Le sax au corps
• S’inscrivant dans la longue liste des saxophonistes « hurleurs » de Louis Jordan à Clarence Clemmons en passant par Big Jay McNeely, “Sax” Gordon Beadle perpétue la tradition tout en développant son propre style. Habitué du festival Porretta Soul en Italie, sa notoriété est telle qu’une fresque murale à son effigie orne désormais l’un des murs de la ville ! Entretien…
Gordon est né à Detroit le 12 novembre 1965 mais, alors qu’il était encore très jeune, sa famille a déménagé à Davis, en Californie du Nord, où il a grandi. Pour « me donner un genre », dit-il, « je mentionnais toujours que j’étais né à Detroit ». La scène musicale californienne était très dynamique durant son enfance.

« J’ai commencé à jouer du saxophone très jeune, mais j’étais toujours plus jeune que les musiciens avec lesquels je jouais. La scène musicale était alors florissante en Californie du Nord, avec des artistes comme Sugar Pie DeSanto, Jimmy McCracklin, Lafayette Thomas et Johnny Heartsman dans la région de la baie de San Francisco. J’avais l’habitude d’aller au Palms Playhouse, juste aux alentours de Davis, pour voir ou écouter de la musique. Il m’arrivait souvent de prendre une botte de foin et de m’asseoir dans le champ à côté du club pour profiter du spectacle. Robert Cray, lors d’une de ses premières tournées, s’y produisait avec John Lee Hooker et Etta James. Nerveux, j’avais demandé à une jeune femme de m’accompagner au club pour voir Etta. J’étais plus captivé par la musique que par la jeune femme, et celle-ci quitta le club avec quelqu’un d’autre ! »

Lors d’un voyage à San Francisco, il fit la connaissance de Sonny Rhodes et de Beverly Stovall. Lorsque Johnny Heartsman s’installa à Sacramento, le jeune Gordon allait souvent le voir jouer au Sam’s Hof Brau. « Johnny était un guitariste de blues exceptionnel, également flûtiste, bassiste et organiste. Travailler avec Johnny dans son groupe fut un moment fort de mes débuts. C’est avec Johnny, vers 1987, que j’ai sorti un album confidentiel, une cassette où l’on me retrouve au saxophone ; l’album s’intitulait “ Shine On ” (NDLR : Big “J” Records, Sacramento, Californie).

« Mes parents souhaitaient que j’intègre une bonne école, mais je voulais aller à la Berklee School of Music de Boston, ce que je réussis à faire. Je réside toujours dans cette ville. Andy McGhee, qui avait joué dans l’orchestre de Lionel Hampton, est devenu mon professeur. Andy a enseigné à de nombreux saxophonistes et a également écrit des ouvrages pédagogiques sur le saxophone. Andy aurait pu rejoindre l’orchestre de Count Basie comme saxophoniste principal, mais il a choisi d’enseigner. Le télégramme lui proposant de rejoindre l’orchestre de Count Basie était exposé dans son bureau pendant ses années d’enseignement à Berklee ».

« Je fréquentais un club appelé le Cantab Lounge à Cambridge, dans le Massachusetts, où j’ai rejoint le groupe de Little Joe Cook & The Thrillers, qui y étaient résidents. Ils avaient connu un grand succès dans les années 50 avec une chanson intitulée Peanuts. » (NDLR : Okeh 4-7088). À l’époque, il se produisait à l’Apollo Theatre de Harlem, à New York.

Une anecdote intéressante racontée lors de cet entretien concernait un très vieux club de jazz de Boston, le Wally’s Cafe Jazz Club, qui existait depuis1947. « Un soir, j’ai joué avec le groupe et j’ai fait mon numéro habituel : marcher sur le bar en jouant. Le propriétaire n’a pas apprécié et m’a immédiatement mis à la porte. Plusieurs années plus tard, j’y suis revenu discrètement… »

