Gene Phillips

Gene Phillips dessiné par Fazzio, front cover du LP « Rock Bottom Blues » (US7793).

“Jump the Blues”

• Le label britannique Jasmine Records revient – avec « Gene Phillips – In Session » (JASMCD3311) – sur le parcours musical d’Eugene Floyd Phillips (1015-1990), musicien peu connu du grand public blues, mais très intéressant à plus d’un titre…

Il aurait pu avoir « le cul entre deux chaises… », perdu entre deux guerres sans pouvoir rebondir au sortir de la deuxième ; se perdre dans ce renouveau musical foisonnant où d’autres se sont noyés, croyant en un devenir presque impossible. Le jazz – le swing jazz si on veut être plus précis – et le rhythm’n blues jouaient des coudes dans les bastringues. Ils avaient l’expérience du boogie des pianistes et des jeux des pionniers de la guitare électrique, des big bands aux jazz trépidant aux jump-blues radieux des grands compositeurs noirs, leaders des grands orchestres comme ceux de Ellington, Basie, Hampton… Les solos des cuivres laissaient place doucement aux soli des guitares et de grands noms allaient prendre leur place dans le panthéon des maîtres de cet instrument. Charlie Christian, Floyd Smith, puis T. Bone Walker et quelques autres feront des disciples à rebondissement dans le temps.

Eugène Floyd Phillips nous vient du Missouri et, si tout le monde à l’air d’accord pour le 15, plusieurs mois de l’année 1915 se disputent sa paternité, mais son dossier de sécurité sociale confirme le mois de mai. Restons-en là ! Sa très jeune mère (14 ans à la naissance de Gene) se nommait Lillie Zomphier et son père Clyde Phillips – qui n’était pas marié avec Lillie – quitte tôt le foyer familial…

Les deux « enfants » se retrouvent chez les parents de Lillie dont la mère décédera d’un cancer le 2 mai 1928. Gene va avoir treize ans et, après avoir fait ses premiers accords sur un ukulélé familial, il tombe amoureux de ce son qu’il entend à la radio, la Gibson sera son électricité, son courant émotionnel pour le reste de sa vie.

Dans le tournant des années 1930, Gene Phillips s’accompagne déjà à la guitare dans des juke joints du coin, amusant le public avec des traditionnels sautillants comme Five-Foot-Two (écrit par Ray Henderson, Joe Young et Sam Lewis, puis enregistrée pour la première fois par le Sam Lanin’s Dance Orchestra en 1925) ou Yes Sir That’s My Baby (Walter Donalson, 1925), avant d’aller écouter des Roosevelt Sykes, Jimmy Oden qui passaient dans la ville. Malgré une cité plus ancrée dans le blues, Gene avait un sacré penchant pour Joe Turner, Jimmy Rushing, des blues shouters orchestrés. Mais celui qu’il plaçait au-dessus de la mêlée était sans conteste Louis Jordan. Il ne lui faudra pas beaucoup de temps pour se faire remarquer et prendre place dans les formations de Jimmy Powell et Dewey Jackson. Rencontrant dans cette même période Floyd Smith, né à St Louis lui aussi et de deux ans son cadet, qui jouait dans l’orchestre d’Andy Kirk’s Clouds Of Joy et qui connaitra un franc succès en 1939 avec Floyd’s Guitar Blues, titre qu’il apprendra à son aîné Gene.

Gene Phillips (photo DR).

Et c’est comme cela que Mr Phillips, musicien en devenir, apprendra à jouer de la lap-steel. Gene lui rendra hommage le 22 décembre 1947 chez Modern en enregistrant Gene’s Guitar Blues. Il n’y a pas de hasard. Déjà en 1932, daté du 31 décembre, le Pittsburgh Courier le cite tenant la guitare ténor au Plantation Night Club dans la formation des Five Mystic Knights Of Rhythm aux côtés de Eddie Montgomery le danseur, Boots Galloway le mandoliniste et Floyd Smith au ukulélé, banjo et chant. Du 30 juillet au 15 août 1935, le voilà sur l’antenne de la radio KSD de St Louis avant de rejoindre à Atlanta, deux ans plus tard, la formation The Atlanta Troubadours, puis celle des Hartley Toots (seule photo connue où Gene joue sur une guitare à l’horizontale sur les genoux) de Miami, pour finalement revenir à St Louis vers 1939 pour rejoindre l’orchestre du trompettiste George “Dewey” Jackson avant de former son propre trio avec Floyd Smith au banjo et Al Agee à la basse, lui-même sur sa Gibson qu’il ne quittera presque plus jamais.

Gene Phillips (guitare) avec The Mills Brothers, dans « He’s My Guy », 1943. Photo provenant du film, DR.

