Chroniques #93

• L’actualité des disques, livres et films traitant de blues, soul, gospel, r’n’b, zydeco et autres musiques afro-américaines qui nous touchent, vue par ABS Magazine Online…

Dedicated Men Of Zion

Coming Up Through The Years

Music Maker Foundation MMCD 229 – www.musicmaker.org

Sous l’égide du label Music Maker, l’album « Coming Up Through the Years » nous plonge au cœur de la « Sacred Soul » de Caroline du Nord. Ce disque est avant tout l’œuvre d’un clan familial soudé : autour du leader Anthony « Amp » Daniels, qui auparavant avait fait une carrière dans le R’n’B à Atlanta, on retrouve son frère Antwan ainsi que des parents proches, dont Tyron Harris et Marcus Suggs. Cette fraternité forgée par des décennies de pratique au sein de diverses congrégations donne aux harmonies vocales une fluidité et une cohésion que seule une vie passée à chanter ensemble peut offrir. Ici, la musique n’est pas une simple performance, mais un souffle vital partagé entre des hommes liés par une histoire commune. Loin des productions gospel trop lisses, cet opus privilégie un son brut, magnifié par le travail de Bruce Watson et Jimbo Mathus. Le morceau-titre, Coming Up Through the Years, ouvre le bal avec une intensité désarmante, c’est une pièce autobiographique qui traite de la résilience avec une sincérité qui prend immédiatement à la gorge. Le groupe enchaîne avec l’implacable Nobody’s Fault porté par une basse rugueuse et un rythme hypnotique, tandis que Jesus Is Waiting installe une atmosphère de transe où les voix s’entrelacent avec une ferveur mystique. L’album déploie une énergie constante, culminant sur le jubilatoire Victory, véritable hymne de célébration. On est également saisi par la profondeur de What You Gonna Do, un titre aux accents plus sombres qui interroge l’âme, ou par la pureté de Tone Them Bells, où le dépouillement instrumental laisse toute la place au grain naturel et à la chaleur des voix. En refermant le disque sur une courte version a cappella de No Ways Tired, les Dedicated Men of Zion prouvent que leur musique est une passerelle vibrante entre les racines du passé et l’énergie du présent. Avec cette œuvre d’une justesse exemplaire, le label de Tim Duffy, Music Maker, confirme une nouvelle fois son excellence. – Jean-Luc Vabres


Charles TINER

Good Soul

No label-No number / Diffusion Blind Raccoon

Charles Tiner m’était totalement inconnu avant ce CD, bien que ce soit son second. Le précédent était sorti en 2021 sous le pseudonyme N’Treble. Charles Tiner est né à Chicago. Avec un père pasteur baptiste, le petit Charles est strictement élevé dans la religion. Il chante et apprend très tôt à jouer du piano et de l’orgue. Ainsi devient-il un des musiciens de l’église de son père à Spingfield, Illinois, où la famille s’est installée. Jouissant d’une belle voix grave et puissante et de talents d’auteur-compositeur en plus de ses qualités de pianiste-organiste, il s’oriente naturellement vers la musique après des études universitaires à Saint Louis, Missouri. Il offre ainsi un disque avec douze chansons, onze profanes de son cru et une seule reprise, celle du classique du Gospel Don’t Let The Devil Ride du Révérend Orvis Mays (et non de Charles Tiner comme indiqué sur le CD) en style funk blues. Le gros son du titre d’ouverture, Be A Man, marque les esprits : les arrangements de Charles Tiner sont remarquables ; sa voix chaude et son riff d’orgue se mêlent habilement au son lourd de la guitare de John Virgin, aux cuivres et aux choristes. Avec Bad Woman, on remarque le saxophoniste Theodore Fisher et une nouvelle fois des arrangements très léchés ce qui est aussi une des grandes qualités de Charles Tiner. Celui-ci interprète le soul blues lent Blue Moon au piano et à l’orgue avec une bonne partie de guitare de Travis Aldridge. Place au blues acoustique Don’t Bau Me Nun avec guitare, harmonica et washboard pour soutenir la belle voix de Charles Tiner qui délaisse ici ses claviers ; on pense à Keb Mo. L’écoute du shuffle mid-tempo Night Rider est agréable. Peace By The River et ses arrangements sophistiqués tirent un peu trop vers la variété indigeste. She Made A Move on Me et son piano jazzy joué par Ezra Cassidy pourrait être un tube sur les radios du Sud. Avec l’excellent blues lent Two Wrongs Don’t Make It Right, Charles Tiner déploie toute l’étendue de son talent vocal. Funky est Don’t Be A fool Too Long. La belle partie pianistique de Charles Tiner, la contrebasse de Charles Fox, l’harmonica swinguant de Chris Camp et les choristes Sandra Chappel et Regina Stewart-Byrd interprétant Put Your Money On Me concluent avec brio un disque réussi. Ce « Good Soul » est une belle découverte. Le talentueux Charles Tiner mérite que vous tendiez une oreille attentive à sa musique. – Gilbert Guyonnet