« J’ai continué à travailler avec Little Joe Cook pendant environ un an puis, un soir, le batteur lui m’a dit que Luther ‘Guitar Junior’ Johnson jouait non loin de là. Je suis alors allé au club et j’ai joué avec lui. Après le concert, Luther m’a dit qu’ils jouaient dans le New Hampshire la semaine suivante. J’hésitais à y aller car je n’avais pas de voiture à l’époque, mais j’ai finalement réussi à m’y rendre. J’ai ensuite rejoint le groupe et y est resté cinq ans, ce qui m’a permis de partir en tournée en tant que saxophoniste. »

C’est alors que Gordon a rencontré Ron Levy, organiste de B.B. King et d’Albert King. Ron venait de commencer une collaboration avec Rounder Records pour son nouveau label Bullseye Blues… « Mon premier projet avec Ron a été l’album “I Want To Groove With You” de Luther ‘Guitar Junior’ Johnson, en 1990 (NDLR : Bullseye Blues 9506), dans lequel je jouais du saxophone avec le groupe. J’ai ensuite fait plus de travail de session pour Ron Levy lorsque celui-ci avait besoin d’un saxophoniste. La première session consistait à travailler sur deux albums de Champion Jack Dupree : “Back Home In New Orleans” (NDLR : 1990, Bullseye Blues 9502) et “Forever & Ever” (NDLR : 1991, Bullseye Blues 9512), pendant que Ron mixait les bandes pour leur sortie. »

[NDLR : À titre personnel, j’étais présent aux studios Ultrasonic Recording à La Nouvelle-Orléans avec Champion Jack, assistant à l’enregistrement des albums avec Ron Levy.]
Gordon a également travaillé sur l’album « My Story » de Jimmy McCracklin (1991, Bullseye Blues 9508). L’album suivant fut « Steppin’ Out Texas Style » du Smokin’ Joe Kubek Band (Bullseye Blues, BB-9510) sorti en 1991, suivi de « B-3 Blues and Grooves » de Ron Levy’s Wild Kingdom (Bullseye Blues, BB 9532), sorti en 1992.

Il a enregistré deux autres albums chez Bullseye Blues avec Luther “Guitar Junior” Johnson : « It’s Good To Me » (Bullseye Blues, 9516) en 1992 et « Country Sugar Papa » (Bullseye Blues, 9546) en 1994. En 1996, il participa à l’album « Slammin’ On The West Side » (Telarc, 83389), en tant que membre à part entière du groupe.

« Après avoir quitté le groupe de Luther, j’ai travaillé avec Matt “Guitar” Murphy. J’ai a également participé à l’album “Lucky Charm” (NDLR : Roesch 38) de Matt Murphy. J’ai aussi brièvement fait partie de Roomful of Blues après le départ de Greg Piccolo. Puis j’ai commencé à travailler avec Duke Robillard, ce que j’ai fait pendant de nombreuses années, même s’il s’agissait souvent de concerts ponctuels. »

Pendant cette période, Gordon a également collaboré avec Clarence “Gatemouth” Brown et James Cotton. Il raconte une anecdote intéressante : « La première fois que Duke Robillard m’a appelé, je pensais bien sûr qu’il allait me proposer de jouer avec le groupe. Duke m’a alors demandé si je connaissais de bons batteurs ! Mais ce n’est qu’en 1998 que j’ai pu enregistrer mon premier album – « Have Horn Will Travel » (NDLR : Bullseye Blues 9589) – produit par Duke Robillard. » Sur cet album, je joue de la guitare accompagné de The Roomful of Blues Horns. « La pochette me montre accroché au flanc d’un gros train dans un parc à bestiaux. Duke Robillard prenait la photo lorsque nous avons entendu un agent de sécurité nous crier dessus. Nous n’avions pas l’autorisation d’être là. Et nous nous sommes enfuis avant que l’agent ne nous attrape… »

Parallèlement, le travail en studio s’est poursuivi avec l’album de George Mayweather, « Whup It ! Whup It ! » (Tone Cool 1147), sorti en 1992, et celui de Debbie Davies, Anson Funderburgh et Otis Grand, « Grand Union » (Blueside WESF 107), sorti en 1998. Une autre session de 1998 fut l’album « Just Won’t Burn » de Susan Tedeschi (Tone-Cool 1164). « J’ai beaucoup apprécié l’enregistrement de l’album suivant, “Jimmy Witherspoon with The Duke Robillard Band” (NDLR : Stony Plain SPCD 1252), en 2000. La voix de Jimmy n’était pas au mieux de sa forme, mais son phrasé était superbe et son sens du rythme excellent. »

