alvin Yougblood Hart, Guy Davis
Fight on ! True Blues Vol 2
Yellow Dog Records YDR 2903 – yellowdogrecords.com
Il y a treize ans, la firme de disques Telarc publiait un cd de country blues « True Blues » (Tel-33815-02) qui rassemblait Correy Harris, Alvin Youngblood Hart et Guy Davis en compagnie de divers invités tels Shemekia Copeland, Taj Mahal et Phil Wiggins. Revoici ces trois maîtres du Country blues rassemblés sur le cd « Fight on ! True Blues Vol 2 ». Ils ont enregistré en solitaire trois chansons chacun ; Corey Harris en Virginie, Youngblood Hart dans le Mississippi et Guy Davis à New York. Corey Harris interprète excellemment en fingerpicking style Piemont Blues We Are Almost Down The Shore (Fight On), une composition pour le banjo de Jimmie Strother qui enregistra en juin 1936 trente-six chansons à la Virginia State Prison pour John Lomax et la Bibliothèque du Congrès ; je vous recommande la lecture de « Searching For Jimmie Strother – A tale of music, murder and memory », l’excellente biographie de ce monsieur rédigée par Gregg D. Kimball et publiée par University Press of Virginia. Harris a composé le ragtime What’s That I Smell en souvenir de son séjour à La Nouvelle-Orléans où il se produisait au Funky Butt, un bar ainsi baptisé en l’honneur de Buddy Bolden dont c’était le lieu de prédilection au tournant du vingtième siècle. Il donne une entrainante version du gospel blues du Reverend Gary Davis I Belong To The Band, une des plus célèbres chansons de celui-ci. Alvin Youngblood Hart, né en Californie, a grandi dans le Mississippi. D’où son amour pour le Blues de cette région. Ainsi donne-t-il une belle interprétation de la première chanson de Charley Patton qu’il apprit pendant son adolescence Screamin’ And Hollerin’ The Blues. Il est impressionnant sur If The Blues Was Money, une composition personnelle inspirée le grand bluesman méconnu du grand public Henry Townsend. La puissance de son interprétation rappelle Son House. La troisième chanson sélectionnée par Hart est le classique de Fred McDowell Highway 61 que David Honeyboy Edwards lui apprit. En outre, Hart a ajouté une touche personnelle d’harmonica sur ce titre. Le plus célèbre des trois musiciens de ce disque est probablement Guy Davis. Il a écrit See Me When You Can pour sa grand-mère. Il y déplore que les vicissitudes de la vie de musicien en tournée l’empêchent d’aider sa famille. Autre chanson due à sa plume : Deep Sea Diver nous vante les mérites d’un guérisseur nommé Handsome Jack dans un style proche de Mississippi John Hurt. Guy Davis s’empare d’une guitare Harmony Stella à 12 cordes avec laquelle il joue comme Blind Willie McTell pour un hommage à la remarquable guitariste acoustique Elizabeth Libba Cotten. Il a intitulé sa vigoureuse relecture de Shake Sugaree composée par Libba Everything I Got Is Done In Pawn. Tous les amateurs de Country blues se délecteront à l’écoute d’un tel disque. Les profanes s’initieront à ce style musical. Hélas, le cd est trop court : à peine une demi-heure ! – Gilbert Guyonnet

Carmen Ratti band featuring Jill Dineen
Come to me
MoMojo Records MMJ-405 – www.carmenrattiband.co
À l’écoute de ce deuxième album du Carmen Ratti Band, après « The road block », un soulagement m’envahit : au fond, les ingrédients pour faire un excellent disque de blues sont plutôt simples. Encore faut-il les réunir. De bonnes chansons, sobrement teintées de rock et de soul, un lead guitariste inspiré et sans bavardages ; ici, Carmen Ratti, en dialogue permanent avec le pianiste et organiste Tony “Macaroni” Lufrano et une rythmique discrète et efficace. Ajoutez Jill Dineen, une chanteuse sensible et sans esbrouffe, et le tour est joué. Fondez le tout et vous obtiendrez quelque chose qui ressemble à l’étonnant album de ce groupe de San Francisco. Équilibré et varié, ce disque est une belle surprise, dont Jill Dineen est un élément moteur. Électrisant sans électrocuter, « Come to me » donne le sentiment d’un travail d’équipe captivant et parfaitement maîtrisé, au long des onze titres originaux retenus, qu’ils soient chantés ou instrumentaux. Difficile d’en extraire un, tant l’ensemble est cohérent. Même lorsque San Francisco s’embrume, la musique réserve toujours de belles éclaircies du côté de la Bay Area. – Dominique Lagarde

Bob Corritore & Friends
Ernestine Blues
SWMAF Records 31
Avec Ernestine Blues, le maître de l’harmonica Bob Corritore ouvre un nouveau chapitre de ses aventures collaboratives en réunissant des figures majeures et emblématiques du genre. Enregistré entre 2023 et 2025, cet opus foisonnant de seize titres s’appuie sur une pléiade d’invités prestigieux dont le regretté Pat Thomas, mais aussi Sugaray Rayford, Bob Stroger, Tia Carroll, Johnny Rawls, Oscar Wilson, Tony Coleman, Charles Wilson, Willie Buck, Jimi Primetime Smith, Carla Denise, Bob Margolin, Teeny Tucker, Kid Ramos, Johnny Main, Billy Flynn, Anthony Geraci, Ben Levin et Doug James, pour explorer le blues sous toutes ses coutures. Qu’il s’agisse de Chicago blues traditionnel, de R&B nerveux ou de sonorités plus soul, Corritore met son formidable talent au service de ses amis. L’album brille par sa capacité à capturer des performances spontanées et inspirées, transformant ce qui pourrait n’être qu’une succession de participations en une œuvre cohérente et aboutie.Ce projet s’impose comme une célébration généreuse de la tradition, portée par un sens du partage et une authenticité qui font désormais la signature de l’harmoniciste. À un rythme quasi trimestriel, celui qui dirige avec brio le Rhythm Room de Phoenix nous livre un sans-faute systématique. Cette nouvelle production ne déroge pas à la règle et s’inscrit dans la lignée d’une discographie à l’excellence remarquable. S’il fallait extraire une pépite de ce feu d’artifice de seize morceaux, mon choix se porterait sans hésiter sur la formidable composition de Johnny Rawls intitulée I Love the South. Plus qu’une simple compilation de prestige, « Ernestine Blues » s’impose comme un témoignage vibrant de la vitalité du genre. Bob Corritore réussit l’exploit de marier la générosité à une exigence de qualité constante, sans jamais perdre le fil de son discours musical. – Jean-Luc Vabres

Chris Bergson
East River Blues
Continental Blue Heaven Records CBHCD 2063
Installé à New York depuis une trentaine d’années, le guitariste, chanteur et compositeur Chris Bregson navigue entre blues et jazz. Il a étudié l’instrument avec le remarquable guitariste de jazz Jim Hall. Il avoue quelque affinité avec un autre grand guitariste de jazz Grant Green. En outre, blues et rhythm & blues ne lui sont pas indifférents. L’enregistrement de ce disque, « East River Blues », devait se dérouler avec le contre-bassiste de jazz Larry Grenadier qui a travaillé avec Brad Meldhau, John Scoffield et Charles Lloyd, et le célèbre batteur Al Foster (Miles Davis et Sonny Rollins). Hélas ce dernier mourut le 28 mai 2025, peu avant la séance d’enregistrement. Pour le remplacer, Chris Bergson fit appel à un batteur néo-orléanais, Herlin Riley, qui a accompagné des artistes tels Dr. John, Wynton Marsalis et Dr. Lonnie Smith. Complète ce trio le saxophoniste Jay Collins, ancien des orchestres de Gregg Allman et Levon Helm. Chris Bergson, qui enseigne la guitare et la composition au prestigieux Berkelee College of Music de Boston, débute son disque par une belle interprétation de Mean Disposition de Muddy Waters. Il ne joue pas en slide mais réussit à évoquer avec brio le style de Muddy Waters. Il chante avec feeling. C’est Al Foster qui l’encouragea à chanter il y a plus de vingt ans. Il se montre très à l’aise sur Little Girl Blue. Une longue intro, seul à la guitare, nous fait plonger dans un univers jazz. Sa voix rappelle celle de Ray Charles. La souplesse de la rythmique fait bien ressortir le jeu de guitare feutré et expressif de Chris Bergson. Avec l’instrumental funky East River Blues apparaît le saxophoniste Jay Collins. Le style tire vers le soul-jazz Blue Note à la Lou Donaldson, Grant Green et Stanley Turrentine. Sad Strains est une composition de Chris Bergson datant de ses années d’étudiant qu’il interprète en hommage à son regretté père qui adorait ce titre. Le style de Chris Bergson est très lyrique ; on y entend clairement l’influence de son maître Jim Hall. Vous remarquerez la qualité du solo de contre-basse de Larry Grenadier. Excellent est le shuffle Kindless Villains, inspiré par BB King, co-écrit avec son épouse Kate Ross. Le saxophoniste est de retour avec le trio de base pour l’interprétation poignante d’une chanson de Ray Charles What Would I Do Without You. Une interprétation en quartette de Driftin’ d’Herbie Hancock conclut ce cd. Chris Bergson est un artiste talentueux : jeu de guitare fin, subtil, riche et inventif allié à un chant de qualité. Son disque mérite amplement toute votre attention. – Gilbert Guyonnet

