Willie Kent (1936-2006)

Willie Kent, Chicago Blues Festival, Grant Park, Chicago, juin 2003. Photo © Marcel Bénédit

Quelques heures avec Willie Kent…

• Rares sont les bassistes dans le blues qui deviennent et demeurent des musiciens marquant son histoire. Willie Kent en fait partie. Il nous a quittés il y a tout juste vingt ans et les souvenirs de nos rencontres avec ce musicien iconique du Chicago blues me reviennent à la mémoire, comme si c’était hier…

Ma toute dernière rencontre avec le bassiste et chanteur Willie Kent remonte à un matin de juin 2005. C’était à Chicago, dans l’antre du Jazz Record Mart, la mythique et indispensable boutique de disques de Bob Koester, à l’occasion du traditionnel brunch du label Delmark organisé durant les festivités du Chicago Blues Festival. Ce jour-là, l’ambiance laissait flotter un sentiment particulier. Malgré la maladie implacable qui minait ses forces et qui l’emporterait quelques mois plus tard, Willie avait mis un point d’honneur à être présent parmi les siens. Lorsqu’il fit son entrée, l’ovation chaleureuse, immense et spontanée qu’il reçut fit vibrer l’asphalte et le cœur de toutes les personnes réunies. Elle déclencha en chacun de nous une joie profonde, presque suspendue, teintée d’une tristesse poignante que nous parvenions à peine à masquer sous nos applaudissements.

De gauche à droite : Lurrie Bell et Willie Kent, Jazz Record Mart, Chicago, juin 2005. Photo © Marcel Bénédit

Le texte qui suit ne prétend pas être une étude musicologique rigoureuse de son œuvre ou de sa discographie, mais plutôt un recueil de souvenirs précieux, fidèlement consignés sur le vif il y a plus de vingt ans. C’est le simple et humble partage de fragments de vie et d’émotions partagées.

Le rendez-vous de midi

Au fil des décennies, Willie Kent a traversé l’Atlantique à de nombreuses reprises, nouant de solides amitiés en France notamment avec notre ami Jean Queignec (cf. l’article qu’il lui consacra dans le numéro 20 d’ABS Magazine en décembre 2008). Nous sommes en juin 1998, à Chicago. Il est 10 heures du matin quand le téléphone retentit dans la maison. C’est mon amie Aiku qui lâche d’un trait : « Prépare-toi ! Willie Kent passe te prendre à midi pile. Je lui ai donné ton adresse, on va passer la journée ensemble ! » Elle raccroche aussitôt.

Willie Kent posant devant l’entrée du Ma Bea’s, sur West Madison, Chicago, septembre 2000. Photo © Jean Queignec

En 1991, c’est grâce à son entremise que je fis la connaissance du regretté “Booba” Barnes. Ce dernier s’était alors installé dans la Windy City, laissant la gestion de son club de Greenville, dans le Mississippi, entre les mains de son propre frère. C’est ainsi que j’eus la chance de les rencontrer tous les deux lors d’une soirée mémorable. À midi pile, un van métallisé couleur bordeaux s’immobilise devant chez moi. Willie est au volant : « Monte ! On va chercher Aiku et après je vous invite à manger ! » L’habitacle est confortable mais encombré de cartons et d’affaires diverses. Sur la route du restaurant, nous évoquons son prochain passage en France et ses débuts discographiques. Il me tend un CD produit par Gino Battaglia, le patron du club Blue Chicago : «  Il y en a tout un paquet dans des cartons à l’arrière ! », dit-il.

Willie Kent, Chicago Blues Festival, scène Best Buy, Chicago, juin 1995. Photo © Jean-Luc Vabres

Des champs de coton à Little Walter

Une fois attablés, les souvenirs d’enfance de Willie refont surface. Son regard change : « Je reste marqué à jamais par ma jeunesse à Shelby, dans le Mississippi. Tu ne peux pas imaginer à quel point c’était dur… Ramasser le coton était un calvaire éreintant, et nous avions faim. C’est pour fuir tout ça que je suis venu à Chicago. » Il évoque ensuite son passage dans une ferme pénitentiaire, un centre de rééducation, pour un délit qu’il n’avait pas commis. « C’était l’enfer. Un traumatisme absolu. Je n’avais que 13 ans. »

Willie Kent à l’âge de 14 ans. Photo DR (courtesy of Willie Kent).

Son regard se voile, suspendu dans le passé. Pour chasser ces ombres et alléger l’atmosphère, je bifurque sur la vie musicale de Chicago au cours des années 60, puis lui demande de me raconter sa rencontre avec le légendaire harmoniciste Little Walter. Willie éclate alors d’un rire franc : « Je vais te dire la vérité : j’étais mort de trouille ! Je connaissais sa réputation dans les clubs, son caractère ombrageux et sa façon bien à lui, disons expéditive, de régler les problèmes. Plus jeune, grâce au cousin d’Elmore James et à Willie Hudson, j’avais déjà croisé le roi de la slide, mais aussi Muddy Waters, Howlin’ Wolf. Ça te marque un homme qui aspire à être un musicien… Mais là, face à Walter, je ne connaissais que trois ou quatre morceaux de son répertoire. Je n’en menais vraiment pas large, je faisais tout pour donner le change pour ne pas me faire lourder sur-le-champ ! Finalement, il a été d’une immense bienveillance avec le jeune bassiste que j’étais. Little Walter ? Il était simplement le meilleur d’entre nous. »