Sax Gordon était un saxophoniste très demandé dans les années 1990 et 2000, notamment pour les albums d’Otis Grand « Nothing Else Matters » (1994, Castle Music Ltd. NEGCD 272) et « Perfume & Grime » (1996, Castle Music Ltd. NEGCD 282). Il figure également sur l’album « Step Up And Go » d’Albert Washington (1992, Iris Musique 1005), l’album « Bad Habits » de Colin James (1995, Elektra 61835-2), l’album « Evil Gal Blues » de Michelle Wilson (1994, Bullseye Blues NETCD 9550) et « So Emotional » (1996, Bullseye Blues BB 9850), ainsi que sur l’album « The Ice Cream Man » de John Brim (1994, Tone-Cool CDTC 1150). Son saxophone figure également sur trois albums de Toni Lynn Washington : « Blues At Midnight » (Tone-Cool 1152) en 1995, « It’s My Turn Now » (Tone-Cool 1175) en 1997 et « Been So Long » (Northern Blues NBM0016) en 2003. Raphael Wressnig a également fait appel à Gordon pour jouer sur deux de ses albums : « Boom Bello » (Village 1081) en 2006 et « Cut A Little Deeper On The Funk » (BHM Productions BHM 10292) en 2008.

C’est en 1999 que Gordon enregistre le second de ses deux albums chez Bullseye, « You Knock Me Out » (Bullseye 9604), sorti en janvier 2000. L’album comprend des parties vocales de Sugar Ray Norcia et des notes de pochette de Billy Vera. En 2002, il joue sur l’excellent album de Bryan Lee, « Six String Therapy » (Justin Time JUST 1852). Le premier enregistrement de Duke Robillard en tant que membre du groupe date de 2003 : « Exhalted Lover » (Stony Plain 1293). Bien que Gordon ait été invité sur l’album live de Duke Robillard en 1998, « Stretching Out Live » (Stony Plain 1250) ainsi que « After Midnight Grooves » de Ron Levy (Levtronic 204). Durant cette période, en tant que membre à part entière du groupe de Duke Robillard, il participa à l’enregistrement du très bon album de Stony Plain de 2004, « Blue Mood, The Songs of T-Bone Walker » (Stony Plain 1300).

Un album live de Gordon est également publié en 2004 dont la première partie a été enregistrèe lors d’un concert de Big Jay McNeely à Boston. « Cet album est une collection de chansons visant à me mettre en valeur en tant que chef d’orchestre, mais j’admets qu’il ne contient que deux excellentes chansons ! », dit-il. « Ensuite,“Live At The Sax Blast” (NDLR : Rounder Europe MMBCD 11) a été une expérience enrichissante et une aide précieuse pour mes futurs enregistrements et la diffusion de ma propre musique. »

« À cette époque, je travaillais également avec le saxophoniste Doug James, avec qui j’avais collaboré au sein du groupe de Duke Robillard, ayant notamment participé à l’album de Doug “Blow Mr. Low” (Stony Plain SPCD 1276), sorti en 2001. Nous nous sommes retrouvés en 2005 et avons sorti l’album “Doug James & Sax Gordon”, sur lequel Duke Robillard joue de la guitare sur quelques titres. » En 2006, ils sortent « Swing Jump Jive » (North Star NS218), avec Duke Robillard à la guitare. « C’est un album qui dégage une ambiance festive, avec du R&B des années 50, incluant des classiques de Fats Domino, Bill Haley, Ernie K-Doe et Sam Cooke parmi une sélection de reprises bien choisies. » Ils publient même un album de Noël en 2006, « Jolly Jump Jive : A Swingin’ Rockin’ Goodtime Christmas » (North Star Music 225) et il enregistre également un album live, « Sax Gordon & Vince Vallicelli Band, Live At La Casa Del Blues », en 2008.

