Lady Adrena

Lady Adrena et Keith Johnson, Morgan Freeman's Blues Experience. Photo DR (collection Lady Adrena).

L’odyssée symphonique de Lady Adrena

• Dans l’univers du Blues, certaines rencontres laissent une empreinte plus profonde que d’autres. J’entretiens des liens avec Adrienne Ervin – plus connue sous le nom de “Lady Adrena” – depuis de nombreuses années ; mais c’est lors du Chicago Blues Festival 2025, alors qu’elle figurait parmi les invités d’honneur, que nous avons véritablement fait connaissance. Aujourd’hui, elle est l’une des voix piliers du somptueux projet “Morgan Freeman’s Symphonic Blues Experience”. Sous l’égide et la narration du formidable acteur qui co-dirige également le célèbre Ground Zero Blues Club à Clarksdale, cette aventure réunit une troupe d’élite : aux côtés de Lady Adrena (dont l’album « Recipe for the Blues » en 2023 est une étape majeure), on retrouve Anthony “Big A” Sherrod, Keith Johnson, Vasti Jackson et Jacqueline “Jaxx” Nassar. Ensemble, soutenus par Lee Williams (batterie), Adrian “Rev Slim” Forrest (basse) et Mark Yacovone (claviers), ils transcendent le genre aux côtés d’un orchestre symphonique, sous la direction du chef d’orchestre Martin Gellner. Voici le récit de Lady Adrena, des chorales de Jackson aux plus grands auditoriums…

Affiche de la Morgan Freeman’s Symphonie Blues Experience avec, de gauche à droite, Lee Williams, Lady Adrena, Morgan Freeman, Anthony “Big A” Sherrod (courtesy of Lady Adrena).

Enfance à Jackson, Mississippi

Je suis née le 24 mai 1980 et mon histoire est indissociable de l’identité musicale de Jackson. J’ai grandi dans une église baptiste du Sud où la musique n’était pas un simple ornement, mais le moteur de chaque office. À cinq ans, je chantais déjà mon premier solo. J’ai passé mon enfance à sillonner la région avec le quatuor de mon père et de mon oncle, ce qui m’a plongée très tôt dans le monde de la musique. Chaque troisième dimanche, je menais la chorale des jeunes en tant que soprano. Cette église a été ma fondation : à 18 ans, j’en suis devenue la directrice, un rôle que je tiens toujours aujourd’hui. En parallèle, de l’école primaire au lycée, j’étais dans la chorale et batteuse dans l’orchestre de l’école. Nous voyagions pour des compétitions et nous chantions dans les résidences des gouverneurs. J’y ai appris la discipline de la scène et la précision du rythme.

Lady Adrena et son band, Chicago Blues Festival 2025. Photo © Jean-Luc Vabres

Une perruque pour pour faire comme Koko Taylor

Honnêtement, c’est par accident que j’ai trouvé mon chemin vers le Blues. À l’époque, la Southern Soul n’existait pas encore. Je passais beaucoup de temps avec mes cousins plus âgés qui écoutaient Bobby “Blue” Bland, Bobby Rush, Millie Jackson, Shirley Brown, Tyrone Davis ou Johnnie Taylor. Pour nous, c’étaient les maîtres de la Soul. Mais ma véritable éducation au Blues, je la dois à ma tante Earlene, que l’on avait baptisée “The Bootleg Woman” ! On l’avait surnommée également “Pistol Toting Earlene” (NDLR : “Earlene La Gâchette”) ! Elle écoutait Muddy Waters, B.B. King, Big Mama Thornton, Howling Wolf, Albert King, Aretha Franklin et Koko Taylor. Elle possédait chez elle la même perruque que Koko. Enfant, je me faisais bien sûr un plaisir de la mettre et je chantais et dansais sur Wang Dang Doodle et ses autres succès. Ma chanson Blues Chose Me est totalement autobiographique : je n’ai pas choisi le Blues, c’est lui qui m’a choisie.

Lady Adrena et sa formation, Denton Blues Festival 2025. Photo DR (collection Lady Adrena).

Gospel et Blues : une seule musique

Le Blues et le Gospel sont plus que des cousins : ce sont des frères et sœurs. Ils se ressemblent énormément : les accords, les instruments, l’émotion brute. La seule différence, ce sont les paroles. C’est cette essence que j’ai cultivée à Jackson, entourée de talents comme Dexter Allen et Mr. Sipp qui m’ont aidée à faire mon premier album intitulé « Recipe for the Blues » (NDLR : Sweet Success Records). Pour moi, le Blues se vit régulièrement à Jackson dans ces deux formidables lieux que sont le Hal and Mal’s ou le Frank Jones Corner, où l’on y croise fréquemment des légendes comme Bobby Rush ou Eddie Cotton.

