MNOP 2026

River Eckert, Lamoura, 18 juillet 2026. Photo © Stéphane Colin

MNOP Sunset

• Un coucher de soleil sur le Mnoptour 2026. Un son de justesse et de sensibilité pour accompagner un croisement d’ombres et de lumière. Grêlons, canicules et feux de forêts ont frôlé sans atteindre. Un miracle pour un tour de 28 dates sans anicroche ou presque.

Au bord du ruisseau des Belles Dames, les rudes murs de la papeterie de Vaux reflétaient une lueur de rouge à lèvres tandis que le chanteur guitariste Frank Goldwasser évoquait la suavité du Lipstick Traces d’Allen Toussaint…

Devant  la scène des charmes de Mensignac, la voix et la guitare de Délanie Pickering passaient du pastel au brutal dans la même phrase. Un fond du temps où le halo précédait l’éclair…

De gauche à droite : Ruben Moreno, Aurelien Barnes et Barcelo Jr, MNOP 2026. Photo © Stéphane Colin

Le croissement des grenouilles pouvait se noyer dans les douves du château des Bories sans qu’on y trouve rien à redire. La guitare de Tia Gouttebel amenait  aux compositions de Youssef Redmana son parfum de suif et de larmes. Le druming impeccable de Tee, la légende flamande, liait l’ensemble à la manière d’un paquetage dense et compact. Rien ne dépassait dans ce blues au fond du temps implacable. Un moment d’apaisement qui se prolongeait dans l’amphithéâtre naturel bordant l’église de Léguillac de L’Auche. Un dimanche après-midi avec vêpres et note bleue… Loin du fracas du monde, le vivre ensemble devenait autre chose qu’une formule passe-partout. Benoît Blue Boy pouvait donner l’absolution aux pénitents. Un coup d’harmonica et le « paresseux lestérien » faisait office de bénédiction…

De gauche à droite : Jack Eckert, Aurelien Barnes, Craig Klein, River Eckert, Lamoura, 18 juillet 2026. Photo © Stéphane Colin

Pour accompagner le quatuor de Lois Morgan sur la place de la mairie de Razac, il était important de « marcher doucement sans se presser ». Le rythme ne permettrait peut être pas d’atteindre Compostelle dans des délais raisonnables, mais semblait coller à une certaine idée de lenteur, façon groove louisianais. Des compositions où l’orgue de Benoît Ribière sonnait comme un matou repus. Une ambiance prenante où la  personnalité de l’artiste invitait  les ombres de Tony Joe White et de Steve Cropper à paresser au travers  des derniers rayons du soleil. La couleur vieux Bourbon du ciel précédait l’extinction des feux avec une plénitude où tension et décontraction s’entremêlaient à la manière de vieux amants retrouvés…

River et Jack Eckert, MNOP 2026. Photo © Stéphane Colin

Un peu plus au Nord, la beauté brutale des grosses pierres de l’église de St Sulpice d’Excideuil semblait à même d’absorber  la canicule pour laisser Tao Ravao et Vincent Bucher dérouler un blues malgache d’un autre monde. La chaleur étouffante n’avait pas de prise sur cette musique dont l’atypie intemporelle vous prenait dès la première note, exposant naturellement les racines africaines de la musique de New Orleans. Quand Tao évoquait ses quatorze ans et la première écoute du Eh La Bas du grand trombone de La Nouvelle-Orléans Kid Ory – contemporain et partenaire de Louis Armstrong –, on ne pouvait s’empêcher d’avoir une pensée pour Ronell Johnson, disparu brutalement quelques semaines auparavant…

Craig Klein,La Jemaye, 12 juillet 2026. Photo © Stéphane Colin

Et c’est tout naturellement, avec cette grâce qui le suit en permanence, que Craig Klein, tromboniste-frère, allait rendre hommage à Ronell sur la fin du MNOP Tour. Que ce soit avec les précieux Cat’s Claws ou avec le guitariste Everett Eglin pour un remplacement impromptu de chanteur soul malade, Craig paraissait dès lors flotter au delà du temps et du tempo. Personnifiant à lui seul l’imparable cross over consubstantiel de la musique de la Cité du Croissant, ses prestations se multipliaient au gré des rencontres et des  fulgurances.

De gauche à droite : Jack Eckert, River Eckert, Craig Klein, New Orleans devant le Maple Leaf, mars 2026. Photo © Stéphane Colin

Quelques mois auparavant, une photo le montrait devant le Maple Leaf de la Nouvelle Orléans, prenant sous son aile protectrice le jeune River Eckert avec en filigrane le regard amusé du père. Retrouver ces trois musiciens ensemble sur la grand-scène de Lamoura sonnait dès lors comme un symbole. Trois générations pour célébrer l’adage : « À New Orleans, il n’y a qu’un seul groupe et de temps en temps les musiciens changent… ». En sus, Kirk Joseph, le tuba du Dirty Dozen Brass Band, pouvait croiser le cuivre avec Aurelien Barnes, trompette et percussioniste émérite. Sur le devant de scène, River, pianiste chanteur de tout juste seize ans, passait en revue une bonne partie de l’histoire de la musique de Nola.

Kirk Joseph (à gauche) accompagnant Revier Eckert, Lamoura, 18 juillet 2026. Photo © Stéphane Colin

Une impression d’aisance facile où les notes glissaient sans anicroche. Professor Longhair, Dr John, Allen Toussaint, James Booker… La filiation de l’enfant roi paraissait toute trouvée. Une évidence qui ramènerait au Eh Tite Fille chanté quelques instants plus tôt par Ruben Moreno. Des réminiscences du « French Accordéon » de Clifton Chénier pour illustrer un Zydeco de circonstance. Au plus près, les Barcelo Brothers, jeunes Irlando-Catalans ayant rêvé d’être né « dedans le sud de la Louisane »suivaient Ruben avec la foi des anges. Des ailes de désir pour musique en altitude… On y était.


Par Stéphane Colin