Les racines du Rap

CL Franklin et sa fille Aretha. Photo DR (collection ABS Magazine).

Roots of Rap 1922-1973

• Le rap n’a pas surgi ‒ dans le courant des années 1970 ‒ des sound systems survitaminés bricolés par les DJs officiant dans le Bronx (1), tout armé de ses rimes contondantes, de ses musiques percutantes et de ses postures arrogantes. Si, en investissant la scène médiatique internationale le rap a d’emblée été perçu comme une rupture par le grand public, cette émergence s’inscrit en fait dans le prolongement d’une tradition langagière, musicale et gestuelle jusqu’alors tenue à distance par l’industrie culturelle, mais pratiquée depuis les origines au sein de la communauté afro-américaine. L’excellente compilation Frémeaux & Associés – « Roots of Rap 1922-1973 » – qui vient de paraître est là pour nous le rappeler.

CD « Roots of Rap 1922-1973 » (Frémeaux & Associés – FA 5918)

Le rap aura fait passer de l’implicite à l’explicite tout un pan de la culture afro-américaine qui, jusqu’alors, restait à usage interne, ne concernant que les échanges entre pairs…

C’est en premier lieu le cas des échanges verbaux et des pratiques langagières comme  les vantardises orales (woofing, loud speaking, boasting) proférées pour impressionner à la fois son interlocuteur et l’assistance, ou encore les rituels d’insultes salaces : les « douzaines dégueulasses » (dirty dozens) scandées et rimées, surtout par les garçons , mais, à l’occasion, également par les filles, et dans lesquelles la mère des protagonistes est régulièrement l’objet de quolibets obscènes.

C’est également le cas des toasts, ces contes et récits circulant entre adultes (2), qui mettent en scène des provocateurs rusés (trickster) comme Frère Lapin (Bre’ Rabitt), le Singe Vanneur (The Signifyin’ Monkey) ou le personnage de Shine ; des brutes violentes et implacables (bully, badman) dont les plus fameux représentants sont Stack O’ Lee, ou The Big Mack Daddy, ou encore le souteneur (pimp) à la fois brutal et beau parleur qui subjugue les femmes, mais qui n’hésite pas à les brutaliser pour les soumettre et les exploiter. Paru en 1967, « Pimp », le roman autobiographique culte écrit par Iceberg Slim – alias Robert Beck, né Robert Lee Maupin (1918-1992) – aura, en la matière, servi de bible à nombre de rappeurs. Autant de personnages hauts en couleur auxquels il faudrait ajouter les héros tragiques comme John Henry le poseur de traverses de chemin de fer, mort d’épuisement en rivalisant avec un marteau pneumatique ou Casey Jones (3) le conducteur de locomotive héroïque qui se serait sacrifié pour sauver les passagers de son train.

« Pimp », roman de Iceberg Slim, Éditions de l’Olivier. Parution originale 1967.

À cette brochette de spécimens de la virilité viennent faire pendant les personnages féminins qui parlent cru, ne s’en laissent pas conter et n’hésitent pas à recourir à la violence physique pour parvenir à leurs fins ou se venger de mauvais traitements, à l’instar de la Frankie du toast Frankie and Johnny. Ces énergiques figures féminines auront servi de modèle aux représentantes de la « bitch attitude », surjouée par nombre de rappeuses, à l’instar de Missy Eliott, Lil’ Kim ou des MCs du groupe “Bitches With Problems”… Une posture féministe, à la fois provocatrice et combative, largement anticipée par la narratrice incarnée dans les blues de Lucille Bogan (4). Ce n’est donc pas un hasard si certaines compilations de ses morceaux sont désormais accompagnées de la fameuse étiquette, inaugurée pour les disques de rap : « Parental Advisory, Explicit Lyrics ».