1941 sera l’année de sa rencontre avec les Mills Brothers, le quatuor à cordes vocales de l’Ohio, qui l’emmènent avec eux à Los Angeles. Gene devra ronger son frein car les quatre du groupe n’aimaient pas trop le côté électrique de sa guitare mais, bon prince, il s’accordera à l’acoustique. Allen Norman Brown (on cite souvent dans certains articles que le guitariste se nommait Bob Marks, seulement ce nom n’a encore jamais été associé aux Mills Brothers), le guitariste en titre, venait d’être enrôlé dans l’armée et Gene prit sa place quelques temps pour un engagement au Zanzibar Room du Florentine Gardens jusqu’en mars 1943. Il apparaîtra aussi dans trois films avec le quatuor (« Reveille With Beverly » sorti en février 1943, « He’s My Guy » sorti en mars 1943 et « Chatterbox », sorti en avril 1943) avant de se faire enrôler, sans jamais partir. Les Mills Brothers laissaient Los Angeles et Gene derrière eux pour une virée au Canada. Fin de l’année 1943, le Swanna Inn de Los Angeles affichait des représentations du groupe Flennoy Trio de Lorenzo Flennoy (pianiste), accompagné par le bassiste Robert Lewis et Gene sur sa Gibson.

C’est à ce moment là que Gene rencontre Vernon “Jake” Porter qui se produisait au Belasco, à côté de Broadway. Le trio sera choisi pour jouer un nouveau spectacle au Mayan Theater intitulé « Sweet’n Hot »… Le 7 septembre 1944, une petite annonce parue dans California Eagle informait le monde que Lena S. Minor avait épousé Gene Phillips le 30 août. Ce même mois, le Flennoy Trio réalise trois soundies (mini films musicaux en noir et blanc, tournés en 16mm et diffusés entre 1941 et 1947 sur des Panoram ; principalement produits par le Mills Novelty Company de Chicago, l’un des plus importants fabricants de juke-boxes, machines à sous… Ils étaient les précurseurs des futurs vidéo clips qui prendront leurs essors en France grâce à Frédéric Mathieu qui met au point le Scopitone dès 1959… La télé fera le reste. Je conseille fortement la lecture de l’excellent livre « Le Jazz et les Gangsters » de Ronald L. Morris qui nous plonge dans l’univers fascinant et très instructif des premiers musiciens de jazz et de leurs relations avec la pègre à la Nouvelle Orléans, Kansas-City, Chicago bien sûr et New-York).

Gene Phillips (guitare) et ses Rhythm Aces avec (possiblement) Jack McVea au saxophone, circa 1945. Photo d’archive, DR.

1945, la guerre se termine, les grands orchestres se réduisent presque à peau de chagrin et les petites formations battent le plein. Gene Phillips forme son propre groupe qu’il nomme les Rhythm Aces (qui ne sont pas trois comme trop souvent indiqués, mais bien quatre. Outre Gene à la guitare, on retrouve Art Edwards à la basse, Eddie Matthews au piano et Joe Alexander au chant. Leur parcours démarre au Randini’s Club situé sur West Sixth Street. Art Edwards faisait partie des Atlanta Troubadours (parfois juste nommé Troubadours) en 1943 et serait le seul ayant participé à des enregistrements avec Phillips. Eddie Matthews venait de San Francisco et Joe Alexander était déjà connu des amateurs de musique de Los Angeles puisqu’il chantait dans le groupe de Floyd Ray.

Les Rhythm Aces seront sur la scène de l’Ambassady Auditorium avec le Nat King Cole Trio, Helem Humes et Slim & Bam en juin 1945. Trois mois plus tard, Gene rentre dans les studios d’Apollo Records pour une série d’enregistrements. Le label Apollo Records a été fondé à New York en 1944 par Ike et Bess Berman, avec Hy Siegel et Sam Schneider. Le label enregistrait du rhythm and blues, du gospel, du jazz et de la musique populaire. Kenwood était un label de réédition dont les disques portaient le même numéro que les disques originaux d’Apollo, mais on ne sait pas si tous les albums d’Apollo ont été réédités sur Kenwood.  Les albums étaient tous en mono. Les Berman dirigeaient le label, en particulier Bess Berman. Les Berman ont commencé à produire des disques 78 tours dès 1943 dans leur magasin de disques, le Rainbow Record Shop, situé sur la 125e rue à Harlem, près de l’Apollo Theater. Les premiers disques ne portaient pas le nom Apollo, mais ils ont rapidement commencé à utiliser le nom du célèbre théâtre voisin, même s’ils n’avaient aucun lien commercial avec l’Apollo Theater. Une dizaine de titres naîtront de ces sessions avant que Gene se retrouve, quelques jours plus tard, accompagnant Wynonie Harris ; le jazz et le blues ont toujours des trucs à se dire…, Oscar Pettitford et Paul Quinichette l’épaulant pour enregistrer quatre titres qui sortiront sous le vocable Wynonie “Blues” Harris with Oscar Pettitford & His All Stars.

