Southside drummer boy
• Chicago, le 7 juin 2026. En ce début d’après-midi dominical, le ciel est chargé, d’un gris plombé, mais la chaleur moite est bien présente. Je mets le cap vers le South Side, direction le East Odyssey Lounge, pour y retrouver le batteur mais aussi chanteur, Lewis “Big Lew” Powell…
C’est ma deuxième visite dans ce club en quelques années. Trouver ce lieu est un jeu de pistes qui se mérite, ma destination finale se situant entre la 99e et la 100e rue. Pour y parvenir, je m’offre d’abord dans sa totalité le ruban majestueux du Lake Shore Drive avant de plonger cap au sud dans les artères infinies de la Cité des Vents. Ici, l’hiver a laissé des cicatrices : le bitume est balafré de nids-de-poule profonds comme des pièges. Il faut conduire l’œil ouvert ; les rues sont très calmes à cette heure-là et, sur des kilomètres, il y a peu de passage pour vous aider à changer une roue crevée… Mais le voyage en vaut la peine. Le blues et la soul de Chicago résistent ici, dans l’un des derniers sanctuaires où les habitués se rassemblent chaque dimanche pour oublier la semaine autour d’un verre. Quarante-cinq minutes de route et me voilà sur le seuil. J’appuie sur la sonnette. Il est 16 heures lorsque je pousse la porte, le club est déjà plein comme un œuf. Un brouhaha de rires et de conversations m’enveloppe instantanément. Je n’ai pas fait trois pas qu’une cliente accoudée au comptoir se tourne vers moi avec un grand sourire : « Je pense que vous êtes venu pour la musique, mais ça ne commence qu’à 19 heures ! » « Je sais », dis-je, « mais je viens d’abord voir mon ami Big Lew ». Sur un petit podium à ma droite, le disc-jockey fait monter la température à coups de soul sudiste. J’ai une heure devant moi avant notre entretien. Le timing parfait pour aller serrer la main de Howard White, le maître des lieux, et saluer quelques visages connus parmi les clients réguliers. Il y a là le célèbre Robert Kimp, toujours sur son 31 ; figure emblématique et incontournable du circuit des clubs et du monde de la nuit à Chicago, il est une véritable icône de style et d’élégance. Très actif sur les réseaux sociaux, il y relaie abondamment l’ambiance des soirées, mettant en lumière les artistes, les lieux et la vitalité de la communauté, dans la pure tradition de la vie nocturne du South Side. Aucun doute : je suis dans la place.

Une heure plus tard, Big Lew fait son entrée. Il s’est garé il y a un instant dans un espace clos sur le côté du club avant de m’apercevoir. Il me fait signe et me présente son épouse qui est venue avec lui : « Je sors ma batterie, je la mets en place et ensuite je suis à toi ! Assieds-toi là, en face de moi. » Arrivé en même temps que Lewis, Stanley Banks commence à installer ses claviers. Il vient de poser son sac sur la table que j’occupe. Ce n’était pas prévu, mais je saisis l’occasion et lui lance : « Stanley, c’est toi qui as enregistré en 1979 le 45 tours sur Big Boy Records avec les deux compositions Crawl Before You Walk et If You Can’t Beat Me Rockin’ ? » Il me regarde alors intensément. L’effet de surprise passé, son visage s’éclaire : « Mais oui, en effet c’est bien moi ! Je ne m’attendais pas à parler de ça aujourd’hui ! ». « Comment t’es-tu retrouvé sur le label de Big Bill Collins ? », enchaîné-je. « Il aimait bien ma voix, répond-il. Il m’a laissé carte blanche. Sur ces deux titres, c’est moi qui joue de tous les instruments. » Stan a fondé récemment avec Kirk Whiting le label B&W Records, deux singles d’Andrea Paradyce et Willie White ont déjà été publiés. Lewis est désormais fin prêt. Pour être au calme, nous nous mettons à l’écart, à l’extérieur du club. Il est temps de découvrir l’un des meilleurs musiciens de la Cité des Vents.
Une affaire de famille
« Je suis né le 9 décembre 1974 à Chicago, dans le South Side. C’est là que j’ai grandi et où je vis depuis toujours. » Le ciel de Chicago est toujours aussi lourd au-dessus de nos têtes, il tombe parfois quelques gouttes, mais le voyage dans le temps a déjà commencé. Pour Big Lew, l’initiation n’a pas eu la rigueur d’un conservatoire. Elle a la chaleur d’un foyer du South Side où les vinyles tournent en boucle. « Mes parents n’étaient pas musiciens », reprend-il. « Ils n’étaient même pas chanteurs. Mon père, je pense que ce n’était pas trop son truc, mais j’ai appris dès mon plus jeune âge à aimer la musique grâce à ma mère. Elle en écoutait tous les jours. C’étaient surtout des artistes de la Motown, mais aussi du blues et de la soul. Dans la famille, on se repassait les disques. Toutes mes tantes et mes oncles ont eux aussi grandi en écoutant du blues. » C’est une histoire d’imprégnation. À Chicago souvent, la musique s’attrape comme un virus bienfaisant, lors des réunions de famille où les rires couvrent parfois le grésillement du saphir sur le sillon. « C’est comme ça que, sans le savoir, j’ai commencé mon apprentissage en écoutant B.B. King, Bobby “Blue” Bland et tant d’autres. En grandissant, je me suis rendu compte que j’aimais ça et que cette musique serait à jamais à mes côtés. Ma tante avait l’habitude d’organiser des parties de cartes. À la fin de la soirée, je nettoyais le sous-sol et je mettais des disques de blues sur son tourne-disque. C’est ainsi qu’a débuté ma passion. » Nettoyer les restes d’une nuit de jeu dans un sous-sol de Chicago au son de Bobby Bland : le cliché est magnifique, presque cinématographique. Pourtant, pour le jeune Lewis, l’évidence mettra du temps à sauter aux yeux de ses proches.

