Ou l’histoire d’une respiration (1ère partie)
• Un a cappella pour attaquer l’os. Du rocailleux, vrai et cru. Du direct et du brutal qui mange les voyelles pour mieux appuyer les consonnes, où les fins de phrases sont broyées et concassées… Un parlé-chanté sans joliesse, aux antipodes d’un bel canto d’apparat. Une histoire africaine de musique collective, d’appel et de réponse, où le rythme est tout autant dans la voix que dans le corps. Une respiration pour porter le rythme et l’émotion.
Le « axe song », ce chant de prisonniers enregistré au fond du Sud par Alan Lomax est aussi violent et prenant que les coups de hache qui le rythment. Les images du leader prêcheur auquel répondent les autres détenus renforcent le côté hypnotique de la musique. Dans l’extrait du documentaire, on voit Alan Lomax écouter le son qu’il a lui-même enregistré des années auparavant, comme s’il le découvrait pour la première fois.
Une musique qui vaut toutes les symphonies du monde, dit-il. Pour un peu, on se croirait dans le film O’ Brother des frères Coen quand, après avoir creusé les supposées tombes de Georges Clooney et de ses affidés, le groupe de gospel des Fairfield Four entonne Lonesome Valley. Un temps suspendu sous la menace armée d’un shérif que l’on sent philosophiquement proche de Gengis Khan… La qualité du faux quatuor – ils ne sont que trois à apparaître à l’écran – est à elle seule un résumé de l’histoire de ces voix mêlées aux accords mouvants où le rythme intérieur paraît à même de s’affranchir de toute volonté de rigidité métronomique. Une respiration qui laisse flotter la tension en renforçant l’instant dramatique…

Même impression sans effet de caméra avec la vidéo de Son House entonnant Grinnin´in Your Face. La chemise à jabot et le nœud papillon n’empêchent pas le puissant ressenti organique. Un cri premier qui touche au plus profond, un holler véritable « chant du champ » avec son attaque rude, son vibrato et ses glissandos intenses. Un call and response en solo. Le corps et les mains paraissent faire écho à la voix. Un rapport au silence tout aussi particulier que celui qu’est à même de tisser Mahalia Jackson dans le Come Sunday de la suite de Duke Ellington « Black, Brown and Beige ». Plus encore que le morceau original de 1958 – arrangé avec orchestre –, c’est le bonus track paru ultérieurement qui rafle la mise. Sans accompagnement, la voix de la chanteuse transforme la composition en une prière musicale. Le terme épure semble avoir été créé pour cet instant.

Une intensité émotionnelle comparable lorsque Mahalia Jackson exhortera Martin Luther King à sortir son I Have a Dream historique au terme de la marche sur Washington de 1963. Son incantation personnelle prémonitoire devant les marches du Capitole est un moment de grâce. Là non plus, pas besoin de big band pour se répandre et s’épanouir. La seule voix suffit à électriser les 200.000 personnes présentes autour de l’esplanade du Lincoln Mémorial : « Tell them about the dream, Martin ! ».
En 1972, lors de la messe de l’enterrement de la grande chanteuse à la Greater Salem Baptist Church de Chicago, c’est Aretha Franklin qui prendra le relais. Son Precious Lord, Take my Hand solitaire frise les mêmes cimes, avec un souffle tout aussi fluctuant et un rythme qui se perd dans le fond du fond du temps.
Une solitude d’a capella qu’aurait assurément fait sienne la Néo-Orléanaise Sister Gertrude Morgan. Révélée dans l’Associated Artists Gallery sur St Peter Street – qui va devenir par la suite le célèbre Preservation Hall (1961) –, cette « none des rues » a produit une musique atypique, tout aussi obsédante que celle les artistes déjà cités. S’accompagnant de son seul tambourin, sa capacité à monter l’intensité émotionnelle va de pair avec un talent de peintre naïf tout aussi bouleversant que bluffant. La chanteuse et la peintre font la paire. Deux formes d’expression dans un socle commun. Quand Gertrude se peint avec son fiancé Jesus ou quand elle entonne Take My Hand, Lead Me On, la respiration est la même.

Le souffle de vie caresse le rythme pour mieux le dompter. Une gageure que le saxophoniste Coleman Hawkins a fait sienne dès 1948 pour une première : un solo instrumental sans accompagnement nommé Picasso ; une gageure avec, là aussi, une référence picturale forte. Comme chez Picasso, il y a là une déstructuration de la forme et une envie de liberté. Jouer « free-avant-le-free » dans une alternance de phrases longues toutes en rondeur et d’injonctions brèves et autoritaires entraîne l’auditeur dans un autre monde. Plus que tout, le respect du silence, de ses instants flottants, ramène au holler premier.

Même cause, mêmes effets quand quelques cinquante-six années plus tard, Branford Marsalis s’empare du concept popularisé pour en faire un disque complet. Enregistré live dans la Grace Cathedral de San Fransisco, lieu des premiers concerts de musique sacrée de Duke Ellington, le frère de Winton fait rebondir le saxophone sur les arches de la bâtisse. La balance son/espace du Blues For One redessine l’architecture des voûtes. Rarement l’expression italienne a capella – « à la chapelle » – aura trouvé une illustration sonore aussi juste.

Il y a peu, la chanteuse de R&B Brandy, accompagnée par le girl group June’s Diary, revisitait sans accompagnement l’hymne américain à l’occasion du All Star Game de la NBA avec un même respect du soupir que Mahalia Jackson ou le Fairfield Four. Preuve qu’une boucle n’a pas besoin d’artifice pour se boucler d’elle-même. Un souffle et un soupir suffisent pour retrouver le fil de la grande histoire de la musique afro-américaine… (à suivre).
Stéphane Colin