À l’arrière, de gauche à droite : Jimmy Edwards (Flennoy Trio), Saunders King, Eddie Heywood, Joe Alexander, Lorenzo Flennoy, Joe Marshall, Bob Lewis (Flennoy Trio) ; devant de gauche à droite : Gene Phillips, Russell Boles, Illinois Jacquet, Dan Grissom, Nat King Cole, Al Austin (propriétaire). Casa Blanca Breakfast Club, août 1945. Photo d’archive, DR.

En novembre, Gene Phillips se retrouve guitariste lors d’une session de Bob Mosley pour Bel-Tone. Malgré ses enregistrements avec les Mills Brothers, Gene Phillips verra son nom crédité pour la première fois avec ce label indépendant qui verra le jour en 1944 à Hollywood, en Californie. On remarque qu’un certain Charlie Mingus tenait la basse (contre-basse). Quatre titres édités sous le nom de Bob Mosely & All Stars verront le jour, dont deux chantées par Marion Abernathy (Abernathy, découverte par Johnny Otis, faisait partie des musiciens qui ont joué un rôle clé dans le lancement du label de R&B Art Rupes Specialty Records. Sa chanson Voo It ! Voo It !, initialement enregistrée en 1944 pour le label prédécesseur Jukebox, fut la deuxième sortie du label et devint un succès régional en 1945. La même année, elle enregistre pour des labels régionaux tels que Bel-Tone et Melodisc Records, accompagnée entre autres par Buddy Banks, Bob Mosely et Lucky Thompson. Avec Wynonie Harris, Jo Jo Adams, T-Bone Walker et Mabel Scott, elle faisait partie à cette époque des stars de la scène musicale afro-américaine de Central Avenue à Los Angeles).

Suivront d’autres sessions pour Apollo, notamment avec Duke Henderson pour une vingtaine de titres et différents musiciens comme Teddy Buckner au piano, Wild Bill Moore au saxophone, Jack McVea au sax lui aussi. Bel-Tone sort tous les enregistrements de Bob Mosely & All Stars début 1946. Cette même année, en mai, Gene Phillips se produit au Tony’s Ballroom du Starlite Club sous le nom de Gene Phillips And His “Little” Big Band, seule et unique fois où il prend un autre nom pour se produire. En août 1946, Apollo sort O-Kay For Baby et Don’t Blame Me avec le groupe de Jack McVea & His All Stars. Gene est de nouveau crédité sur l’étiquette et les titres sont chroniqués chaleureusement dans le Billboard du 7 septembre. Suivront de multiples sessions pour Modern Records (les frères Bihari voyaient certainement en Gene le pendant de Louis Jordan), Aladdin et, en 1947, les Rhythm Aces (qui n’étaient guère crédités sur les enregistrements) se retrouvent de nouveau chez Modern Records pour la parution des deux premiers disques de Gene et ses Rhythm Aces avec notamment Big Fat Mama (le morceau de Tommy Johnson ?), couplé avec le classique Three O’Clock In The Morning très populaire dans les années 1920 (la version de Paul Whiteman en 1922 chez Victor y est sans doute pour quelque chose). Gene se retrouve une fois de plus chroniqué dans le Billboard du 8 août et le Cashbox du 1er septembre, un papier plein d’éloges.

De gauche à droite : Robert Lewis, Lorenzo Flennoy, Mabel Scott, Gene Phillips. Photo DR (Coll. Mark Cantor).

Gene continue d’accompagner et d’enregistrer. On le voit sur la scène du Last Word le 23 octobre avec T-Bone Walker avant de rejoindre Amos Milburn pour une session Aladdin et de graver le lendemain cinq titres pour Modern. S’ensuivent une série de sessions chez Modern dont I Want A Little Girl, qui rentrera dans la playlist de Ray Charles jusqu’à le graver en 1962, avant que T-Bone Walker ne s’en empare lui aussi en 1968 et incite Eddie “Cleanhead” Vison à faire de même en 1978, suivi notamment par Eric Clapton qui la pose en 2001 sur son album « Reptile », et tout ça bien après Count Basie (1940)… C’est ainsi que l’on peut se rendre compte des liens qui ont fait et font toujours deux styles musicaux que sont le jazz et le blues, pères fondateurs des musiques du XXe siècle.

En octobre 1947, les studios d’enregistrement ne désemplissent pas. On fait des réserves, car James Petrillo, directeur de l’American Federation Of Musicians, prévoit une nouvelle interdiction d’enregistrement pour l’année suivante. Gene Phillips campe toujours chez Modern aide Amos Milburn pour une session chez Aladdin de quatre titres avant de retourner chez Modern, label avec lequel il terminera son contrat le 22 décembre 1947.