« Mes parents, au départ, n’ont pas vu ou ressenti que la musique était quelque chose d’important pour moi. Quand j’ai commencé à m’intéresser à la batterie, ma mère voyait ça comme une simple activité de loisir. Et puis, je suis entré à la Fenger High School. Je devais avoir quatorze ans. J’ai rejoint l’orchestre de l’établissement. Nous étions tous des débutants, mais je n’avais aucune appréhension. Je voyais ça comme quelque chose de naturel. Une évidence. »
Etre derrière les fûts est aussi une affaire de famille. Chez les Powell, la batterie n’est pas un territoire inconnu. C’est l’oncle, Vernell, qui va faire office de passeur et guider les premiers pas du jeune homme. « À cette même période, mon oncle Vernell Powell était batteur ici, sur la scène blues de Chicago. Mais ce n’est que plus tard, vers mes dix-neuf ans, que j’ai commencé à traîner avec lui et à tout apprendre sur le blues et toutes les musiques qui s’y rapportent. »Pendant qu’il évoque ses années d’apprentissage, la présence de sa mère revient s’inviter naturellement dans la conversation. On ressent immédiatement le lien indéfectible qui les unit. Malgré sa disparition, sa présence bienveillante semble encore flotter autour de nous, dictant la droiture et l’humilité du musicien. «Ma mère n’était absolument pas sévère, confie-t-il, la voix adoucie. Elle m’a appris à toujours bien me conduire et à respecter les autres. Tu sais, j’ai toujours été quelqu’un de respectueux envers tout le monde. J’essaye d’obtenir le même respect de la part des gens en retour, même si certaines personnes ne sont pas comme ça. Ma mère a joué un grand rôle dans mon éducation et dans la façon dont je me comporte aujourd’hui. « Elle me disait souvent : “N’agis pas comme un imbécile, Lewis ! Ne fais pas l’idiot!” Alors, je garde la tête froide. Tout le temps. »

Funky Drummer
Garder la tête froide, peut-être, mais laisser le rythme s’emballer. Comme tous les musiciens de sa génération, Lewis s’est construit un panthéon intime, une boussole de rythmes et de cymbales. Chez lui, deux piliers absolus dominent le paysage, deux architectes du temps passés par l’école la plus exigeante de l’histoire de la musique noire américaine : celle de James Brown.
« Il y en a deux qui, à mes yeux, comptent énormément », confie Lewis. « Je pense à Jabo Starks et à Clyde Stubblefield. Lorsque j’ai entendu le titre Funky Drummer, cela a été pour moi une révélation absolue. J’étais encore au lycée et je passais ce morceau tous les jours, en boucle. J’en étais dingue. Je me revois encore rentrer de ce magasin de disques après avoir acheté la cassette. À force de la faire tourner, j’ai fini par la casser… Je voulais absolument comprendre comment le batteur arrivait à jouer ça, je décortiquais le moindre de ses mouvements. C’est à ce moment précis que j’ai compris que la batterie ferait partie intégrante de ma vie. J’adore la batterie lorsqu’elle est propulsée par une ligne de basse funky derrière. Ça, c’est moi. C’est vraiment ce que j’aime. »