Boogie Beasts
Don’t Be So Mean !
Tribute to R.L. Burnside
Donor Production / NP 113
Est-il ici besoin de présenter cette lame de fond que fut la découverte d’une famille du Blues qui vivait bien tranquillement dans l’alternative quand d’autres brillaient sur les scènes internationales à coup de « revival folk » ? Dans ce coin du Mississippi, les Collines du Nord, il s’inventait encore des musiques inédites pourtant terriblement enracinées dans une terre pauvre mais nourrissante. Le Hill Country bâti sur l’ancienne garde mississippienne trouvait son chemin sur des rythmes plus incandescents, hypnotiques, transes à peine maquillées, blues animiste et fiévreux construit par des hommes peu fortunés. Burnside Robert Lee (Kimbrough, Belfour, Jackson, Hemphill, Ford …) en sera le fer de lance. Et il a de quoi le nourrir son blues. Sans refaire ici sa bio, l’homme aura cherché sa voie dans plusieurs contrées, goûté aux affres de Chicago et du cachot ; trouvé compagnie auprès de Lockwood et de “Race” Miller, bossé dans des boulots qui rapportaient pas gros et fini bien des nuits dans des jukes locaux avant qu’un étudiant diplômé en journalisme, George Mitchell, le dégotte sur les conseils avisés d’Othar Turner. Doucement, mais sûrement, R.L Burnside trace à l’encre rouge le devenir musical d’un blues contaminant le rock. Aujourd’hui, le vieux patriarche aurait cent ans et plein de descendants. Boogie Beasts, groupe Belge, en fait partie. Ils pratiquent un rock proche des Black Keys donc du Hill Country et comme Ils fêtent leur 15 ans de roulage de bosses, autant faire d’une pierre deux coups. Ainsi naît « Don’t Be So Mean », le tribute au maître. Et comme pour combler un doute, se rassurer sur la chose, ou simplement se faire plaisir, le combo s’offre les services de Kenny Brown, Duwayne Burnside, Luther Dickinson. Jusque-là, tout va bien, on comprend le pourquoi du comment. Mais quand s’annonce G. Love, Pablo Van De Poel et Cedric Maes, c’est moi qui pose un doute… Qui va disparaître plus vite qu’une balle de Lucky dès que le diamant accroche le sillon sur Jumper On The Line avec Duwayne sur la corde vocale. Ça sent « l’authentique », le brut, avec un petit bémol car l’harmo de Fabian Bennardo est trop en retrait pour profiter pleinement de sa plénitude. Going Down South s’offre les services de Pablo Van De Poel et met les basses. L’homme du groupe psyché/rock DeWolff joue comme il se doit, une partie de guitare saturée et aérienne, bien en place. Kenny Brown – qu’on ne présente plus ici –, slide comme pas deux et tient haut la barre de Skinny Woman. Mais pourquoi la guitare et l’harmo sont-ils si loin dans la prod ? Devant ce tonnerre de basse, l’équilibre se perd… You Got To Move réajuste cette harmonie parfois égarée et l’hommage appuyé à McDowell ressuscite les anges déchus. Les stones passent sans faire de bruit. Shake ‘Em On Down est un peu l’emblème du village, le totem du clan Hill Country qu’il ne faut pas froisser sous peine d’être cloué sur place, aussi quand G. Love se l’accapare, il doit l’inscrire dans sa modernité en respectant les clous. L’exercice du hip-hop sur les titres de Burnside sont déjà passés par là il y a belle lurette et la polémique qui s’en suivra vaudra à mes yeux que dalle, car oui, le lien entre ces deux styles est bien plus évident que ceux d’avec le punk. G. Love tient la route. Et ça continue encore et encore avec Poor Black Mattie où tout est bien en place, conduit par un groupe qui n’a plus besoin à ce stade d’avoir des invités. Ils savent gérer la barque et le Mississippi, ce vieux grand-père le leur rend bien. Un album hommage sans coup bas, sans fioritures, avec quelques faiblesses comme tout homme qui se respecte. Du coup, je crois qu’on va rester très bons copains ! – Patrick Derrien
Ed Alstrom
This Idea of Humanity
Ed Alstrom occupe le poste – assez peu répandu chez les bluesmen – d’organiste d’un stade de baseball. Et pas n’importe lequel : celui des New York Yankees, un club phare de la Major League américaine. Le genre de truc qui nous échappe ici. Le presque septuagénaire publie aussi des albums solo, dont le plus récent « This Idea of Humanity » est parvenu jusqu’à nos rivages d’un coup de batte. Ed Alstrom nous fait partager sa vision tantôt optimiste, tantôt pessimiste de notre modeste condition humaine au long de quatorze chansons originales, au fil d’un CD à la durée généreuse de près d’une heure. Bien sûr, les claviers ont la part belle : piano, orgue, synthétiseur, clavinet, mélodica, dans un registre sonore assez large. Le guitariste et chanteur Jimmy Vivino fait une apparition sur deux titres, dont le blues The way back. Suzuki Andes officie à la basse, guitare, percussion et batterie. L’enjoué Put you first déroule en ouverture, avec chœurs. Quelques notes de la marche nuptiale annoncent Bridesmaid. All I’m gonna do défile sur un rythme de tango, Party planner est réjouissant avant l’introspectif Understanding. Nothing good to say, un shuffle convaincant. Blues coming back s’aventure dans le jazz, tout comme Got to stop. Worry referme l’album de manière plus expérimentale. Auteur-compositeur-interprète des quatorze chansons qui peuplent ce CD, Ed Alstrom n’est sans doute pas un chanteur inoubliable, mais son univers contrasté peut vous séduire. – Dominique Lagarde

Michael Dotson
No Chingui Chingui
Solo Blues Records SB007 – www.soloblues30.com
Avec ce nouvel album intitulé « No Chingui Chingui », Michael Dotson signe un retour magistral au Chicago blues le plus viscéral, porté par une production brute enregistrée au Brésil sous l’impulsion du batteur argentin Adrian Flores. Présenté dans un superbe digipack en édition limitée, ce CD insuffle un souffle nouveau aux standards pour explorer un répertoire magnifié par une intensité électrique rare : de l’ouverture décapante sur le classique Sadie au groove implacable du I Feel So Bad d’Eddie Taylor, sans oublier le Mojo Boogie de J.B. Lenoir au swing irrésistible. Si le morceau-titre et son riff hypnotique capturent la pulsation électrique des nuits de la Windy City, des classiques revisités comme Drownin’ On Dry Land, Feelin’ Good ou la reprise habitée de Spoonful soulignent le côté incisif d’une guitare sans artifice et d’un timbre rocailleux buriné par les années de route. La présence magistrale de l’harmoniciste Derrick “Big” Walker sur le final vient couronner cet opus réussi de bout en bout. Plus qu’une simple collection de titres, ce projet célèbre l’engagement sans concession du label Solo Blues en offrant une immersion totale dans un son sans compromis. L’ancien complice de Magic Slim s’y impose comme le gardien d’un blues sauvage et nécessaire, faisant de cette session un excellent témoignage musical de la part d’un artiste qui malheureusement n’a pas encore obtenu toute la reconnaissance qu’il mérite. Saluons à nouveau le travail exemplaire de Jay Bee Rodriguez qui, à la tête de son label, continue à porter la flamme du Blues avec une ferveur intacte. – Jean-Luc Vabres

Eden Brent
Getaway Blues
Yellow Dog Records YDR 2716 – yellowdogrecords.com
Ce disque de la chanteuse et pianiste Eden Brent n’est pas une nouveauté à proprement parler : il est sorti en juin 2024. Mais Yellow Dog Records n’en a fait parvenir que très récemment un exemplaire à votre magazine préféré. Eden Brent est née à Greenville, Mississippi, dans une famille de capitaines de bateau fluvial et de guitaristes. Sa mère, mannequin, était la chanteuse d’un big band. Petite fille, Eden prit des cours de chant et piano classiques. Elle écouta aussi beaucoup de Blues pendant son enfance. Puis elle rencontra le légendaire pianiste de Jazz et Blues, Abie ’Boogaloo’ Ames. S’en suivirent une vingtaine d’années de collaboration. Elle a tellement bien assimilé le jeu de son maître que celui-ci la surnomma ‘Little Boogaloo’. « Getaway Blues » rassemble neuf chansons composées par Eden Brent et son mari anglais Bob Dowell, producteur et bassiste. Le disque a été enregistré à Londres en compagnie des excellents Rob Updegraff (guitare) et Pat Levett (batterie). Tous les titres ont été enregistrés live en studio, en deux jours, Eden Brent passant du piano à queue Steinway au piano électrique Rhodes. Seules quelques rares parties furent réenregistrées sur un piano Wurlitzer à Memphis. Le résultat est un blues passionné et raffiné venu du fond du cœur. Eden Brent met la barre très haut en ouvrant le disque avec Getaway Blues. Son jeu de piano barrelhouse est un modèle du genre. Le niveau monte d’un cran : piano magnifique et chant sensuel d’Eden et guitare élégante de Rob Updegraff marquent Watch The World Go By, une lamentation sur la tromperie d’un homme aimé. La remarquable chanson What You Want, inspirée par Baby, What You Want Me To Do de Jimmy Reed, est jouée sur un rythme de rumba néo-orléanaise. Une fois encore, le guitariste est impeccable. You On My Mind, poème d’amour écrit par son mari, est une bien belle ballade soutenue par une superbe partie de guitare. He Talks About You est le clin d’œil jazzy à Boogaloo Ames. Just Because I Love You nous ramène à La Nouvelle-Orléans et son style pianistique si caractéristique. Le chant d’Eden Brent, sur le blues lent Mississippi River Got Me Crying, est du niveau de celui d’Irma Thomas et Ruth Brown. Rust et le drôle Gas Pumping Man avec un tranchant solo de guitare terminent en beauté ce disque. Composition des chansons, jeu de piano et chant d’Eden Brent – avec la complicité du guitariste Rob Updegraff – concourent à faire de ce disque un joyau qui tourne très souvent sur ma platine depuis sa réception. – Gilbert Guyonnet