En 2001, Sax Gordon devait enregistrer aux studios Rudy Van Gelder à Englewood Cliffs, dans le New Jersey. « Rudy Van Gelder était, tout simplement, le plus grand ingénieur du son de l’histoire du jazz. La séance visait à enregistrer le titre McGriff Avenue de Jimmy McGriff, mais elle était prévue pour le 11 septembre 2001, jour des attentats terroristes contre les tours jumelles. J’étais ravi d’avoir été invité à jouer dans ce studio légendaire aux côtés d’un groupe de musiciens exceptionnels dont Bernard Purdie, Melvin Sparks et Ronnie Cuber. Du coup, les séances furent reprogrammées aux 22 et 23 octobre 2001. Je m’y rendis comme prévu et participai à l’enregistrement de l’album produit par Bob Porter. »

« Mon album solo suivant fut “Showtime” (NDLR : Continental Blue Heaven CRS 2022), sorti en 2013, avec la participation de Junior Watson, Matt Stubbs et Matt “Guitar” Murphy. » En 2014, il édita « In The Wee Small Hours » (Delmark DE 5018), une séance en trio jazz à l’ambiance nocturne, accompagné par les musiciens italiens Alberto Marsico (orgue) et Alessandro Minetto (batterie). Toujours en 2014, il enregistra un album en Espagne avec Lluis Coloma, intitulé « Racan Rol » (Swing Alley 024), mêlant boogie-woogie, blues et jazz. L’année 2018 vit la sortie de « Rock & Roll Lives Here » (Gotta Have GHR CD 1002). Le dernier en date, « Extreme Sax ! » (Gotta Have GHR CD 1003), est sorti en 2021 et met en vedette Nico Duportal et son groupe.

Saxophoniste très demandé, Gordon Beadle s’est régulièrement produit au Porretta Soul Festival en Italie. Il est constamment présent en Europe où il joue fréquemment — notamment en France (particulièrement au Caveau de la Huchette en compagnie de Dany Doritz) et en Espagne — avec divers groupes et au sein de plusieurs projets. Il semble, aujourd’hui, qu’il se produise davantage en Europe qu’aux États-Unis.

Au cours de sa carrière, il a collaboré avec de nombreux artistes, effectuant des tournées internationales aux côtés de Roomful of Blues, John Hammond, Sherman Robertson, Solomon Burke, Matt “Guitar” Murphy, Junior Watson et Toni Lynn Washington, ainsi qu’avec le Duke Robillard Band, formation avec laquelle il a également accompagné les légendes du blues et du swing Jimmy Witherspoon et Jay McShann.

Il s’est produit dans des clubs et des festivals en France, en Italie, en Allemagne, en Suisse, en Espagne, au Portugal, en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg, au Danemark, en Suède, en Lituanie, en Hongrie, en Roumanie, en Russie, en Croatie, en Slovénie, aux Émirats Arabes Unis, au Mexique, au Brésil, en Argentine et au Chili.

Aux États-Unis, il a notamment tourné avec Clarence “Gatemouth” Brown, James Cotton, Junior Wells, Little Milton, Ben E. King, Hubert Sumlin, Sam Moore (du duo Sam & Dave), Johnny Johnson, Howard Tate, Martha Reeves, Mighty Sam McClain, Johnny Copeland et les Fabulous Thunderbirds. il continue aujourd’hui d’œuvrer en tant que musicien d’accompagnement, soutenant aussi bien des artistes confirmés que des talents émergent.

Il a régulièrement été nommé aux W.C. Handy Blues Awards depuis 2001 et à la Blues Foundation Blues Awards en 2006, 2012 and 2013. La liste des collaborations énoncées lors de cet entretien, bien que non exhaustive, est déjà le reflet de l’intense activité de ce musicien hors norme.“Sax” Gordon Beadle est un artiste au curriculum vitae aussi impressionnant que l’énergie et la joie de vivre qu’il offre au public sur scène.
Propos recueillis par Dave Thomas le 25 juillet 2025 à l’Hôtel Helvetia (Porretta Terme, Italie)
Traduction et adaptation par Jean-Claude Morlot