La culture hip-hop est également l’héritière de tout une tradition gestuelle et posturale, une façon de s’afficher, de se mouvoir et de danser dont W.T. Lhamon repère les prémisses non seulement dans les spectacles de Minstrels du XIXe siècle et les personnages emblématiques de Jim Crow (5) ou de Zip Coon, mais également dans les figures popularisées dès la fin du XVIIIe siècle par les danseurs de Catherine Market — le célèbre marché aux anguilles de New-York (6). Nombre de ces figures de danse séculaires se verront reprises par les break dancers et portées à la scène par les artistes de hip-hop.

On ne peut pas non plus ignorer – le livret de la compilation, signé Bruno Blum, nous le rappelle à juste titre – les influences caribéennes du rap et en particulier jamaïcaines : outre son Sound System « herculéens », le Jamaïcain Kool Herc (Clive Campbell) a popularisé l’adresse aux danseurs, dans des breaks parlés (toasts), afin d’inciter ces derniers à varier les figures, dans la tradition des commandeurs (callers) jamaïcains et antillais. Certains des pas de danse à l’œuvre dans le quadrille français du XVIIe siècle sont restées dans la culture créole des caraïbes et se sont transmis au hip-hop. Pourtant, affirmer comme le fait Bruno Blum que « le rap est né aux Caraïbes » (7) et faire de Cocain on my brain (8) (sorti en 1976) du chanteur de reggae Dillinger le premier rap enregistré, c’est oublier des précurseurs discographiques afro-américains bien plus proches de la forme rap, à l’instar du désopilant Here comes the judge (9), enregistré en 1968 par Pigmeat Markham (1904-1981), un artiste qui, à peine âgé de dix ans, avait débuté sa carrière dans les medecine shows et les spectacles de burlesque, dès les années 1910, et qui se produisait régulièrement en blackface au point que nombre de ses auditeurs pensaient qu’il était blanc. En outre, d’un point de vue musicologique, les musiques de la Jamaïque et le reggae en particulier, sont marquées par un fort tropisme en direction du contretemps alors que, héritier direct du funk, le rap reste obstinément focalisé sur le temps. Même si la place du quadrille antillais me semble en l’occurrence quelque peu surévaluée dans la genèse du rap, il est toutefois intéressant de pouvoir en entendre quelques spécimens rares de cette pratique sur la présente compilation. Les auditeurs jugeront par eux-mêmes du degré de filiation avec le rap.

Kool Herc (Clive Campbell). Photo DR (djhistory.com)

Avec raison, la compilation exploite le filon religieux. Sermon et gospels rassemblés ici nous rappellent que rien de ce qui s’est imposé dans la culture profane afro-américaine n’échappe à l’influence religieuse, l’office du dimanche étant pour les Noirs le seul lieu de libre expression. Parmi les échantillons proposés dont le plus ancien Dry Bones in the Valley remonte à 1926, on trouvera notamment une homélie de Clarence LaVaughn Franklin, le papa d’Aretha : Did Not Our Hearts Burn While He Talked by the Wayside (1962).

Avec deux discours de Marcus Garvey, dont le premier Babylon did it remonte au début des années 1920 et une déclamation d’Allen Ginsberg (1959), la compilation n’oublie pas la tradition oratoire poético-politique dont se réclame le rap.

Marcus Garvey, 5 août 1924. Photography : Underwood Archives (collection privée).

On peut s’interroger sur la pertinence du morceau proposé en ouverture du second disque de la compilation : propulser Gaston Ouvrard et son indéboulonnable Je ne suis pas bien portant (1933) au rang de précurseur du rap me semble pousser le bouchon un peu loin. Certes, comme toute formation culturelle, la culture hip-hop est le fruit de nombreux branchements – pour reprendre un concept anthropologique introduit par Jean-Loup Amselle (10) – mais repérer le câblage qui relirait le comique troupier de caf’ conc’ au rap n’est pas une tâche allant de soi et suppose un réseau de connexions à l’écheveau particulièrement emmêlé.