Reverend Freakchild
Blues and Spirituals/Hymn Hustler
TNR-020 – www.treatedandreleasedrecords.com
Depuis des lustres, le Reverend Freakchild s’attache à brouiller les pistes : annoncer sa retraite, faire passer Freakchild comme son précédent nom d’artiste ou publier de son vivant des disques posthumes. Faut-il alors le croire lorsqu’il présente ce double album comme la réédition de ses deux premiers disques, publiés confidentiellement sous forme de cds gravés par lui-même sur son ordinateur, il y a plus de vingt ans ? Banco. Troubadour insaisissable, Reverend Freakchild ne fait au fond que perpétuer la légende des songsters vagabonds, traqués, en perpétuel dialogue avec la mort, en conflit avec le réel ou le divin. Anges déchus jamais là où on les attend, toujours là où on ne les attend pas. Rares sont les bluesmen à citer Soren Kierkegaard dans leurs notes de pochette. Deux albums de 2001, « Blues and Spirituals » et 2003, « Hymn Hustler » revoient ainsi le jour. Le répertoire s’équilibre entre originaux et reprises de traditionnels à la croisée du blues et du gospel. Souvent dans des versions libres, personnelles et déroutantes. Il y a même une adaptation de Willin’ du groupe Little Feat. Sur le deuxième disque, World War 3 blues s’aventure dans le hip hop. Un cadeau pour les iconoclastes. – Dominique Lagarde
Little Freddie Kiing
Live At BJ’S Lounge
Made Wright Records MWR-81
Le BJ’s Lounge est un bar à l’atmosphère poisseuse du quartier Bywater de la Nouvelle Orléans, sis Burgundy Street. Depuis plus de trente ans s’y produit le chanteur-guitariste Little Freddie King, de son vrai nom Fread E. Martin, qui jouit d’une réputation méritée mais hélas tardive. « Je suis chez moi, au BJ’s » dit-il. En outre, un immense portrait de lui orne tout un mur extérieur du local. Il y a fêté son quatre-vingt-cinquième anniversaire le 19 Juillet 2025. La soirée du 19 Septembre 2025 était un peu exceptionnelle : un enregistrement du concert était prévu. C’est le contenu de ce double album vinyle. L’imprévu, c’est le grave accident de vélo (c’est le moyen de locomotion de Little Freddie King depuis très longtemps) dont il fut victime peu après cette soirée. Il a survécu une nouvelle fois ; on ne compte plus les coups de feu, accidents de la circulation à vélo et une électrocution accidentelle auxquels il a réchappé. Mais les séquelles de ce dernier accident seront une paralysie partielle ; il ne peut plus jouer de guitare. Ce double album, peut-être son dernier, produit par son fidèle batteur ‘Wacko’ Wade Wright, rejoint sur scène par l’harmoniciste Robert Louis Di Tullio Jr et le bassiste Robert SnowSr, nous donne à écouter quatorze chansons, dont neuf compositions de Little Freddie King, dans son style singulier difficilement définissable, même si lui-même l’appelle ‘swamp boogie’. Les divers styles de downhome blues sont passés à la moulinette Little Freddie King qui nous nous narrent diverses histoires inspirées de ses 85 années de vie sur cette planète. Sortent du lot Bus Station Blues où Freddie démontre ses qualités de guitariste, le blues à double sens Pocket Full Of Money et le très Hill Country Blues Cracked Head Joe et ses histoires de marginaux néo-orléanais. Ses interprétations de My Gal Josephine de Fats Domino, Scratch My Back de Slim Harpo, Smockstack Lightning de Howlin’ Wolf ici intitulée Smockstack Lighten’, Mojo Hand ici baptisée Going Down To Louisiana et Boogie Chillun devenue Boogie Children bénéficient d’apports et de touches personnels. Enfin nous sommes emportés par un train et déraillons avec l’hypnotique Train Wreck. Ainsi finit ce voyage dans l’univers de Little Freddie King. Quelle chaleur et quelle émotion se dégagent de la personnalité de Little Freddie King lors de concert. Vous auriez probablement désiré y assister après l’écoute de ce double disque don l’achat aidera modestement le musicien à surmonter ses difficultés actuelles. En plus de ses ennuis physiques, le loyer de sa modeste maison à loyer modéré dans le quartier des musiciens reconstruit après Katrina a été multiplié par 2, après le rachat par des requins de l’immobilier. – Gilbert Guyonnet