De la chambre à la section rythmique de l’école, le virus est inoculé. Le salon familial et le sous-sol de la tante ne suffisent plus à contenir cette énergie bouillonnante. C’est entre les murs de la Fenger Academy High School que cette passion brute va trouver son cadre, sa discipline et ses premiers passeurs de savoir. « Une fois mon choix arrêté sur la batterie, monsieur Thomas, notre professeur de musique au sein de la formation de l’école, m’a prodigué de précieux conseils. Tout au long de l’année, il nous faisait participer à des concours inter-lycées. Cela a rythmé toute ma scolarité. J’ai fait pas mal de ces talent shows et nous avons même décroché la seconde place ! Ce furent mes tout premiers pas dans la musique. »
L’ancre était levée. Lewis allait enfin pouvoir exercer ce métier qu’il chérissait tant : être batteur professionnel. Ma propre route a croisé la sienne un an plus tôt, ici même à Chicago. Il tenait alors la rythmique du légendaire Latimore, et l’énergie qu’il dégageait derrière ses fûts m’avait marqué.
Dans la cour des grands
Les récompenses lycéennes et les rêves d’adolescents doivent un jour se frotter à la réalité du terrain. Pour Lewis, l’école est finie. Il a désormais en tête de devenir musicien professionnel, mais il lui faut passer l’ultime test : son tout premier engagement rémunéré. « J’étais mort de trouille, oui ! Quel trac ! », se souvient-il dans un grand éclat de rire. « Mon oncle Vernell m’avait prêté un set de batterie. J’étais terrifié parce que je n’avais aucune idée de la façon dont les choses allaient se passer, ni de comment gérer une soirée complète. Ce fut, en quelque sorte, mon baptême du feu. Le concert s’est déroulé au Katie’s Village, un club qui se situait à l’angle de la 75e rue et de Cottage Grove. Je jouais derrière un gars qui s’appelait Chris Jesse. C’était en 1996. » Vingt-deux ans, le ventre noué et les baguettes de l’oncle entre les mains, face au public exigeant du South Side. Le premier test est brillamment validé. Le jeune homme a tenu le tempo sans faillir. Reste alors à affronter le regard qui compte le plus, celui des proches, qui voient ce garçon plonger définitivement dans le monde fascinant de la nuit. « Ma famille savait que jouer de la batterie était quelque chose de primordial à mes yeux », reprend Lewis. « Mais quand ils se sont aperçus que c’était vraiment du sérieux et que j’étais désormais intégré au milieu des musiciens de la ville, leur regard a changé. Ils m’ont dit : “C’est vraiment pas mal ce que tu es en train de faire, Lewis. Chapeau !” ».

L’ancre était levée. Lewis allait enfin pouvoir exercer ce métier qu’il chérissait tant : être batteur professionnel. Ma propre route avait croisé la sienne un an plus tôt, ici même, à Chicago. Il tenait alors la rythmique du légendaire Latimore lors de l’édition 2025 du Chicago Blues Festival et l’énergie qu’il dégageait derrière ses fûts était marquante (cf video ci-dessous : l’intégralité du concert commence à partir de 3h 03 min 31 sec).
[Au moment où ces lignes sont publiées, une triste nouvelle vient assombrir le monde du blues et de la soul : le légendaire chanteur et claviériste Latimore nous a quittés le 22 août 2026. Les souvenirs et l’admiration partagés par Lewis Powell résonnent aujourd’hui avec une émotion et une gravité toutes particulières… ]
Lorsque je lui fais partager mon enthousiasme et ce souvenir de concert, les yeux de Lewis s’illuminent. Il s’empresse de me raconter comment cette aventure est née, grâce à une histoire d’amitié et de solidarité typique des musiciens de Chicago. « Il m’a engagé grâce au bassiste Johnnie Reed », explique Lewis. « C’est lui qui remplace Joe Pratt ce soir au club, d’ailleurs, car le leader du Source One Band joue en ce moment même aux côtés du chanteur Gerald McClendon dans le cadre du Chicago Blues Festival. Le bassiste est, à la base, un très bon ami de Latimore. Il y a une dizaine d’années, Latimore l’a contacté parce qu’un engagement se profilait à Chicago. Il recherchait activement et sans trop de succès des musiciens locaux pour l’accompagner et il a demandé à Johnnie de monter une équipe. C’est comme ça qu’avec lui, moi-même et Shawn « Eskeez » Lewis aux claviers, nous nous sommes retrouvés tous les trois à former son groupe… » Ce qui ne devait être qu’un concert improvisé pour dépanner une légende de la soul-blues va finalement sceller une collaboration de plus d’une décennie. À Chicago, la fiabilité d’un batteur vaut de l’or. Latimore ne s’y est pas trompé. « Depuis ce premier soir, il a toujours fait appel à nous pour ses concerts aux quatre coins du pays », reprend-il fièrement. « Le prochain, ce sera d’ailleurs au mois de septembre. Je le dis à qui veut l’entendre : Latimore est mon boss préféré, le meilleur patron avec qui j’ai pu travailler. En dehors de la scène, c’est un être charmant, d’une grande intelligence et doté d’un formidable sens de l’humour. »
Les années millésimées au Hot City Cocktail Lounge
Chicago renferme de multiples pépites musicales cachées, des sanctuaires de quartier où s’est écrite la bande-son de la cité, loin des projecteurs du centre-ville. Durant de nombreuses années, Lewis a ainsi tenu le tempo au Hot City Cocktail Lounge, une boîte nichée au 7432 South Racine Avenue. Évoquer ce lieu, c’est l’occasion de se replonger dans l’époque dorée de ses collaborations avec JoJo Murray et le regretté chanteur Sidney Joe Qualls.