Apparemment plus justifiées sont les plages consacrées aux DJ de radios comme Joko Henderson ou Alan Fred qui, entre deux morceaux, ont popularisé la parole scandée et l’ont rendue aussi essentielle que les musiques qu’ils passaient à l’antenne. Les plages consacrées au talking blues ou au jazz s’insèrent à juste titre dans cette compilation. Même si le lien des morceaux retenus avec le rap et la culture hip-hop ne semble pas d’emblée évident, ou si l’on pouvait attendre un autre choix, par leur rareté, les titres sélectionnés devraient retenir l’attention des lecteurs d’ABS Mag. De la même manière, même si l’on peut s’interroger sur la pertinence du lien avec le rap, on est heureux de retrouver Brigitte Fontaine et Areski dans leur cynique C’est Normal, en conclusion de ce double album. Le morceau, extrait de l’album « Comme à la radio » (11), inaugurait la longue carrière française de l’Art Ensemble of Chicago.

On peut reprocher la partialité de cette compilation censée faire le bilan des racines du rap et son tropisme caribéen, propre à Bruno Blum, son maître d’œuvre (12). On peut également en pointer les « oublis », comme Lucille Bogan ou Pigmeat Markham, cités plus haut, ou encore Rudy Ray Moore (1927-2008) humoriste, chanteur, musicien, acteur et producteur de films de blaxploitation qui, sa carrière durant, s’est plu à véhiculer, aux oreilles d’un public strictement adulte, les toasts traditionnels de la culture afro-américaine dans leur version la plus explicite : par exemple The Great Titanic (13) mettant en scène le personnage de Shine, évoqué plus haut.

Toutefois, par-delà les querelles de spécialistes, ce double album reste précieux ; il a le mérite d’exhumer des enregistrements peu connus qui, indépendamment de l’intérêt que l’on porte au rap, devraient retenir l’attention de tout ceux qui s’intéressent à la vaste culture de cet « Atlantique Noir » si finement analysée par Paul Gilroy et dans laquelle l’esthétique des blues vient tout naturellement s’insérer.


Notes :

(1) Les titanesques « Herculoïds », constituants majeurs du sound system bricolé par Kool Herc participent désormais de la légende fondatrice du hip-hop.
(2) À ne pas confondre avec les toasts pratiqués par les Djs Jamaïcains, qui sont des breaks parlés, adressé aux danseurs durant un morceau de musique. Cette forme caribéenne de toast a elle aussi joué un rôle non négligeable dans l’émergence de la culture hip-hop.
(3) En tant que mécanicien, Casey Jones ne pouvait pas être afro-américain, ces derniers restaient affectés ’à des postes subalternes comme serre-freins ou chauffeur.
(4) Sur ce rôle précurseur de Lucille Bogan cf ; Christian Béthune ABS Mag n° 44 et 93  et « Mother queen of Hip Hop ? » in Sexualités, identités & corps colonisés, 2019 CNRS Éditions.
(5) On note une étonnante proximité entre les paroles de Jump Jim Crow et Rappers Delight du « Sugarhill Gang », le premier succès qui amena le rap sur la scène médiatique en 1979.
(6) Cf W.T. Lahmon Jr. Raising Cain , 1998, Cambridge (Mas.), London (England), Harvard University Press.
(7) la1ere.franceinfo.fr
(8) youtube.com
(9) youtube.com
(10) Jean-Loup Amselle : Branchements ; Anthropologie de l’universalité des cultures, Paris 2001, Flammarion/Champs.
(11) Saravah SH 1006, 1969.
(12) Dont il faut recommander la lecture de son Le rap est né en Jamaïque, Bordeaux, 2009, Castor Astral.
(13) Album « Eat Out More Often » (1970), réédition TEG-9907 (2005). On trouvera une version live sensiblement plus longue que la version du LP originel : youtube.com


Christian Béthune