Charlie Barath
with Special Guest Johnny Burgin
Issaquena Getaway
www.charliebarathharmonica.com
Avec « Issaquena Getaway », enregistré dans l’antre mythique du Clarksdale Soundstage au cœur du Mississippi, l’harmoniciste Charlie Barath signe une œuvre habitée par le souffle vibrant et authentique du Delta. Adoubé par la légende Charlie Musselwhite, cet expert de l’instrument nous délivre un album de blues et de roots à l’atmosphère lumineuse et revigorante. Soutenu par une section rythmique solide et la guitare incisive de l’invité spécial Johnny Burgin, Barath déploie un jeu fluide et délicat, alternant entre la tension feutrée de Waitin’ For The Queen et l’énergie brute de Brass Monkey. L’opus surprend également par son ouverture d’esprit, notamment avec l’instrumental aux saveurs latines Cuban Getaway, prouvant que cet ancien charpentier sait bâtir des morceaux aussi robustes que nuancés. Voici une production très réussie qui saura convaincre de nombreux amateurs. – Jean-Luc Vabres
Terry Callier
At The Earl Of Old Town
Time Traveler Recordings (LP & CD)
Il s’agit d’un enregistrement live restauré de 1967 qui capture Terry Callier à 22 ans, mêlant folk, blues et jazz dans une performance brute et intime, révélant l’émergence précoce de sa voix singulière et inclassable. Dans un club de Chicago, la salle bruisse avant même que la musique ne commence : conversations feutrées, tintement des verres, agitation diffuse d’un public qui ignore encore qu’il s’apprête à vivre un instant durable. Nous sommes en 1967, à l’Earl of Old Town, modeste mais essentiel foyer du renouveau folk de Chicago. Sur scène, un jeune homme de 22 ans, guitare acoustique en bandoulière, se penche vers le micro. Sa voix, lorsqu’elle surgit, est douce mais saisissante, grave, méditative, déjà habitée par une autorité émotionnelle qui semble dépasser son âge. Cette voix est celle de Terry Callier, artiste qui passera une grande partie de sa vie à déjouer les catégories. Sa musique, à la fois enracinée et exploratoire, circule librement entre folk, blues et jazz, dissolvant les frontières sur lesquelles la critique s’appuie volontiers. Avec le recul, la formule la plus juste revient peut-être au journaliste Ben Sisario, dans The New York Times : « Terry Callier, chanteur et auteur-compositeur né à Chicago, qui développa dans les années 1970 un style incantatoire mêlant soul, folk et jazz autour de son baryton méditatif, avant d’être redécouvert des décennies plus tard par un public britannique, est décédé samedi à Chicago. Il avait 67 ans. » Ce que Sisario saisit a posteriori, cet enregistrement d’archives récemment publié en donne à entendre la genèse. Paru à la fois en CD et en double vinyle 180 grammes à l’occasion du Record Store Day, l’album restitue l’intégralité de ce concert solo de 1967 : une rencontre intime, sans apprêt, entre un artiste et son public. Les bandes furent captées par Joe Segal, figure influente et fondateur du Jazz Showcase, dont l’instinct d’archiviste se révélera précieux des décennies plus tard. C’est une matière sonore façonnée par ses imperfections… L’enregistrement porte les traces de son époque. Aucun vernis de studio, aucune tentative d’isoler l’interprète de son environnement. L’auditeur est placé au cœur de la salle : des voix apparaissent et disparaissent, les verres s’entrechoquent, et la musique se déploie au sein d’un espace social vivant. Paradoxalement, ce sont ces imperfections qui font la force du document. Si le CD offre une plus grande netteté, l’édition vinyle, avec ses contours plus souples et sa palette plus chaude, propose sans doute une expérience plus juste. La légère perte de définition devient un gain d’atmosphère, restituant une immédiateté tactile que la précision numérique tend à aplanir. Plus qu’une question de format, c’est un rappel : cette musique n’a jamais été conçue pour exister hors sol. Elle vivait parmi les gens, dans des lieux comme celui-ci, façonnée autant par le contexte que par la composition. Un an avant son premier album, Callier redessinait déjà le langage du folk. Là où nombre de ses contemporains privilégiaient clarté narrative et structures simples, il introduisait une forme d’élasticité : phrases étirées, rythmes suggérés plus qu’affirmés, chant proche de l’incantation. Élevé dans les logements sociaux de Cabrini-Green, à Chicago, il grandit aux côtés de futures figures du R&B comme Jerry Butler et Curtis Mayfield. Mais sa trajectoire bifurque tôt : plutôt que d’emprunter les voies commerciales qui s’offrent à lui, il rejoint les clubs folk d’Old Town, où les courants contre-culturels des années 1960 encouragent hybridations et expérimentations. C’est ici que sa voix rétive aux genres prend forme. Le folk devient poreux, ouvert à l’improvisation du jazz et à la gravité du blues. Non pas une fusion calculée, mais un langage organique, comme découvert en chemin. Pendant des décennies, cet enregistrement est resté inédit, parmi les nombreux trésors conservés par Joe Segal. En 2025, ses archives sont ouvertes par son fils, Wayne Segal, au producteur Zev Feldman, amorçant une série de publications qui reconfigurent peu à peu notre compréhension de la musique américaine du milieu du XXe siècle. La restauration, menée avec soin par Joe Lizzy et Matthew Lutthans, évite toute surenchère corrective. Elle préserve le caractère originel tout en améliorant l’écoute. Le livret, signé Mark Ruffin de Sirius XM, apporte un cadre historique précieux, tandis que Sunny Callier, fille de l’artiste, en assure la production exécutive. Si 2026 marque un regain des parutions d’archives, le phénomène dépasse sans doute les logiques de marché. À l’heure d’une culture fragmentée et accélérée, ces enregistrements offrent une autre continuité : celle d’un temps où l’expérimentation artistique se déployait dans un espace partagé, physique, où l’avenir, malgré ses incertitudes, conservait une promesse de cohérence. Lorsque le premier disque s’achève sur Deep Elem Blues, une forme de réticence à voir la musique s’éteindre se fait sentir. Le public reste présent, parlant, réagissant, habitant l’espace d’une manière autrefois jugée intrusive, aujourd’hui essentielle. On imagine aisément ces silhouettes : étudiants, intellectuels, jeunes gens suspendus entre débat et action, leurs échanges reflétant les turbulences culturelles de l’époque. Un portrait non seulement d’un artiste, mais d’un moment, traversé d’idées, de contradictions, de possibles. Ruffin rappelle qu’au moment de cet enregistrement, Callier est encore à plusieurs années de signer avec Chess Records et d’entamer une carrière discographique de quinze albums, jusqu’à sa disparition en 2012. Pourtant, déjà, sa direction artistique est claire : un style intransigeant, insaisissable, non pas fruit d’une évolution tardive, mais essence même de son œuvre naissante. Le second disque approfondit le portrait. Dès 900 Miles, Callier s’inscrit davantage dans une tradition folk, guitare plus affirmée, phrasé plus ancré. Mais sa voix échappe à toute assignation, portée par une gravité de bluesman, comme nourrie d’une expérience excédant son âge. Le blues affleure dans St. Mark’s Blues de Billy Hancock et dans le traditionnel Deep Elem Blues. Sa version de The Seventh Son, écrite par Willie Dixon, surprend par sa légèreté, révélant une joie qui équilibre la densité introspective de ses autres interprétations. « Joe a été le premier à dire : “Ce que tu fais, c’est du folk-jazz” », confiait Callier en 1997, évoquant Segal. « Et je me suis dit : oui, c’est exactement ça. Ce n’est jamais joué de la même façon. » Au fond, les étiquettes importent peu. Ce qui demeure, c’est la limpidité émotionnelle de cette musique — la sensation d’assister à l’éclosion d’un artiste déjà maître de sa voix, promis à résonner bien au-delà de son contexte immédiat. Lorsque les dernières notes s’évanouissent, la salle ne se tait pas : elle revient à elle-même. Les conversations reprennent, les verres s’entrechoquent, le monde ordinaire reprend ses droits. Et pourtant, quelque chose a changé. La performance persiste, suspendue dans la mémoire, refusant de s’effacer tout à fait. Près de six décennies plus tard, elle continue d’habiter l’écoute. – Thierry De Clemensat
Il s’agit de l’impressionnant concert en 1967 d’un alors jeune artiste bien trop négligé, auteur, compositeur, guitariste et chanteur à la voix de baryton voilée qui parfois rappelle celle de Gil Scott Heron. Ses influences musicales vont du blues au jazz (Billie Holiday et John Coltrane) en passant par la Soul de Chicago très en vogue en cette seconde moitié des années 1960s dans la Windy City. En 1967, année de l’enregistrement de ce concert au Earl of The Old Town, haut lieu de la culture folk de Chicago jusqu’à sa fermeture en 1984, Terry Callier n’avait publié qu’un seul remarquable disque en 1966, et non 1968 comme trop souvent indiqué sur internet, « The New Folk Sound of Terry Callier » (Prestige 7383). Ce disque avait été enregistré pendant l’été 1964 et, pour d’obscures raisons, ne sortit que deux ans plus tard sans que Callier ne fût averti. C’est son frère qui en trouva une copie chez un libraire local. L’ambition ne semble pas avoir guidé la vie de Terry Callier qui, en 1983, se retira du milieu musical à la demande de sa fille. Callier devint programmateur informatique après une formation. Il retrouva le chemin de la musique une dizaine d’années plus tard. Ce concert s’écoute et se réécoute avec un plaisir toujours renouvelé, grâce au travail de restauration au service d’une musique intemporelle et intempestive. – Gilbert Guyonnet
Seth James
Motormouth
Qualified Records – www.qualifiedrecords.com
Le texan Seth James publie depuis 2019, à raison d’un album tous les deux ou trois ans, des disques de plus en plus travaillés dont ce « Motormouth », le dernier en date, est un bon exemple. Après « Lessons » il y a deux ans en hommage à l’une de ses idoles, le chanteur Delbert McClinton, on retrouve ce dernier sur I can’t wait et comme auteur de la ballade Just a thought. Si besoin était, « Motormouth » confirme aussi l’excellente forme de l’Americana, à la croisée des musiques raciniennes d’outre-Atlantique. À côté des compositions cosignées par Seth James, apparaissent ou ressurgissent les signatures de Colin Linden, Leon Russell, Doc Pomus ou Guy Clark, pour ne citer que les plus connues. Seth James peut compter dans cet album sur une vingtaine de sidemen, dont violons, accordéon, steel guitar, pour entretenir le versant country de son inspiration. Sur la scène depuis plus de vingt-cinq ans, Seth James a su affûter son jeu de guitare et parfaire son chant à l’écoute de Muddy Waters, Lightnin’ Hopkins, NRBQ ou Booker T. and the M.G.’s. Si Jonas fut absorbé dans le ventre de la baleine, Seth James a trouvé asile sur la jaquette du cd, dans celui d’un taureau. En bon sudiste… – Dominique Lagarde
Studebaker John & his Maxwell street Kings
Jumpin’ from Limb to Limb
Continental Blue Heaven CBHCD 2062
Né John Grimaldi à Chicago en 1952, Studebaker John a grandi dans un quartier italo-américain. Il apprit à jouer de l’harmonica à l’âge de 7 ans. Ses pérégrinations adolescentes dominicales au marché aux puces de Maxwell Street lui permirent de découvrir le Blues. Le véritable catalyseur qui a déclenché en lui une irrépressible envie de jouer cette musique fut Hound Dog Taylor et ses Houserockers qu’il découvrit en concert. Comme on peut le comprendre ! Ainsi décida-t-il de jouer de la guitare en slide en plus de l’harmonica. Dans les années 1970’s, il forma Studebaker John & the Hawks. Depuis son premier disque en 1978, il n’a cessé de jouer dans les clubs et sur les diverses scènes de la planète. Voici son vingt-et-unième disque ! Le Blues de Studebaker John peut être qualifié de « Raw Blues ». Ce musicien poursuit inlassablement sa « mission » de promouvoir le Chicago blues en compagnie des Maxwell Street Singers, c’est-à-dire, actuellement, le guitariste Rick Kreher, le bassiste Mike Azzi et le batteur Earl Howell. Toutes les compositions sont dues à la plume de Studebaker John. L’interprétation est excellente. Mais un fort sentiment de déjà entendu se dégage. S’il manque en disque l’étincelle qui mette le feu aux poudres, par contre il est manifeste que sur scène cette musique peut devenir excitante. – Gilbert Guyonnet
Mike Guldin
While I Can
Blue Sky Tunes
Le vétéran chanteur / guitariste et compositeur Mike Guldin nous offre un disque enfanté par ses propres expériences de la vie, amour, espérances, rencontres pour ne rien louper avec le passage du temps : « While I can » pendant que je le peux. Musique rhythm’n’blues très cool au départ : Drivin’ Rain puis plus soul avec le second titre Heartbreak in disguise et l’intervention de la chanteuse Jackie Wilson (rien à voir avec l’ancien soulman du même nom). Le violoniste James Pennebaker ajoute une touche bienvenue sur Let it shine ainsi que l’organiste et compositeur Kevin McKendree . Placencia nights et Goin’back to Memphis ont un plaisant côté funky, mais on aime moins la reprise de Oh lonesome me un peu trop blues rock bruyant. L’ensemble constitue un CD agréable à écouter. – Marin Poumérol
The DIBS
Just For You
Naked NP-112
Direction la Belgique avec le quintette The Dibs, formé en 2019 par le chanteur et percussionniste Peter Jacobs, le guitariste Stanley Patty, le pianiste et joueur d’orgue Hammond Bart Billekens, le batteur Jeff Jr. Gijbels et le bassiste Guy Engelen. Les musiciens ont composé dix morceaux et reprennent You Got Me Where You Want Me de William Bell et Steve Cropper. Cette formation mêle tous les styles de la musique afro-américaine en y apportant quelques touches rock, pop et americana. Le chanteur a une belle voix chaleureuse. Le guitariste maîtrise les divers styles abordés. Bienvenus sont les claviers. Enfin la rythmique est impeccable ; elle n’est pas écrasante. Certaines chansons ont un vrai message. Le très soul 70s Stop Fooling Around s’adresse directement aux leaders de la planète : « The world is on fire, burning down the root… Messed up the planet, poisoned our food… The water is rising, nature is broke… Enough is enough and this is no joke. » Le tempo choisi, la voix et le son dur de la guitare de Sick And Tired expriment bien le ras-le-bol, l’angoisse et le pessimisme quand le chanterur déclare : « I turn on the tv, that’s just what I get, so-called politicians make me feel upset… We have the new Messiah or at least that is what he thinks. » Un peu plus positive est Live Life. Sur un beat solide où orgue Hammond et guitare dialoguent parfaitement, Peter Jacobs pose cette question : « Why do we hate when we can just make love ? Why do we cry when we can make one laugh ? … Help a stranger in a cold, cold night. Maybe for once you can do right. » Like Lovers Do est une ballade avec l’orgue très présent. Relentless est une chanson pop et americana que l’on peut oublier. Très New Orleans est Getting Older où sont relevés quelques ennuis physiques provoqués par le vieillissement. Last Chance est un blues-rock assez moyen. Blues virant au gospel est l’excellent Together qui conclut ce sympathique disque qui se laisse écouter avec plaisir. – Gilbert Guyonnet

