A cappella

Vera Hall. Photo DR.

Ou l’histoire d’une respiration (2ème partie)

On ne connaît pas vraiment la biographie de Tommy J. Marshall de Fort Gibson. Tout au plus sait-on que cet étudiant a enregistré le 28 mai 1939 à la Southern Christian Institut, près d’Edwards dans le Mississippi, les 45 secondes d’un morceau baptisé Arwoolie. Ce « Cornfield Holler » est comme un appel dans lequel, entre la mélopée fredonnée à l’unisson et les silences rythmés, ne sont prononcées que quelques mots tristes : « I won’t be here long », « dark gonna catch me here ». 45 secondes d’éternité, entrecoupées de ces pauses plus à même de faire rebondir et s’épanouir le morceau que toutes les rythmiques du monde. L’histoire n’a pas retrouvé de lien direct entre cet Arwoolie là et la genèse du mot Arhoolie comme nom du célèbre label de Chris Strachwitz fondé en 1960. Il n’empêche, on est en terre commune et en liaison forte avec toute une histoire de la musique afro-américaine qui trouve dans ce dépouillement une unité et une filiation à même de traverser les âges.

On peut passer ainsi en fondu enchaîné au Down on me d’Amina Claudine Myers. Enregistré en 2016 par une compagne de route du Free Jazz et d’Archie Shepp, ce gospel paraît tout aussi dépouillé et prenant que l’accapella initial. Le souffle respiré de façon quasi synchrone se pose sur le temps avec une évidence d’autant plus palpable qu’elle n’est que suggérée. La voix isolée évoque plus qu’elle n’impose. Quatre-vingt-sept années ont passé, l’histoire de la musique afro-américaine a déroulé, mais des fleurs jumelles continuent à pousser sur le terreau commun. 

Y adosser « les » Be My Man de Nina Simone coule dès lors de source. Multiples versions dont le texte et l’accompagnement minimaliste forment un socle commun sur lequel la chanteuse dépose son humeur de l’instant. Le comparatif entre les versions d’Antibes 1965 et Montreux 1976 est, en ce sens, particulièrement édifiant. Claquements de talons ponctués d’un coup de caisse claire azuréen versus groove imprimé par les balais du batteur du côté du Léman.

La première version ramène au Holler rude et brutal, tandis que dans la seconde la voix de Nina paraît flotter sur le groove. Une référence plus immédiate au chant de travail incantatoire suivie d’une espèce de drame quasi théâtral où l’artiste accomplie amène le public là où elle veut. Dans les deux cas, la duplicité ambiguë des paroles alliée à la sobriété musicale accentue la charge émotionnelle.  

Cette façon commune d’étirer le temps conjuguée à la force habitée mise dans la prononciation de mots récurrents  – husband, wife… –, on la retrouve dans la façon toute personnelle avec laquelle l’ancien Carolina Chocolate Drop, Dom Flemons, s’approprie le vieux traditionnel Black Woman. Coligé par deux fois par Alan Lomax – « Mississippi Prison Song », puis par la grâce de la chanteuse Vera Hall – ce morceau hypnotique trouve dans la version de Dom un déplacement de sens et de contexte. L’hommage au rôle des femmes afro-américaines dans la conquête de l’Ouest (1) est ici réinterprété avec une force en totale adéquation avec le côté brut et libre que peut dégager la voix de contralto de Vera.

Une réappropriation beaucoup plus réussie que lorsque Moby obtiendra un succès planétaire en samplant la voix exceptionnelle de Vera Hall sur Trouble so Hard pour en faire un Natural Blues que l’arrangement et les machines installées autour de l’enregistrement original ne font que lisser et aplatir. Vera, chanteuse de l’Alabama profond, celle dont l’ethno-musicologue Alan Lomax disait qu’elle avait « la plus belle voix qu’il ait jamais enregistrée » y gagnera une gloire posthume indéniable tandis que Moby empochera moultes monnaies sonnantes et trébuchantes ; pour un peu, le rocailleux vrai et cru y aurait perdu son âme… Mais de ses dérivations financières, l’accapella originel n’en a cure.

Comme on l’a vu dans ces deux chapitres, il est à même de traverser les âges, de se retrouver transfigurer à tout instant pour mieux imposer sa vérité. 

José James, vocaliste émérite actuel, peut transcender le Strange Fruit de Billie Holiday. Quant à Abel Meeropol, avec force boucles et technologies moderne (2), le son magnifié et habité de son interprétation perpétue les beaux jours de Lady Day ; chatoyant, caressant et brutal à la fois. L’ histoire de musique afro-américaine, avec sa référence récurrente au call and respons du gospel se nourrit de cet accapella premier et de ses racines… Comme un souffle de vie.


Notes :
(1) Dom Flemons, « Black Cow Boys » – Smithonians (2018)
(2) José James. Universal Records (2015)


Par Stéphane Colin