À la mention de ce dernier, le regard de Lewis s’emplit d’une admiration profonde. « C’était l’époque où je jouais dans la formation de JoJo, le Top Flight Band. Sidney Joe Qualls était un chanteur extraordinaire. Personne ne chantait comme lui les compositions d’Al Green, il était tout simplement imbattable. Tous les jeudis soirs au club, c’était plein à craquer. Les gens venaient de partout spécialement pour l’écouter interpréter ce répertoire, car il y apportait un supplément d’âme hors du commun. » De ces années de complicité nocturne naissent des souvenirs de scène inoubliables. Parmi eux, une soirée d’anthologie reste gravée dans la mémoire de Lewis : le jour où leur petit comité de quatre musiciens a fait trembler les murs d’un lieu légendaire de la grande banlieue de Chicago. « Je me souviens que l’on avait littéralement cassé la baraque au Sabre Room, qui se situait sur la 95e rue à Hickory Hills. Nous faisions l’ouverture pour deux géants, Theodis Ealey et Tyrone Davis. Ces deux grands artistes avaient fait le déplacement avec d’immenses orchestres, des sections de cuivres, la totale. Et nous, nous étions seulement quatre sur scène. Mais on a tout emporté sur notre passage, c’était incroyable ! Sidney Joe a livré une performance phénoménale, il a mis tout le monde d’accord. Il était le meilleur d’entre nous. »

Nous restons dans l’antre du Hot City Cocktail Lounge pour évoquer cette autre pépite locale qu’est JoJo Murray, sûrement l’un des secrets musicaux les mieux gardés de la Windy City. Pour Lewis, l’aventure a commencé par un simple coup de fil, au détour d’une autoroute américaine. « Il y a bien des années de cela, je rentrais du Poconos Festival en voiture avec Johnnie Reed quand JoJo m’a téléphoné. Il se retrouvait sans batteur pour la soirée au Hot City et me demandait si je pouvais le remplacer au pied levé. J’y suis allé et j’ai pris un plaisir immense ce soir-là. En plus, j’ai tout de suite remarqué que ses musiciens possédaient une technique musicale supérieure à la mienne. Pour moi, c’était un défi : cela me poussait à jouer encore mieux pour essayer de me hisser à leur niveau. Un mois plus tard, JoJo m’a rappelé : “Hey man, ça me ferait vraiment plaisir que tu rejoignes le groupe, une place t’attend.” C’est ainsi que je suis resté à ses côtés durant douze années. »