Pat Smillie
The Day After Yesterday
Fat Bank Music – patsmillie.com
Pat Smillie nous revient chez Fat Bank Music avec « The Day After Yesterday », un single disponible sur les plateformes de streaming. Classé entre Americana, Roots et Blues, ce titre s’ouvre sur une introduction magistrale de Dale Grisa au piano, installant immédiatement une atmosphère de sérénité. La voix de Smillie, empreinte de sagesse, nous invite à lâcher prise sur les regrets du passé et les angoisses du futur pour embrasser l’instant présent. La production, assurée par l’artiste Motor City Josh (dont le solo de slide guitare apporte une dimension aérienne au morceau), brille par son équilibre, notamment grâce aux arrangements vocaux sophistiqués de Tina Howell et Ashley Stevenson. Entre authenticité roots et élégance soul-blues, ce morceau, qui a bénéficié d’un mixage méticuleux, est une nouvelle réussite de la part du chanteur de Detroit. – Jean-Luc Vabres


Chicago Soul Jazz Collective
No Wind & No Rain
Calligram
Certaines nuits à Chicago, le vent semble transporter bien plus que le temps qu’il fait : il charrie des échos. Des lignes de cuivres s’échappant de clubs à moitié éclairés, des lignes de basse grondant sous le “L”, des voix qui sonnent à la fois comme un témoignage et une libération. C’est cette atmosphère, agitée, stratifiée, vivante, que « No Wind & No Rain », le quatrième album du Chicago Soul Jazz Collective, capture avec une fidélité saisissante. Il ne s’agit pas simplement d’une fusion de jazz, de funk, de blues et de soul. C’est quelque chose de plus insaisissable, quelque chose qui résiste à toute classification. Ce faisant, l’album se rapproche remarquablement d’une définition de l’âme culturelle de Chicago elle-même, du moins telle qu’elle peut être comprise à travers la musique. Dirigé par le saxophoniste John Fournier et porté par la présence imposante de la chanteuse Dee Alexander, l’ensemble de sept musiciens a, au fil du temps, affiné un son qui relie les époques sans sombrer dans la nostalgie. Sous la production soignée et texturée du guitariste Larry Brown Jr., le disque équilibre le poli et la rugosité, la sophistication et l’immédiateté. Il semble habité, mais aussi réfléchi, à l’image de la ville qui l’a façonné. L’album s’ouvre avec The Laughing Heart, un morceau qui établit immédiatement le ton et l’intention : lyrique, exploratoire et discrètement ample. Ensuite, A Town Called Mercy approfondit la palette émotionnelle, mêlant mélodie et message pour évoquer à la fois le désir et la résilience. Des titres comme So Alive pt. 2 injectent une énergie cinétique, portés par le groove et l’urgence vocale, tandis que le morceau-titre, No Wind & No Rain, constitue un centre thématique, sa composition en couches reflétant à la fois le calme et une tension sous-jacente. L’album ménage aussi des moments de pause et de réflexion. There is Light interlude #1 offre une respiration brève mais efficace, tandis que Message to a Child se révèle presque didactique dans sa tendresse, rappelant la tradition de la soul comme vecteur de transmission et de guidance. Lorsque On the Way to Be Free et There is Light Somewhere concluent le disque, l’arc devient clair : il s’agit d’un album qui ne traite pas seulement de mémoire, mais aussi de mouvement, vers quelque chose de plus libre, même si encore inachevé. Dès les premières notes, le disque invite à une réaction physique. Il est difficile de ne pas hocher la tête, de ne pas se laisser emporter par ses rythmes. Pourtant, sous cet attrait immédiat se cache une ambition plus grande. À l’image de la carrosserie brillante d’une Cadillac des années 1970, son éclat en surface dissimule une ingénierie complexe : des compositions qui retracent une filiation, des arrangements d’un grand savoir-faire et une cohérence conceptuelle qui élève le projet au-delà du simple hommage. L’album n’est toutefois pas exempt de légères limites. Par moments, son profond respect pour la tradition frôle la contrainte, comme s’il hésitait à rompre complètement avec les formes qu’il préserve si soigneusement. Et pourtant, même dans ces instants, la sincérité de l’exécution l’emporte. Les origines du collectif ajoutent une couche supplémentaire de résonance. En 2017, Fournier, en quête de repères, est revenu aux disques qui l’avaient façonné : Ramsey Lewis, The Crusaders, Horace Silver, Cannonball Adderley, Eddie Harris, Les McCann. Ce qu’il y a trouvé n’était pas seulement de l’inspiration, mais une forme de restauration. Ce sentiment de redécouverte reste inscrit dans l’ADN de l’album. Ce qui avait commencé comme une modeste résidence du mercredi soir au WIRE club à Berwyn, dans l’Illinois, s’est rapidement transformé en quelque chose de plus vaste. Dès la deuxième performance, la salle était comble. Depuis, le groupe s’est forgé une réputation en attirant des publics nombreux, séduits par un son à la fois familier et intensément actuel. Pour certains, cette musique éveillera quelque chose de profondément personnel. Ce fut mon cas. Écouter No Wind & No Rain m’a ramené à mes jeunes années en France, lorsque j’apprenais le saxophone en travaillant sur les grooves des disques de MFSB. Cette même vitalité est présente ici : le même sens du rythme, de l’insistance, de la musique comme expression et comme forme de résistance discrète. Fournier lui-même inscrit le projet dans une perspective plus large : une réponse à des temps difficiles, et un rappel de l’endurance. Les traditions musicales de Chicago, comme la ville elle-même, sont construites sur la résilience. Cette idée traverse l’album, non pas comme un slogan, mais comme un courant sous-jacent. Et c’est là que le Chicago Soul Jazz Collective convainc le plus pleinement. Il ne s’agit pas simplement d’un exercice de préservation, ni d’une reconstitution nostalgique. C’est une continuation, une tentative de prolonger une lignée façonnée par des figures telles que Herbie Hancock, Muddy Waters, Oscar Brown Jr., Terry Callier, Von Freeman, Etta James, King Oliver et Mavis Staples, tout en y apportant quelque chose de personnel. Le résultat prend parfois une dimension presque documentaire, une chronique artistique d’une tradition toujours en mouvement. Mais surtout, il démontre que cette tradition reste vivante, adaptable et profondément humaine dans sa capacité à réconforter et à relier. Au final, « No Wind & No Rain » ne cherche pas à couvrir de sa voix la ville qu’il représente. Il écoute, absorbe, puis répond à son tour. Et, comme Chicago elle-même, il laisse l’impression que sous la surface, constante et inébranlable, quelque chose d’essentiel continue d’avancer. Album riche et hybride, « No Wind & No Rain » du Chicago Soul Jazz Collective capture l’esprit de Chicago à travers des compositions pleines d’âme, des arrangements précis et un puissant sentiment d’héritage musical et de résilience. – Thierry De Clemensat