Suivront toute une série d’enregistrements chez Imperial pour Jake Porter… Mais tout ne tourne pas rond dans le couple après six ans d’union et, en 1950, ils divorcent. C’est un coup terrible pour Gene qui commence à sombrer dans l’alcool. Pour ruiner une carrière, rien de tel. Il en va ainsi jusque dans la première moitié des années 1950 et les sessions pour Oscar McLollie. On perd un peu sa trace pour le retrouver propriétaire d’une casse jusqu’à son décès en 1990 (l’alcool et le diabète ne font pas bon ménage !). Comme l’écrit Tony Rounce : « Feu Jake Porter a raconté à Ray Topping que Gene avait très mal vécu son divorce en 1949 et que sa vie s’était rapidement effondrée à la suite de ce divorce. L’alcoolisme était devenu une caractéristique de son mode de vie, et les problèmes de santé généraux qu’il a connus plus tard dans sa vie n’ont certainement pas été aidés par l’apparition du diabète. »L’écrivain et historien californien Jim Dawson a rendu visite à Gene dans sa casse au milieu des années 1980, tout comme Ray Topping, et bien que tous deux aient rapporté qu’il vivait dans des conditions peu enviables, ils ont également déclaré qu’il était visiblement réjoui d’apprendre que ses enregistrements datant de plus de trente ans étaient appréciés par les amateurs de R&B du monde entier, grâce au programme de réédition des vinyles de Ace (Big Road Blues du 9 février 2020). Car, disons le, sans ces rééditions* du label anglais, nous serions bien en peine d’écrire ces quelques mots, les notes de pochettes ayant été en partie le fil conducteur de cette présentation.

Gene Phillips était à la croisée des chemins, trait d’union entre le jazz et le rhythm’n blues. Guitare au jeu fin et précis qui appartenait à la vieille école des guitaristes électriques largement influencée par les big bands des années 1930 qu’on nommait alors Territory Bands. Ils se baladaient dans les villes du Midwest comme Kansas City, St Louis, Tulsa, poussant jusqu’à Dallas ou San Antonio au Texas. La seconde guerre mondiale valse ce petit monde qui se sent attiré par la Côte Ouest et forme des groupes plus petits qui seront plus faciles à gérer. N’oublions pas l’apparition du Juke-Box qui fait des ravages dans les bars, ça ne coûte presque rien et ça rapporte ! Les grands orchestres n’ont plus leur place. Louis Jordan était le roi du swing-rhythm’n blues et on a le sentiment en regardant l’histoire de Gene que Modern a essayé de rivaliser avec Decca sans en avoir les moyens. C’est sans doute ce qui fera que Gene Phillips, et ce malgré de très nombreux enregistrements sous son nom (on en estime au moins une cinquantaine sans les alternates avec les Rhythm Ace), ainsi que toutes ses collaborations (voir le site de Marv Goldberg) avec Jack McVea, Wynonie Harris, Calvin Boze, Percy Mayfield, Johnny Otis, Preston Love et tant d’autres, cela ne restera pas dans les mémoires. Alors félicitons le travail de Jasmine Records qui nous offre une compilation de 28 titres retraçant une infime partie de ce que Phillips à enregistré pour Modern, Apollo, Aladdin, RPM, Imperial ou encore Exclusive et Savoy, dont des titres qui étaient restés dans les tiroirs.

Gene Phillipe (guitare) et Meade Lux Lewis, Gay 90s Club, Minneapolis, juillet 1957. Photo d’archive, DR.

C’est une époque révolue certes, mais indispensable à la compréhension d’une musique qui, on ne le dira jamais assez, est à l’origine de la plupart des musiques qui résonnent aujourd’hui dans nos oreilles. N’oublions pas nos racines !

Extrait du film « Reveille With Beverly » (1943) avec Gene Phillips à la guitare et les Mills Brothers :


Note * :
Dans les années 1980, Ace Records a sorti deux LP de Phillips : « Gene Phillips & His Rhythm Aces » et « I Like “Em Fat ». En 2000, ont aussi paru sur Ace le CD « Swinging The Blues » et, en 2003, les autres morceaux de Phillips sur Modern ont été publiés sur « Drinkin’ and Stinkin’ ».


Sources :
• Marv Goldberg’s R&B Notebook – 2024 (www.uncamarvy.com)
• Stefan Wirz – www.wirz.de
• Phil Dubois : « The Jump Blues Guitar Killers » – 2001
• Big Road Blues, émission du 09/02/2020
• Ressources diverses internet et pochettes de disques


Par Patrick Derrien