J’ai souvent eu des engagements au fameux Ground Zero à Clarksdale. La programmatrice de l’établissement, Tameal “Ms T” Edwards, fut intéressée par mon feeling gospel lorsque lorsque le projet de Morgan Freeman de marier le Blues à un orchestre symphonique commençait à prendre forme. La voix de Morgan Freeman et les visuels ajoutent une profondeur incroyable au spectacle. De toute façon, Morgan pourrait lire une notice de shampoing et vous seriez aussitôt captivés !

De gauche à droite : Keith Johnson, Drian ‘Rev Slim’ Forrest, Lady Adrena, Anthony “Big A” Sherrod, Lee Williams. Photo DR (collection Lady Adrena).

Tameal a suffisamment cru en moi pour m’intégrer à cette grande aventure. Au début, j’étais timide, j’essayais de comprendre comment tout cela fonctionnait. Je n’avais jamais chanté avec un orchestre, dans de grands auditoriums. Même si j’ai déjà partagé de grandes scènes avec des artistes de renom, tout cela était totalement nouveau pour moi. Mais je lui suis reconnaissante de m’avoir offert cette opportunité, je suis heureuse de chanter le Blues dans de telles conditions et ravie de le faire aux côtés d’un orchestre symphonique, et aux côtés d’autres grands artistes et musiciens du Mississippi.

Lady Adrena chantant avec l’orchestre symphonique, Morgan Freeman’s Symphonie Blues Expérience. Photo DR (collection Lady Adrena).

Qui aurait pu l’imaginer ? Qui aurait pu le deviner ? Je vais vous dire qui : ma mère et moi ! À l’époque où je mettais la perruque de ma tante pour imiter Koko Taylor, ma mère me disait toujours que ma place était dans le Blues après m’avoir vue remporter un prix à l’International Blues Challenge de Vicksburg. Ce que je vis avec cette formidable tournée est encore irréel pour moi. Je dois me pincer après chaque représentation, chaque applaudissement, chaque standing ovation. La meilleure partie pour moi, c’est d’entendre et de lire ce que le public a ressenti après ma performance. Ce projet est vraiment une expérience hors-norme. Il raconte l’histoire et l’évolution du Blues à travers le chant et des illustrations poignantes, accompagnées par un orchestre et narrés avec force et talent par Morgan Freeman.

De gauche à droite : Linda Keenan, Morgan Freeman, Lady Adrena. Photo DR (collection Lady Adrena).

Qui aurait pensé à fusionner le Blues avec un grand orchestre ? Il faut vraiment être là pour le vivre. La voix de Morgan et les visuels ajoutent une profondeur incroyable. Son talent de conteur vous transperce, l’émotion est palpable. Grâce à lui, on ressent la mélodie et on interprète les paroles différemment. En privé, il est d’une simplicité désarmante et très drôle. Il adore raconter des blagues. Je me souviens de ce moment pour notre première représentation où j’ai pleuré sur scène, lui et Linda, sa compagne, sont venus dans ma loge et elle aussi pleurait toutes les larmes de son corps. Morgan m’a dit : « Pourquoi pleures-tu ? Tu as été fantastique ! ». Il n’avait aucune idée de ce qui s’était passé avant que le rideau ne s’ouvre, la pression que j’avais, mais toute l’équipe avant le lever de rideau s’était rassemblée en se tenant la main et nous nous sommes encouragés avant de nous prendre dans les bras. Bien sûr, Morgan a fait une blague pour détendre l’atmosphère. Il m’a dit avec sa voix sérieuse : « J’ai une seule chose négative à dire sur ce titre de Ray Charles… ». Mes yeux se sont agrandis, et il a ajouté : « La prochaine fois, dis “J’avais un homme” au lieu de “J’avais une femme” » (en référence aux paroles de Hard Times). « Change-moi ça ! », a-t-il lancé. Nous avons tous éclaté de rire. Il me questionnait souvent sur mes robes parce que je n’en porte jamais une deux fois. Il nous donnait toujours à tous des accolades, des poignées de main et, à moi, un baiser sur la joue. Nous avons partagé de magnifiques moments autour d’une table à dîner où nous nous mettions à chanter du Blues et du Al Green. Morgan Freeman vénère Al Green. Nous faisions aussi des tables rondes sur le Blues dans certaines villes pour parler de cette formidable aventure, de ce qu’elle signifie pour nous et nos carrières, et répondre aux questions du public.