Freddie King
Feelin’ Alright : The Complete 1975 Nancy Pulsations Concert
Elemental Music 5990557
La performance live de 1975 de Freddie King est restaurée dans son intégralité par Resonance Records, capturant la légende du blues à son apogée, dans toute sa puissance et son authenticité. Les lumières baissent, un murmure parcourt la foule, puis, sans préambule, Freddie King s’avance et laisse suspendre une seule phrase dans l’air. C’est l’ouverture de Have You Ever Loved a Woman, et en quelques secondes, la salle lui appartient. Ce nouvel enregistrement live restauré, publié le 18 avril par Resonance Records, ne prend pas le temps d’introduire l’auditeur en douceur ; il le plonge directement dans l’intensité. En guise d’entrée en matière, le geste est presque défiant : une lente montée en tension de 17 minutes qui affirme à la fois la maîtrise et l’enjeu émotionnel. Ce double album, issu des archives de l’Institut National de l’Audiovisuel et présenté ici pour la première fois dans son intégralité, se présente à la fois comme une restitution historique et une expérience d’écoute immédiate, viscérale. Transféré à partir des bandes stéréo originales et masterisé par Matthew Lutthans au The Mastering Lab, le son est d’une présence saisissante. La guitare de King ne se contente pas de percer le mix : elle respire, gronde, témoigne. Le concert se déploie avec un véritable sens du récit. Whole Lot of Lovin’ enchaîne avec assurance, son groove relâchant la tension sans jamais perdre en concentration. Sur la face B, un medley de Hey Baby / Mojo Boogie révèle la souplesse du groupe, changeant de rythme avec une aisance presque conversationnelle, avant que The Things I Used to Do n’ancre la performance dans la tradition du blues. À la face C, King se tourne vers des morceaux plus fédérateurs, Messin’ With the Kid, That’s All Right, et un brûlant Goin’ Down, chacun interprété avec un équilibre entre précision et abandon. Stormy Monday Blues ralentit le tempo tout en approfondissant la charge émotionnelle, chaque phrase résonnant comme une confession. Ce qui ressort le plus nettement n’est pas seulement la virtuosité de King, mais sa maîtrise du tempo et de la progression. Le medley de la face D (Sen-Sa-Shun / Lookin’ Good) bascule vers une exubérance instrumentale, tandis que Boogie Chillen et Sweet Little Angel renouent avec les racines profondes du blues. À mesure que le concert atteint Got My Mojo Working et Sweet Home Chicago sur la face E, la performance devient collective, moins un concert qu’un rituel partagé. Même tard dans le programme, avec The Danger Zone, Feeling Alright et le final You’re the One / Finale, aucune fatigue ne se fait sentir, seulement une accumulation d’énergie. Pour saisir toute la résonance de ce moment, il faut dépasser la scène et considérer le contexte de la France du milieu des années 1970. Lors du Nancy Jazz Pulsations, le public découvrait des artistes comme King dans un paysage culturel marqué par la rareté. Sur France Inter, le jazz et le blues étaient relégués aux marges nocturnes. Pas de radios locales libres, pas de découverte algorithmique, seulement quelques émissions nationales et la détermination d’auditeurs cherchant disques importés ou magazines spécialisés. Cette rareté aiguisait l’écoute ; elle rendait ces moments presque clandestins. King lui-même s’était formé dans un environnement tout aussi déterminant. Après avoir déménagé à Chicago adolescent, dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale, il absorbe le blues à la source, fréquentant les clubs et observant les maîtres. Les critiques citent souvent Lightnin’ Hopkins, T-Bone Walker et B. B. King comme influences majeures. Pourtant, cet enregistrement montre clairement que ces influences furent des catalyseurs plutôt que des modèles. Au moment de ce concert, le style de King est pleinement affirmé : direct, brut, immédiatement reconnaissable. Les musiciens qui l’accompagnent jouent un rôle essentiel dans cette identité sonore. L’organiste Alvin Hemphill et le pianiste Lewis Stephens tissent une trame harmonique subtilement teintée de jazz, tandis que les guitaristes Ed Lively et King lui-même échangent les textures plutôt que de rivaliser. La basse de Benny Turner et la batterie de Calep Emphrey ancrent l’ensemble avec une autorité discrète. Ensemble, ils créent un cadre suffisamment souple pour suivre les intuitions de King en temps réel. Ce qui élève cette parution au-delà de la simple curiosité d’archives, c’est la qualité de la restauration. Resonance Records s’est forgé une réputation dans le traitement de ce type de matériel, et le résultat est ici évident. Les pistes nettoyées conservent la rugosité de la performance tout en révélant des détails souvent perdus : le claquement d’une caisse claire, la résonance d’une note tenue, les échanges subtils entre instruments. Enfin, quelque chose de plus vaste se joue dans cet enregistrement. L’écrivain Paul Auster décrivait le blues comme une force errante et mélancolique, une atmosphère autant qu’un genre. Une description qui convient aussi bien à New York City, décor fréquent de ses romans, qu’à Chicago ou au paysage américain qui a façonné cette musique. Le blues, en ce sens, relève moins d’une structure que d’un ressenti : un langage de l’endurance, du manque et de la libération. Ce soir-là à Nancy, le public l’avait compris instinctivement. On l’entend dans ses réactions, dans ces applaudissements qui montent, retombent, puis repartent. Ce n’était pas une écoute passive, mais une participation. Et près d’un demi-siècle plus tard, grâce à cet enregistrement, cet échange reste d’une immédiateté saisissante. – Thierry De Clemensat & Gilbert Guyonnet
PS : L’année 2026 marque le cinquantième anniversaire de la mort de Freddie King. Ce triple album et double CD est un magnifique hommage à cet artiste majeur de l’Histoire du Blues. Seuls les quatre titres du premier LP et du premier CD sont inédits. Le reste avait été publié en deux albums vinyle en 1989 sur le label France’s CONCERT ESOLDUN-INA (références FC 126 ET FC 129). Mais vous pouvez les oublier tant la qualité sonore de cette édition est remarquable. En outre les disques français annonçaient Mark Pollack comme guitariste. Sur l’inédit Have You Ever Loved A Woman Freddie King présente ses musiciens par leurs prénoms. Il annonce « Ed on guitar ». Cette publication corrige une erreur entretenue depuis près de quarante ans. Ed Lively accompagnait bien à la guitare Freddie King cette soirée de 1975 à Nancy où il était bon d’être.

Various Artists
Darrow Fletcher presents Jacklyn et Genna Records
Late 60s to Early 70s
Kent Records CDTOP 535 / Socadisc – www.acerecords.co.uk/
Niché dans le South Side de Chicago, au 2200 East de la 75e Rue, le label Jacklyn Records fut le théâtre d’une épopée familiale et musicale singulière. Fondée par Johnny Haygood, épaulé par son fils, le prodige Darrow Fletcher, l’enseigne s’est lancée dans l’aventure périlleuse de l’indépendance, pour devenir le cœur battant d’une entreprise noire ancrée dans la réalité des années 60, entre ferveur Soul et zestes de Blues. Le recueil nous révèle une constellation de talents restés trop longtemps dans l’ombre de la Windy City tel que Ron Murray, Bobbie Brown ou encore Pam Colquitt. Tandis que les puristes du 12 mesures passeront leur chemin, les amateurs de soul authentique découvriront des pépites telles que les enregistrements du groupe Lovemasters, dont les excellents titres Move On Train et Pushin’ and Pullin’ ne franchirent malheureusement jamais les limites de la ville. L’un des points forts de ce recueil demeure la découverte de Paul Smith, jeune employé du magasin de disques de Haygood, dont les deux réalisations dévoilent une voix exceptionnelle et un talent d’écriture qui laissaient présager une belle carrière. Le blues reste dignement représenté par deux superbes morceaux de Mighty Joe Young : Guitar Star et I Don’t Want To Lose You enregistrés en1969. Déjà salués par la critique, ils figurent sur diverses anthologies, dont l’album anglais « Guitar Star » publié par le label Red Lightnin’ en 1978. Enfin, le point d’orgue de cette diversité est signé Joe Savage ; ce musicien de studio et arrangeur, qui œuvra notamment sur les sessions de Hip Linkchain pour Sans Records, livre avec All Power To The People un instrumental habité de chants, capturant l’urgence politique et sociale de l’époque dans une alchimie parfaite entre jazz et soul. En documentant sept années d’existence des labels Jacklyn et Genna Records, la célèbre compagnie de réédition anglaise ne livre pas seulement une compilation de plus, mais un portrait sociologique et musical vibrant d’une scène locale où le talent pur l’emportait souvent sur les moyens financiers. – Jean-Luc Vabres

Jimmy Spruill
In Session
Jasmine Records JASMCD3329 – www.jasmine-records.co.uk
Tout commence sur les marches d’un perron à Harlem. Edgar, concierge en attendant mieux, gratte un peu ses cordes. Danny Robinson, marchandard musical, auteur, et producteur pour un chouette panel de petits labels comme Fire, enjoy, Fury, laisse traîner ses guêtres et ses oreilles dans ce quartier chaud et foisonnant. Un deal sans concession de la part du jeune gars qui vient à peine d’arriver à New york, avec la petite mafia musicale du coin et le voilà en session en 1956, à 22 ans, pour Charle’s Walker Band sur Holiday, autre petit label dans la poche des frangins Robinson dont Bobby aura une influence majeure sur la carrière d’un désormais Wild Jimmy Spruill. Il faudrait un livre pour parler de cet homme simple mais qui, derrière une guitare, était redoutable, tellement ses collaborations furent nombreuses et pétillantes. James Edgard Spruill nous vient de Caroline du Nord, dans les campagnes alentour de Fayetteville, 1934. Ses parents s’essaient au métayage mais ça ne paye pas. La famille migre voir la couleur du ciel vers le nord, Norfolk d’abord, en Virginie, puis Washington. Lui se pose à New York en 1954. La guitare, il aime. Il en fabriquera toute sa vie pour ses potes et raccourcira le corps de sa Gibson. Parce que ça sonne mieux comme çà ! Jimmy Spruill fait partie de ces « seconds couteaux » qui, en toute innocence, marquaient à l’encre rouge les racines musicales de demain. Deuxième session quelques jours plus tard avec le Charlies Lucas Combo pour un Walkin’ dans lequel Jimmy Spruill place son style « scratchy » qui sera désormais sa marque de fabrique, sa signature. Souvent accompagné par un autre furieux mais dans les cuivres lui, Noble Watts est le pendant soufflant du scratch de Jimmy Spruill, lui apportant un second rythme telle l’ombre du rock’n roll et une très longue amitié. La collaboration avec les frères Robinson va durer presque huit ans durant lesquels Jimmy Spruill sera le guitariste attitré sur des dizaines de disques que les frangins produiront pour leur multiples labels. Sur le plan musical, trois collaborations sortent du lot. Celle avec Tarheel Slim (originaire lui aussi de Caroline du Nord) sur N°9 Train, incandescence qui marque encore les esprits aujourd’hui, joliment couplé en face B par Wildcat Tamer. Celle avec Wilbert Harrison (un autre de Caroline du Nord) qui enregistrait sans soldes pour Savoy avant que Bobby Robinson le fasse jouer avec Spruill sur des titres devenus des classiques du Rock’n’Roll, Don’t Wreck My Life et Kansas City évidemment, en font partie. Son jeu « sale » est incisif, grinçant, percutant… Puis celui cité plus haut, Nobles Watts. Dommage pour Elmore James, invité par B. Robinson pour ses dernières sessions en 1963 et mené par Spruill, il nous reste (à ma connaissance) trois titres parsemés sur diverses (et peu nombreuses) compilations*, I’m Worried sur Fire en 1960, Strange Angels en 1962 toujours sur Fire et un certain Bobby’s Rock encore apparu nul part. Le reste à été perdu (sniff !). Et dire que pour quelques dollars on pouvait le voir sur scène avec ses Hellraisers accompagner Elmore James… mais aussi Hooker, Berry et tellement d’autres (pffff!). Bon, vous l’aurez compris, cette compilation est bienvenue pour différentes raisons, comme celle de réhabiliter un artiste que l’on a fâcheuse tendance à zapper car il n’est pas l’arbre de la forêt, mais bel et bien ses racines et je ne sais pas si dans une vingtaine d’années toutes les vieilles mémoires ne seront pas mortes. La seconde vaut par cette variété de style abordés par ce requin de studio avant l’heure qui s’inspirait autant du Calypso que du jazz, du blues comme du country, à l’aise dans toute sa splendeur pop et ses riffs tueurs. La troisième est qu’il n’existe presque pas ou plus de disques sur le marché consacré à cette légende. Aussi en espérant que cette sortie donne envie à quelques passionnés possédants, à quelques diggers bien intentionnés de remettre la main sur des inédits pour notre plus grand plaisir car si l’homme dit vrai, il y aurait plus de 3000 titres sur lesquels il joue quand on en connaît à peine une cinquantaine. Un must ! Il existe peu de renseignements sur Wild Jimmy Spruill et la plupart des sources proviennent des deux seules interviews données à Juke Blues (automne 1986, John Broven avec Paul Harris et Richard Tapp) et à Living Blues (mai/juin 1994, Margey Peters). Les notes de pochettes sont toutes issues de ces entretiens ainsi que des notes de Bruce Bastin sur le LP du label Krazy Kat. Pour fouiller un peu plus sur cet extraordinaire guitariste, je recommande chaudement le disque du label Krazy Kat (KK7429) ainsi que « Wild Jimmy Spruill, Scratch ‘n Twist » Rare And Unissued New York Rhythm And Blues 1956-1962 » sur Night Train International (NTI CD 7150) et de « Scratchin’, The Wild Jimmy Spruill Story » sur le label Great Voices Of The Century (GVC 2039). On peut lire une des interviews sur ce lien et se reporter aussi sur l’article de l’ami Gilbert Guyonnet Abs Magazinz/N°70/juin 2020. – Patrick Derrien