Douze ans sur le fil du rasoir, à tenir le tempo pour un homme dont le talent dépasse de loin la simple virtuosité vocale. Je fais d’ailleurs remarquer à Lewis qu’en plus d’être un remarquable chanteur, JoJo est un très grand guitariste, même s’il ne sort désormais son instrument que trop rarement. Le visage de Lewis s’illumine à nouveau, confirmant mes dires. « Oh oui, quand il joue de la guitare, c’est un autre univers, s’enthousiasme-t-il. Il possède un jeu fluide et aérien qui est totalement captivant. JoJo Murray et Randall Matthews font indéniablement partie des très grands guitaristes de cette ville. »
Les nuits du Lee’s Unleaded
Ma discussion avec Lewis s’oriente désormais vers l’un des lieux les plus mythiques de la ville : le Lee’s Unleaded Cocktail Lounge, planté au 7401 South South Chicago Avenue. Ce club de légende fait partie des places stratégiques où Lewis a fourbi ses armes. C’est là, dans la fumée et la moiteur des nuits du South Side, qu’il a fait une rencontre qui allait marquer définitivement sa carrière : celle de Little Al Thomas. À la simple évocation de ce nom, le batteur s’enflamme. « Quelle voix il possédait ! Ouais… J’ai vu Little Al pour la première fois au Lee’s. Mon oncle Vernell y jouait de la batterie aux côtés de Johnny Drummer. Un soir, avec ma petite amie, nous sommes partis là-bas juste pour traîner. La place était bondée, le club était plein à craquer, on pouvait à peine bouger. Et puis tout d’un coup j’ai entendu cette voix. Une voix d’une puissance phénoménale qui chantait le blues. Je me disais : “Mais qui est-ce ?” J’ai regardé à travers la foule et j’ai aperçu ce petit homme qui chantait littéralement avec ses tripes, de tout son cœur. Il interprétait Somebody Changed The Lock On My Door…, son trousseau de clés à la main qu’il montrait à tout le monde ! Je suis tombé sous le charme à la seconde. »

Le coup de foudre musical se transforme rapidement en complicité de scène. Derrière ses fûts, Lewis devient l’un des piliers du club, le cœur battant d’une époque dorée où les grands noms se succédaient chaque week-end sur l’affiche lumineuse du Lee’s. « Par la suite, j’ai joué d’innombrables fois à ses côtés, reprend Lewis. Pendant de longues années, tous les week-ends, j’étais sur la scène du Lee’s aux côtés de Johnny Drummer, qui lui aussi savait mettre une ambiance de dingue. On formait une sacrée équipe. C’était la grande époque. À l’affiche du club, il y avait Shorty Mack, Nellie Tiger Travis, Vance Kelly, ou encore Pat Scott. » Le Lee’s Unleaded n’était pas seulement le repaire des têtes d’affiche, c’était aussi le refuge d’une galerie de personnages hauts en couleur, des figures de quartier qui venaient graver leur nom dans la légende du club le temps d’une chanson. Je demande alors à Lewis s’il se souvient de ce chanteur d’un soir, surnommé le “Junkyard Dog”, qui débarquait pour n’interpréter qu’un unique morceau.« Oh oui ! Le Junkyard Dog ! s’exclame-t-il ! Il venait chanter Let’s Straighten It Out, et c’était tout ! Il y avait également Arkansas Belly Roller… Tous ces gars-là mettaient une ambiance de folie au Lee’s. C’est totalement inoubliable. »

Gene’s Playmate Lounge
Mais l’histoire du groove de la Cité des Vents ne s’écrit pas uniquement dans les frontières du South Side. Pour clore notre voyage dans la géographie nocturne de la ville, nous changeons de secteur et mettons le cap vers le West Side. C’est le moment choisi pour glisser le nom de Willie White dans notre conversation. À l’écoute de ce nom, Lewis opine du chef, le sourire aux lèvres. « Lui, c’est un pur chanteur du West Side ! Il était encore ici, à l’Odyssey, la semaine dernière. Le gars est vraiment cool, un sacré chanteur de soul. ». Je prolonge la piste en lui rappelant que le véritable quartier général de Willie White était le Gene’s Playmate Lounge, un endroit incontournable situé sur West Cermak Road.

À ces mots, les yeux de Lewis pétillent, comme si je venais de réveiller un vieux souvenir . « Oui, c’est exactement là-bas que j’ai fait mes débuts avec JoJo Murray ! Et tu sais qui venait traîner là ? Otis Clay en personne ! Il habitait juste en face du club. Alors, il avait l’habitude de traverser la rue très régulièrement, de pousser la porte et de monter sur scène pour interpréter un titre ou deux, juste pour le plaisir. »

Bettie, Artie et Rico
Évoquer tous ces noms d’artistes qui nous sont chers – dont certains sont devenus de véritables amis au fil des voyages – crée une atmosphère presque familiale. C’est le moment idéal pour lancer Lewis sur la piste d’une autre figure majeure de la guitare à Chicago, un musicien au style incisif et au cœur sur la main : Rico McFarland. À l’évocation de ce nom, Lewis éclate instantanément d’un grand rire sonore. « Oh, man ! s’exclame-t-il. Rico, c’est comme un grand frère pour moi. Tu sais, on passe notre temps à se vanner. Sur les réseaux sociaux, c’est toujours à celui qui va dégainer le premier ! Mais plus sérieusement, mec, c’est exactement le genre de personnes que tu as envie de connaître dans ce milieu, ici à Chicago. Il connaît tout le monde, il possède une expérience incroyable et c’est un immense guitariste. C’est vraiment un bon gars, je l’adore. »