De gauche à droite : Anthony “Big A” Sherrod (chant, guitare), Adrian ‘Rev Slim’ Forrest (basse), Lady Adrena (chant), Lee Williams (drums), Mark Yacovone (claviers), Keith Johnson (chant, guitare), Martin Gellner (chef d’orchestre). Photo DR (collection Lady Adrena).

Eric Meier, Big A et la magie de l’arrangement

Cette idée de joindre la symphonie au Blues est née avec le copropriétaire du Ground Zero, Eric Meier. Il a travaillé sans relâche pour donner vie à cette vision. Il possède un musée du Blues à Clarksdale, non loin du club, qui joue un rôle immense dans la préservation de notre culture. C’est là que Big A officie en tant que professeur, donnant des cours de musique à des étudiants venus du monde entier. Eric fait un travail formidable pour préserver les artistes et l’âme du Delta. Il y a plusieurs morceaux marquants au cours du spectacle, mais un en particulier sur le classique de Son House : Death Letter Blues, mené de main de maître par Keith Johnson. Il y a des ponts musicaux dans la chanson où notre chef d’orchestre – Martin Gellner – qui vient d’Autriche, a placé un arrangement de folie. Alors, quand Keith n’est pas là et que je dois chanter en duo avec celui qui le remplace, quand on arrive à cette partie, on peut basculer vers le Classique ou le Rock. Notre maestro est qualifié et talentueux. La façon dont il a travaillé les arrangements magnifie la musique symphonique, elle se marie parfaitement avec le groupe. Il n’y a pas de choc sonore, aucune section n’écrase l’autre. L’alchimie est parfaite.

Lady Adrena et “Big A” Sherrod, coulisses du Morgan Freeman’s Symphonic Blues Experience. Photo DR (collection Lady Adrena).

Un agenda chargé

Passer de la Southern Soul à la symphonie n’a pas été un défi. Dans la Southern Soul, quand le budget ne permettait pas d’avoir un groupe, nous chantions sur des bandes-sons (NDLR : tracks). J’ai donc appris à respecter le timing et les mesures à la lettre. Le plus drôle, souvent, c’est le public : j’ai vu des dames se boucher les oreilles au début et danser à la fin ! J’ai aussi appris que la symphonie n’aime pas le bruit : si on dépasse un certain volume, j’en ai vu certains quitter la scène pour vérifier les décibels et ne jamais revenir (rires) ! Mes souvenirs préférés au fil de la tournée sont nos concerts à Central Park, Nashville, St. Louis et Chicago. Nous avons pour cette année 2026, de nouvelles dates à honorer aux quatre coins du pays.

De gauche à droite : Jacqueline “Jaxx” Nassar, Lady Adrena, Keith Johnson. Photo DR (collection Lady Adrena).

Si j’avais un message à faire passer à de futures chanteuses, ce serait une citation d’une chanson de James Brown : « C’est un monde d’hommes, mais ce ne serait rien sans une femme ou une fille ! ». Je leur dirais également : N’arrêtez jamais d’essayer d’atteindre votre objectif, quel qu’il puisse être. Donnez-vous à 100 %, peu importe la forme que cela prend pour vous, puis ajoutez encore 10 % supplémentaires. Trouvez votre public et gardez la joie et le feu sacré intacts. Même si j’ai commencé avec la Southern Soul, le Blues est l’endroit auquel j’appartiens. Je n’ai pas choisi le Blues, c’est le Blues qui m’a choisie.

Je travaille en ce moment sur mon deuxième album qui comportera quelques touches symphoniques. La technologie me permet d’avancer même par exemple quand je suis en tournée avec le Symphonie Blues Expérience, en envoyant mes voix à mes producteurs. Et surtout, j’attends tout le monde pour mon anniversaire et mon retour à Jackson le 24 mai prochain au Hal and Mal’s pour une soirée qui réserve beaucoup de surprises musicales !

Lady Adrian, Morgan Freeman’s Symphonic Blues Experience. Photo DR (collection Lady Adrena).

Finalement, le parcours de Lady Adrena nous rappelle que le Blues n’est pas une tradition figée dans le passé, mais une émotion en constante évolution. En mariant le douze mesures et la majesté d’un orchestre symphonique, elle ne se contente pas de chanter : elle transmet une histoire. Qu’elle soit sur la scène mythique du Chicago Blues Festival, dans l’intimité d’une répétition à Jackson, ou au Davies Symphony Hall de San Francisco, sa force reste la même : cette sincérité brute héritée de sa tante Earlene et cette rigueur forgée sur les bancs de l’église. Le Blues l’a choisie, et il est clair qu’il ne s’est pas trompé.


Par Jean-Luc Vabres