Willie Kent & The Gents avec de gauche à droite : ….., Vic sur Cère, Auvergne, France, juillet 2001. Photo © Jean Queignec

Johnny B. Moore et Willie James Lyons

La conversation glisse sur les guitaristes qui l’ont accompagné lorsqu’il a fondé son propre groupe, The Gents. « Je ne veux vexer personne, mais de tous, ma préférence va vers Johnny B. Moore et au regretté Willie James Lyons. Johnny B, il est comme mon fils. Je l’ai vu grandir, s’épanouir, il a tant apporté au groupe. Willie James, lui, était un technicien hors pair, doublé d’une voix extraordinaire. Il imposait le respect. Mais je peux te jurer que sur scène, ces deux-là étaient touchés par la grâce. »  Le repas touche à sa fin, Willie désire régler l’addition, avec Aiku nous insistons pour inviter notre prestigieux ami. « Aiku, me connaît bien », dit il. « Quand j’ai dit “je paye l’addition”, vous n’avez aucune chance ! » Nous le remercions chaleureusement et nous reprenons la direction de son véhicule.

Willie Kent et Johnny B. Moore, Chicago Blues Festival, scène Best Buy, Chicago, juin 1995. Photo © Jean-Luc Vabres

L’après-midi se passe à flâner dans les rues de Chicago, bercés par ses nouvelles compositions qui tournent dans le lecteur du van. Nous faisons une halte dans un magasin de disques qui ne paye pas de mine, au début du West Side. Willie y entre pour négocier un futur showcase. Très vite, son humour contamine la boutique. « Mon ami travaille pour une radio en France, sors-nous tes raretés, on veut tout voir ! », lance Willie au disquaire. « Tout dépend de ce qu’il cherche… Mais ton fameux 33 tours sur le label Big Boy Records, Willie, ça fait belle lurette que je ne l’ai plus ! », réplique le patron. Les éclats de rires fusent. « Ce n’est pas grave du tout ! Justement, je viens de lui dédicacer mon exemplaire dans la voiture. Si tu y mets le prix, on peut même te le revendre tout de suite ! Qu’en dis-tu ? » Tout le monde se marre, y compris les clients de passage.

Willie Kent, Grant Park, Chicago, juin 2003. Photo © Marcel Bénédit

Willie est impayable. Piqué au jeu, le disquaire plonge dans ses réserves et en sort quelques perles, dont l’album acoustique « Stickshift » de Hip Linkchain et Jimmy Rogers, paru chez Teardrop Records au début des années 80. Willie fixe longuement la pochette, contemplant les visages de ses amis partis bien trop tôt. L’émotion, de nouveau, s’invite dans le silence.

Willie Kent et Bonnie Lee au Blue Chicago, Chicago, 1996. Photo © Jean Queignec

Les lumières du Blue Chicago

Le temps a filé. Il est presque 18 heures. « Faut que je rentre chez moi, je vais vous déposer. Je joue ce soir à parti de 20 heures au Blue Chicago. On se retrouve là-bas ? Attendez-moi à l’entrée, je suis toujours garé juste derrière le club. À ce soir, je compte sur vous ! » Sur le chemin du retour, le blues cède sa place aux discussions d’épicuriens : nous bavardons des meilleures gargotes du South Side où déguster le fameux catfish (poisson-chat) frit.

Willie Kent et Patricia Scott, Blue Chicago, Chicago, juin 2003. Photo © Marcel Bénédit

Quelques heures plus tard, nous poussons les portes du club. Apercevant nos silhouettes dans la pénombre, Willie nous adresse un signe de tête complice. À la seconde pause, il nous invite à prendre l’air à l’extérieur. Ce fut le moment choisi pour le remercier chaleureusement de cette journée hors du temps, tout en nous promettant de remettre ça au plus vite. Willie nous glissa alors dans un sourire : « Vous avez mes coordonnées, n’hésitez surtout pas ! Cela m’a enchanté de passer du temps à vos côtés, on a pris du bon temps. » La pause touchait à sa fin. Tandis qu’il rejoignait son groupe sous les projecteurs, nous savions que la nuit ne faisait que commencer.

Willie Kent, Chicago, juin 2000. Photo © Jean-Pierre Urbain

Après sa disparition, le monde du Blues lui a rendu les hommages qu’il méritait amplement, saluant la perte de l’un de ses plus fiers ambassadeurs. Pour ma part, comme tous ceux qui ont eu le privilège de croiser sa route et de partager un morceau de son quotidien, je garde précieusement le souvenir d’un homme humble, pudique et d’une immense générosité. Un artiste rare et d’une authenticité absolue qui, en dépit des épreuves et des tumultes de l’existence, aura dédié chaque instant de sa vie à nous transmettre ce blues envoûtant, cette musique viscérale qui lui collait à la peau depuis son enfance dans le Mississippi. Sa voix et sa basse se sont tues, mais le groove profond de ses notes et la sincérité de son chant continuent de vibrer en nous, tout comme le souvenir impérissable de sa chaleur et de son sourire.


Par Jean-Luc Vabres
Remerciement à Aiku et France Auvray-Stirtz