De la figure du grand frère à celle du père, il n’y a qu’un pas que la mémoire de Lewis franchit avec une visible émotion. J’évoque alors le nom du regretté chanteur Artie “Blues Boy” White, un géant dont la voix et la prestance ont longtemps régné sur les berges du lac Michigan. Le visage de Lewis s’éclaire d’une nostalgie douce. « Artie… J’ai été son chef d’orchestre, son band leader, durant deux ou trois ans, confie-t-il. Les musiciens du groupe s’amusaient d’ailleurs à répéter à tout bout de champ qu’il était mon père musical ! (Il éclate de rire) Moi, de mon côté, j’étais tout le temps en train de l’imiter, et ça le faisait hurler de rire. C’était un immense chanteur et surtout une très bonne personne. » Derrière les grands hommes du blues de Chicago, il y a souvent des femmes de l’ombre, dignes et respectées, qui maintiennent le lien entre les générations de musiciens. Évoquer Artie White sans mentionner son admirable épouse, Bettie, serait incomplet. Lewis hoche la tête, empreint d’un profond respect.
« Elle est admirable, confirme Lewis. J’ai toujours gardé le contact avec elle. Elle vient encore de temps en temps ici, à Odyssey , et je la respecte énormément. Bettie a toujours été d’une bienveillance absolue envers moi. C’est vraiment une femme formidable. »

The Real McCoy
Si Chicago connaît Lewis pour la précision chirurgicale de son tempo, la ville a longtemps ignoré le trésor qu’il cachait au fond de sa gorge. Il est temps d’aborder la collaboration majeure entre Alex Dixon – le petit-fils de l’icône du blues Willie Dixon – et Lewis pour l’album « The Real McCoy ». Un projet suspendu à un fil du destin, où les talents d’interprète de Big Lew ont enfin été mis en pleine lumière. Lorsqu’il se remémore le point de départ de cette aventure, il y a une douzaine d’années, il secoue la tête, encore incrédule. « Je jouais à la Blues Heaven Foundation aux côtés de la chanteuse Nellie « Tiger » Travis. Pendant une pause, j’ai pris le micro pour chanter le classique I Play the Blues for You. Marie Dixon, la femme de Willie, était dans la salle. Elle est venue me voir directement et m’a dit : “Jeune homme, tu as une voix magnifique.” Je lui ai répondu humblement : “Merci beaucoup, Madame.” Tu sais, à l’époque, je chantais juste de façon épisodique, pour le plaisir, rien de plus. Elle a insisté : “Est-ce que tu as déjà enregistré ?” J’ai dit : “Non, je n’ai jamais gravé de disque, vous savez.” Alors, elle s’est retournée vers son petit-fils, Alex Dixon, et lui a donné un ordre clair : “Il faut absolument que tu le prennes en studio et que tu lui fasses enregistrer un album de blues.” Alex a répondu laconiquement, un peu pour la rassurer : “Oh, d’accord, grand-mère, on va voir ça…” »

Marie Dixon s’est éteinte en 2016, emportant avec elle ce vœu pieux. Du moins, c’est ce que pensait Lewis. Mais à Chicago, les promesses faites aux grandes figures du blues finissent toujours par refaire surface. « En 2019, le téléphone sonne », reprend Lewis.« C’était Alex au bout du fil. Il m’a dit : “Hey, c’est Alex. Je lance le projet d’un album de blues, et je veux que ce soit toi qui chantes dessus !” Je n’en croyais pas mes oreilles. Je lui ai demandé : “Tu veux que je chante ou tu cherches un batteur ?” Il a tranché : “Non, je veux juste ta voix. C’est tout. Chante !” J’ai dit d’accord, en me disant qu’on verrait bien quand il serait prêt. Les mois ont passé et, en juillet 2020, il m’a rappelé : “Lewis, je t’envoie ton billet d’avion. Viens en Californie pour qu’on prépare le CD.” J’étais complètement dépassé : “Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?” “Je te dis que le billet est pris, viens me rejoindre à Los Angeles.” Et il a fait les choses en grand : il m’a envoyé un billet en première classe ! » Le gamin du South Side s’envole alors pour la Côte Ouest, embarquant avec lui l’harmoniciste Steve Bell. Pour ces purs enfants de la scène de Chicago habitués à l’ambiance électrique des clubs de briques de la Windy City, l’atterrissage en Californie a des airs de conte de fées. Les portes des sanctuaires de l’histoire de la musique s’ouvrent devant eux.