Earl Palmer
In Session
Jasmine Records JASMCD1266 – www.jasmine-records.co.uk
Earl Palmer, né en octobre 1924 à New Orleans et décédé en septembre 2008, est l’un des plus grands batteurs de l’histoire du rock. Ce CD reprend 33 titres dans lesquels il accompagne différents artistes : premier chapitre jusqu’en 1959, il reste dans sa ville natale et devient le pilier des séances classiques de Little Richard, Fats Domino, Lloyd Price, Smiley Lewis, Larry Williams et le batteur attitré de l’orchestre de Dave Bartholomew plus quelques excursions pour des classiques comme Something else d’Eddie Cochran ou La Bamba de Ritchie Valens. En 1959, il part en Californie où il grave des centaines de titres avec des artistes de divers styles : Dinah Washington, Bobby Vee, Bobby Darin, Sam Cooke, Duane Eddy, Timi Yuro et de nombreux autres ; il y a « un style Earl Palmer » et on le retrouve dans les hit-parades. Si vous voulez le voir en action, il existe un excellent DVD : Mitch Woods – « Big Easy Boogie » dans lequel il est même interviewé. Un très grand musicien ! – Marin Poumérol

Various Artists
Spring Originals
CDBGPT 323 – www.acerecords.co.uk
En 2025, l’album « Spring Revisited » invitait plusieurs DJ’s de renom à remixer une poignée de pépites années 70 du label new-yorkais Spring (1967-1993). J’ignore l’impact qu’a pu avoir ce CD, mais on peut parier qu’il n’a pas laissé indifférent, puisque BGP, filiale soul-funk de Ace Records, remet le couvert en compilant les originaux, sous la houlette de Dean Rudland, parfois dans des versions longues, sorties naguère en maxi 45 tours ou restées inédites. De cette dernière catégorie relèvent Night fever du Fatback Band, et Love contest des Joneses. Vraisemblablement, l’objet fera avant tout le bonheur des clubbers, même si le rare I wanna get over de Street People, Sending my best wishes de Garland Green, Don’t send nobody else de Millie Jackson , ou Groovy kind of day du Fatback Band se rattachent à une soul plus classique, d’avant disco. Le disco, bouée de sauvetage que Joe Simon tentera de saisir, une fois ses périodes country soul puis Philly sound, oubliées des ondes et du dancefloor. Les notes de pochette de Frank Tope nous ramènent dans l’effervescence des nuits new-yorkaises de la fin des seventies, lors desquelles les productions Spring atteignirent probablement leur zénith commercial, sans pour autant rivaliser mondialement, avec les titans de la fièvre du samedi soir. – Dominique Lagarde

Various Artists
The Songs That Shaped Bob Dylan
Jasmine Records JASMCD1276 – www.jasmine-records.co.uk
Les chansons qui ont forgé Bob Dylan… Dylan est sans doute l’un des plus importants musicien du XXe siècle. Il a composé des centaines de chansons qui sont de chefs-d’œuvre d’une grande qualité poétique et il a été justement récompensé par le prix Nobel de littérature. Mais, tout jeune, il a écouté de nombreux grands artistes. Le premier et le plus important est certainement le grand Woody Guthrie qu’il alla voir de nombreuses fois sur son lit d’hôpital. Woody qui disait en parlant de sa guitare : « Cette machine tue les fascistes ». Les autres grandes influences furent les bluesmen comme Blind Willie Johnson, John Hurt et Bukka White dont il reprit le formidable Fixin’ to die, Blind Lemon, l’inoubliable Henry Thomas, Son House (comme tout le monde…), Charley Patton, Sleepy John Estes, Leadbelly, le multi-instrumentiste Jesse Fuller, Odetta dont le No More Auction Block lui inspira Blowin’ in the Wind, Blind Willie McTell sur lequel il écrivit une de ses plus belles chansons et l’incontournable Robert Johnson dont le Come on in my Kitchen renferme une poésie toute « dylanienne ». Vingt-six titres qui sont tous des trésors et ont forgé le talent de Mister Bob. – Marin Poumérol

Sonny Boy Williamson
Mr. Down Child 1951-1954
Jasmine Records JASMCD3328 – www.jasmine-records.co.uk
Sonny Boy Williamson II fut un mystère de la tête aux pieds. Il cacha les choses simples et visibles avec autant de soin qu’il fit les choses compliquées, coupables, mystérieuses. Il s’ingénia sans cesse à inventer des anecdotes incroyables et invérifiables. Il falsifia son identité et sa date de naissance sur son passeport ; il déclara s’appeler Willie Williamson, né en 1909. Il était le vingt-et-unième enfant du couple Millie Ford et Jim Miller. Aleck (ou Alex) était son prénom, il adopta le nom Miller. Pendant son enfance, il fut surnommé ‘Rice’. Ainsi le connait-on sous le nom Aleck Rice Miller. Date et lieu de naissance sont douteux : 5 décembre 1897, comme on l’a longtemps pensé, à Glendora, Mississippi, ou 5 décembre 1912 à Money, Mississippi, comme indiqué par les documents du recensement de 1920 de Money, où la famille habitait. Il apprend très jeune à jouer de l’harmonica dont il devint un des meilleurs instrumentistes. En outre, il fut un remarquable chanteur et un des grands poètes de l’histoire du Blues avec ses compositions d’une grande beauté. Au début des années 1940, il se baptisa Sonny Boy Williamson et se fit passer pour John Lee Sonny Boy Williamson, harmoniciste et chanteur vedette de cette époque à Chicago. Ainsi usurpa-t-il une identité et une réputation. Rice Miller me semble avoir été un meilleur chanteur et harmoniciste que John Lee. Robert Locwood Jr, son vieux complice, confirme : « Rice Miller could play Sonny Boy’s stuff than he could. » En 1949, Lilian McMurry et son mari achètent une quincaillerie à Jackson, Mississippi. Pendant les travaux, elle découvre un stock de 78 tours. Elle écoute All She Wants To Do Is Rock de Wynonie Harris. C’est le choc ! « Je n’avais jamais entendu de musique noire auparavant… Je n’avais jamais entendu quelque chose avec autant de rythme et liberté. » Elle se lance dans la vente de disques, puis crée la firme de disques Trumpet Records. Elle a entendu parler d’un impressionnant harmoniciste. Il s’agit de Sonny Boy Williamson. Elle le déniche ; il signe un contrat le 14 décembre 1950. Cette compilation publie les douze disques produits par Lilian McMurry plus quatre titres restés inédits jusqu’à la fin du XXe siècle. Le 4 janvier 1951, Sonny Boy, accompagné par le pianiste Willie Love, les guitaristes Elmore James et Joe Willie Wilkins et le batteur Joe Dyson gravent Eyesight To The Blind et Crazy About You. Personne n’a entendu cela, sauf les quelques présents lors de la séance. Les matrices ont été détruites par un incendie quelques jours après leur réalisation. Sonny Boy les réenregistra avec de nouveaux musiciens le 12 mars 1951. Les grandes qualités de Sonny Boy se dévoilent immédiatement. Les ventes du disque sont excellentes. Sonny Boy revient donc en studio le 5 août 1951 avec entre autres Elmore James. Notez que, ce jour-là, Elmore James enregistra son tout premier titre, Dust My Broom (pas sur ce disque), accompagné par Sonny Boy et son harmonica. La séance du 4 décembre 1951 est d’une qualité exceptionnelle : Mighty Long Time, Nine Below Zero, She Brought Life Back To The Dead, Too Close Together, Stop Now Baby et Mr. Down Child en compagnie d’Elmore James, Joe Willie Wilkins, Willie Love, Joe Dyson et Cliff Bivens imitant la contre-basse avec sa voix sont les créations de classiques à venir, quand Sonny Boy les réinterprètera pour les frères Chess à Chicago. Le résultat est bien au-delà de l’attente de Lilian McMurry. À l’écoute de Mighty Long Time, quelques pontes de l’industrie musicale, sceptiques avec l’aventure de celle-ci, la félicitèrent et lui demandèrent même comment elle avait obtenu un tel son. De la séance du 23 mars 1953 à Jackson, dans le studio de Jimmie D. Ammons qui venait de créer le label Delta, seul l’instrumental Cat Hop avec trois saxophonistes et le guitariste Joe Hill Louis fut retenu. Aucun autre titre n’a survécu. Trois semaines plus tard, Sonny Boy est envoyé à Houston avec le pianiste Willie Love. Le texan Lester Williams est le guitariste. Cette séance de qualité inférieure aux précédentes restera dans les placards de Trumpet. L’été 1953, Lilian McMurry construit son propre studio d’enregistrement, au 309 North Farish Street, à Jackson. C’est là que Sonny Boy, en pleine forme, enregistre le 24 octobre 1953 les solides Gettin’ Out Of Town, Keep It To Yourself, Red Hot Kisses et Going In Your Direction. Courant 1954, Trumpet Records connaît de sérieuses difficultés financières. Les derniers enregistrements de Sonny Boy pour ce label ont lieu les 2 et 3 novembre 1954. No Nights By Myself et Boppin’ With Sonny seront cédées à Ace, label de Johnny Vincent. Noter la présence de B.B. King sur l’ultime chanson Trumpet de Sonny Boy, From The Bottom. On dit que la nouvelle star montante et l’irascible harmoniciste ne s’entendirent pas vraiment en studio. Le poids de la dette de Lilian McMurry était tel qu’elle avait un besoin urgent de liquidité. Ainsi vendit-elle le contrat de Sonny Boy à Buster Williams, patron de l’usine Plastic Products de Memphis. Celui-ci céda le contrat de Sonny Boy à Leonard Chess. Très vite, Sonny Boy Williamson va connaître la célébrité à Chicago, puis en Europe. Comme d’habitude chez Jasmine, discographie et livret de qualité d’Alfred Rhode accompagnent une musique intemporelle. Indispensable. – Gilbert Guyonnet