« Steve et moi avons pris l’avion et j’avais un mal fou à réaliser. Nous allions enregistrer à Hollywood, aux Ocean Studios, là où d’immenses légendes et des musiciens historiques ont inscrit leurs noms sur les bandes ! J’avais des étoiles dans les yeux. Alex nous a fait faire le tour de Capitol Music, de tous ces grands studios majeurs. Partout, je me pinçais pour y croire. Je n’avais jamais mis les pieds en Californie, c’était ma toute première fois. Tout était magnifique, j’ai adoré chaque seconde. Et au milieu de ce décor, nous avons enregistré une session mémorable aux côtés de musiciens formidables.»
East Odyssey Lounge
Après la parenthèse dorée des studios hollywoodiens, il est temps de revenir là où tout prend son sens, dans ce club mythique devenu une véritable institution locale : l’Odyssey Lounge. Chaque dimanche soir, c’est ici que Lewis retrouve ses marques. Une fidélité qui ne date pas d’hier. « Ça fait seize ans que je joue ici, en fait », confie Lewis en regardant la salle. « C’est moi qui ai ouvert le bal au début, avec le Top Flight Band. Mais par la suite, j’ai décroché un contrat pour jouer sur des bateaux de croisière aux côtés de Slam Allen. Alors, j’ai dit à Joe Pratt : “Vas-y, prends le relais, la place est à toi.” Et Joe s’en occupe admirablement depuis tout ce temps avec The Source One Band. » Dans une ville où la nuit peut parfois être électrique, l’Odyssey a réussi le pari de traverser les années en restant un havre de paix. Je demande à Lewis ce qui fait la magie de ce lieu, pourquoi cet endroit est devenu au fil du temps le repère incontournable de toute une communauté. « Eh bien, tu vois, c’est parce que les gens ici sont tranquilles. C’est un public de trentenaires et plus. Il n’y a pas d’embrouilles, pas de combines, personne ne dépasse les bornes. Tout le monde vient pour s’amuser, écouter du bon son, et c’est tout ce qui compte. Les gens aiment profondément cette musique. En plus, le club et le groupe ont eu une très bonne presse. Ici, le seul mot d’ordre, c’est de prendre du bon temps. »

Prendre du bon temps, certes, mais avec une exigence musicale de haut vol. Le moment est venu de parler de cette machine à groove qu’est le Source One Band. Je demande à Lewis de me décrire l’alchimie et la relation si spécifique qu’il a construites avec Joe Pratt. « Je joue avec Joe depuis pas mal d’années maintenant, et c’est un musicien exceptionnel. Entre nous, c’est presque télépathique : je sais exactement ce qu’il va faire, et il sait ce que je vais faire. C’est la même chose aux claviers avec Stanley Banks. Stan sait précisément où on va, parce que lui et moi jouons ensemble depuis l’époque de JoJo Murray. À la guitare, nous avons le talentueux Lee Holloway dont le jeu est d’une efficacité incroyable. Il a intégré la formation après le décès de notre regretté et immense Walter Scott… Notre alchimie vient de là, tout simplement. Tout le monde se connaît par cœur depuis des décennies. Pour donner le meilleur de notre musique, on s’appuie sur cette histoire commune et sur le souvenir de ce qu’on a construit avec Walter Scott. »
Big Lew & The Crew
En parallèle de son activité de pilier rythmique auprès de Joe Pratt, Lewis a ressenti le besoin de tracer son propre sillon. Il a ainsi fondé sa propre formation, baptisée Big Lew & The Crew, où il troque régulièrement ses baguettes pour le micro de leader. Je lui demande quelle est la vision artistique derrière ce projet plus personnel. « Ma vision, c’est tout simplement que les gens apprécient le blues, la soul, le R&B dans toute leur largeur », explique-t-il avec passion. « Je veux faire de la musique que les autres ne font pas. Tout le monde connaît les grands succès qui passent en boucle à la radio, mais personne ne joue les faces B. Pourtant, ce sont souvent des pépites magnifiques qui ne demandent qu’à être redécouvertes. C’est à cela que je veux exposer le public. » Pour redonner vie à ces trésors cachés de la musique noire américaine, Lewis s’est entouré d’une garde rapprochée de musiciens solides, capables de le suivre sur n’importe quel groove. « Dans le groupe, nous avons Daron Carson Walker à la batterie, Kovan à la basse et TJ Johnson à la guitare. Et pour les claviers, c’est C.J. ou Chris qui nous vient de l’Indiana. C’est une sacrée équipe. » En le voyant mener son groupe à la voix, une question me taraude. Ce chant si habile, si habité, était-ce un talent secret cultivé en privé ou une discipline développée sur le tard ? Lewis sourit, se rappelant ses jeunes années. « Pour tout te dire, j’ai commencé à chanter quand j’étais plus jeune. Avec des copains, on avait fondé le Rush Hour Blues Band. Un soir, j’ai chanté le classique Mom’s Apple Pie, juste comme ça, sans me prendre au sérieux. Tout le monde est venu me voir en disant : “Mec, tu chantes super bien. Tu devrais continuer !” Mais je n’y prêtais guère attention. Dans ma tête, je me disais : “Ouais, d’accord, c’est sympa…” mais ma priorité absolue, c’était la batterie. Et puis, le naturel a fini par revenir. J’ai pris l’habitude d’ouvrir le premier set pour JoJo Murray, de temps en temps. » j‘interviens alors : « Oui, c’est vrai. Je t’ai vu chanter aux côtés de JoJo à l’époque, et c’était admirable. » « Merci », conclut-il, touché par le souvenir. « C’est vraiment à ce moment-là, sur scène avec JoJo, que j’ai véritablement développé et assumé mon chant. »