The Platters
The Jasmine EP Collection
Jasmine Records JASMCD 1252 – www.jasmine-records.co.uk
Les Platters furent Le groupe vocal qui vendit le plus de disques dans les années 1950 et 1960 . Only You, The Great Pretender, My Prayer, I’m Sorry se vendirent par millions d’exemplaires : qui n’a jamais fredonné un de ces titres magiques ? Le chanteur leader du groupe, Tony Williams, était un artiste de grande classe. Quatre hommes et la chanteuse Zola Taylor composaient le groupe plus le compositeur, manager, arrangeur, Buck Ram, hyper présent. Ce CD reprend 29 de leurs titres les plus connus ; tout le monde chante très bien, mais tout cela a vraiment vieilli, c’est cool, agréable, mais un amateur de véritable black music a tendance à s’ennuyer. Un disque pour les nostalgiques d’une époque, mais tout le monde a entendu les Platters un jour ou l’autre. – Marin Poumérol

Rufus Thomas
I’ll Be a Good Boy
Singles & Rarities 1950-1962
Jasmine Records JASMCD 3306 – www.jasmine-records.co.uk
2008 aiguisa les appétits des compilateurs pour la première décennie de carrière de Rufus Thomas (1917-2001). Trois CD concurrents et reprenant la même vingtaine de titres enregistrés par « le plus vieux teenager de la planète » – comme il aimera plus tard se présenter – furent publiés par Important Artists, Bear Family et Document, cette année-là. Près de vingt ans déjà, et Jasmine Records vient à point nommé remettre de belle façon, à disposition d’un nouveau public, ces faces patrimoniales du Memphis blues. Les premières années de Rufus Thomas comédien itinérant, amuseur, danseur de claquettes, eurent pour cadre le sud des États-Unis, au sein des Rabbit Foot Minstrels dans les années 1930. Il est âgé de 33 ans lorsque paraît son premier 78 tours en 1950. Des années 1950 très actives et pourtant entrecoupées de deux silences discographiques de trois ans chacun. La musique ne nourrit pas son homme, encore moins une famille qui s’agrandit… Rufus mise sur son activité de DJ entamée en 1951 et un travail dans une usine de textile pour améliorer l’ordinaire. Bien qu’elle ait pris ensuite des directions nouvelles vers le funk, sa musique est restée fermement ancrée dans le blues au long de ses 65 années de carrière. Pas étonnant lorsque l’on redécouvre au long de ce CD, son talent à faire siennes les douze mesures, aux côtés de novelty songs frénétiques comme Bear cat (The Answer to Hound dog) ou Tiger man, pour Sun records. Le disque déroule vers la fin les huit morceaux captés à Memphis par Satellite/Atco/Stax, à partir de 1960, dont les duos avec sa fille Carla et le classique The Dog, point de départ d’un marathon d’entertainer dont les spectateurs des premiers festivals soul de Porretta gardent un souvenir inoubliable. Indispensable. – Dominique Lagarde

King Pleasure
Don’t Get Scared
Jasmine Records JASMCD2876 – Jasmine Records JASMCD 3306
Un disque 100% jazz vocal. King Pleasure, né Clarence Beeks en mars 1922 et inspiré par le chanteur Eddie Jefferson, débuta sur la scène de l’Apollo en interprétant sa version vocale du solo de saxophone de I’m in the mood for love de James Moody. Il signe chez Prestige en 1952. Il va voler de succès en succès. On appelle son style « vocalese », qui est un art de jongler avec les mots pour interpréter les plus fameux solos des musiciens de la révolution bop. Ici, 25 titres sont proposés et tous sont de fameuses reprises : Jumpin’ with Symphony Sid de Lester Young, Red Top de Lionel Hampton, Parker’s mood de Charlie Parker, Blues I like to hear de Buster Smith ou Old Black Magic de Arlen et Mercer. Il est accompagné par les meilleurs musiciens de son époque : Teacho Wiltshire (piano), John Lewis (piano), Quincy Jones (arrangeur), Seldon Powell (saxo), pour n’en citer que quelques-uns jusqu’en 1962. Il disparait en mars 1982. Ce CD nous offre tous les singles enregistrés par cet artiste étonnant qui ne faisait pas qu’interpréter du jazz, mais le transformait dans un nouveau langage avec une diction impeccable en restant fidèle aux créateurs de ces chefs-d’œuvre. Il faut s’habituer à ce style vocal et cela demande un effort, mais qui est largement récompensé : The jazz I like to hear ! – Marin Poumérol

Various Artists
The Smokey Robinson Songbook
Shop Around
ACE CDTOP 1676 – www.acerecords.co.uk
La très populaire série de chez Ace Records, « Songwriters Séries », s’enrichit d’un nouveau cd dont Smokey Robinson est le héros. Le principe de cette collection est de sélectionner des chansons d’un auteur-compositeur interprétées par un éventail d’artistes d’horizons divers. Smokey Robinson marqua de sa forte empreinte la musique soul. Il parraina la naissance de Motown à Detroit, il fonda les Miracles et connut un grand succès comme interprète. En outre, il s’imposa grâce à ses dons de producteur, d’arrangeur, de découvreur de talents, de parolier et mélodiste. Il permit l’éclosion des Supremes, des Temptations, de Mary Wells et Marvin Gaye, … Il est aussi l’auteur de plus de quatre mille chansons, dont d’innombrables ballades. Il est probablement un des meilleurs auteurs-compositeurs du XXe siècle. Bob Dylan l’a baptisé “America’s greatest living poet”. Les vingt-quatre titres sélectionnés ne représentent qu’une infime partie du catalogue de cet artiste majeur. Qu’il est bon de réécouter One More Heartache par Marvin Gaye, First I Look At The Purse par The Contours et I Want A Love I Can See par The Temptations, tous artistes Motown. Pas de mauvaises surprises avec les interprétations de Bettye Swann (Don’t Look Back), d’Otis Redding (My Girl) et Little Richard (une frénétique version de The Way You Do The Things you do) et d’Ella Fitzgerald (excellent Get Ready, tentative de la grande chanteuse de jazz de toucher le public pop). L’un des objectifs de Berry Gordy et Motown était de rallier le public blanc. Objectif réussi. Les chansons de Smokey Robinson séduisirent le monde caucasien du rock et de la pop music. Ainsi découvrirez-vous quelques surprenants et surprenantes interprètes de Robinson : The Beat et leur version en mode ska de The Tears Of A Clown ; le punk Elvis Costello avec From Head To Toe ; The Shades transformant Who You Gonna Run To en reggae ; Sonny and Cher et leur inteprétation de You’ve Really Got a Hold On Me que reprirent aussi les Beatles. Les chanteuses Blondie (The Hunter Gets Captured By The Game), Laura Nyro (Ooh Baby Baby) et Kim Carnes (More Love) se tirent fort bien de cet exercice difficile. Le disque se conclut avec la rare version mono de More, More, More Of Your Love par Smokey Robinson and the Miracles. La très grande qualité des chansons sélectionnées et la variété des interprétations de celles-ci satisferont toutes les oreilles. En outre, Tony Rounce a rédigé d’intéressantes notes pour chaque titre. – Gilbert Guyonnet

Various Artists
The Songs that Shaped The Beatles
Jasmine Records JASMCD1285 – www.acerecords.co.uk
Aimez-vous les fameux Beatles ? Pas forcément ! D’accord. Mais il s’agit ici d’une belle brochette de ceux qui les ont influencés à leur début. C’est finalement une compilation de classiques du rock’n’roll. Les quatre Beatles ont toujours reconnu leurs influences : Little Richard, Chuck Berry, Carl Perkins, Elvis, Cochran, Johnny Burnette, les Drifters, Isley Brothers, Gene Vincent et surtout Buddy Holly pour les mélodies (ici avec deux titres). Que l’on soit sensible ou pas aux Beatles, c’est une très belle série de bons vieux rock’n’roll que l’on réécoutera avec le plus grand plaisir. – Marin Poumérol