Parler de Big Lew & The Crew, ce projet neuf et ambitieux, nous ramène inévitablement à la réalité du terrain. À Chicago, le circuit a profondément changé, et porter son propre groupe est devenu difficile. Je demande à Lewis comment il perçoit la scène actuelle de la ville et les difficultés croissantes pour décrocher des engagements réguliers dans les clubs. Son visage se fait plus réfléchi, mais un sourire l’illumine rapidement. « Oh, man… C’est vrai que le milieu a changé et qu’il faut se battre un peu plus pour décrocher des concerts. Il y a vingt ans, les clubs de quartier étaient à chaque coin de rue, surtout dans le West Side. Aujourd’hui, la scène s’est réorganisée, l’activité a bougé vers le North Side et se concentre dans quelques bastions du South Side. Mais tu sais quoi ? Le blues de Chicago est coriace. La scène est toujours bien vivante, elle évolue, c’est tout. Les vrais passionnés savent toujours où nous trouver, et tant qu’on sera là pour jouer avec le cœur, la flamme ne s’éteindra pas ! » Le constat est lucide, teinté d’une nostalgie légitime pour cette époque où la musique résonnait à chaque coin de rue, portée par des patrons passionnés et des habitués fidèles. Les noms des sanctuaires disparus remontent alors à la surface. « C’est vrai », continue Lewis, « Je me souviens de certains endroits du West Side comme le Starlite, le Wash Lounge ou le Rooster’s Palace. Et bien sûr, le Gene’s Playmate… Tous ces clubs tenaient le haut du pavé. » Ne pas s’enfermer dans le regret, pourtant. Pour un batteur de la trempe de Lewis, le salut est toujours dans le futur, dans le projet qui vient. Pour clore notre entretien, je l’interroge sur les ambitions concrètes qu’il nourrit pour sa formation. Les yeux à nouveau fixés vers l’avenir, le batteur-chanteur retrouve son sourire : « Mon but désormais, c’est de mettre en boîte un nouvel album, confie-t-il. C’est un projet excitant, et avec Alex Dixon nous sommes d’ailleurs déjà en train d’en discuter. »
Epilogue : les nuits sur le South Side
Le moment est venu de poser mon carnet. Autour de nous, les musiciens du Source One Band s’installent et s’accordent. Le temps est passé à toute vitesse avec Lewis, mais pour l’East Odyssey, la soirée ne fait que commencer. Les habitués du dimanche sont calés là depuis déjà deux heures alors que le chanteur New Orleans Beau s’apprête à rejoindre la formation. Je me fonds dans la foule compacte de ce club hors du temps. Pour le moment, je suis ancré dans le deep South Side de Chicago, savourant chaque seconde qui s’étire aux côtés de Lewis “Big Lew” Powell.
Par Jean Luc Vabres
Remerciements à Lewis “Big Lew Powell”, Willa Hawkins-Powell, Johnnie Reed, Howard White, Stanley Banks, Lee Holloway et Joe Pratt.