Bernard  Sellam and the Boyz from the Hood   

Barnyard Boogie   

Absilone CD

Waouh !  Ce disque est un véritable événement dans le monde du blues made in France ! Un groupe de rhythm’n’blues authentique et original composé de musiciens français qui nous sort un album de très haut niveau. Il s’agit de leur deuxième disque, composé de 14 titres dont 11 créations originales, fidèles au style des grands interprètes de cette fabuleuse musique, bénéficiant de somptueux arrangements signés Gilles Arcens. Mais il faut avant tout citer ces excellents musiciens : le chanteur et guitariste Bernard Sellam, le saxophoniste Frank Mottin et le baryton David Cayrou au son magnifique, Eric Léglise à la basse, Julien Bigey aux drums et Damien Daigneau aux claviers ; ils sont impeccablement renforcés par trois trompettistes, trois trombones et quatre autres saxophones suivant les titres. Les compositions sont bien dans le coup, du niveau des meilleures du genre : ils ont tout compris du R’n’B et des titres comme I Can’t Quit, Weeping and Lying ou Let’s Have a Ball Tonight pourraient fort bien devenir des nouveaux classiques de cette musique. Les trois reprises sont fort bien choisies : Blue Jean Shuffle du grand saxophoniste Plas Johnson, Broke and Lonely signé Johnny Otis et Johnny Watson et You Don’t Know du chanteur trop peu connu Walter Spriggs que je vous engage à découvrir. Ce disque est du niveau des enregistrements R’n’B de Duke Robillard et, en France, proche de Nico Duportal. Un disque généreux, vibrant et résolument ancré dans l’élégance du vintage sans céder à la nostalgie. Un disque qui fait du bien par ces temps à l’actualité morose.Marin Poumérol


Various Artists

The Last Real Texas Blues Album – Antone’s 

Antone’s / New West Records 2025

Clifford Antone a ouvert son club à Austin le 15 juillet 1975 à une époque où le blues était au creux de la vague aux USA. L’ouverture de ce club a une importance historique considérable. Antone’s a relancé essentiellement de vieux bluesmen noirs qui tombaient alors dans l’oubli. Muddy Waters s’y est produit cinq soirs de suite dès la première année. Jimmy Reed y fut programmé deux semaines avant sa mort en 1976. Cela a généré un engouement auprès des jeunes étudiants locaux blancs, remettant le blues à la mode et amenant l’émergence d’une nouvelle génération de musiciens, jeunes et Blancs comme Kim Wilson, Jimmy Vaughan (Fabulous Thunderbirds), Stevie Ray Vaughan, Derek O’Brian, Lou Ann Barton, Angela Strehli, Marcia Ball etc… Pour le 10ème anniversaire du club, deux CD étaient alors sortis sur le label Antone’s Records : « Antone’s anniversary – Antology : vol. 1 et vol. 2. Live From Antone’s » enregistrés sur place avec les musiciens alors programmés au club : Otis Rush, Albert Collins, Buddy Guy, James Cotton, Pinetop Perkins, Jimmy Rogers, Hubert Sumlin, Snooky Pryor, Eddie Taylor, Sunnyland Slim, Lazy Lester, Mel Brown plus quelques sidemen comme Bob Stroger, Willie “Big Eyes” Smith, Calvin Jones, Russell Jackson, Tony Coleman, Ted Harvey… Évidemment, ces deux cd sont excellents ! James Cotton et Pinetop Perkins ont aussi sorti des disques live au club Antone’s. Un double CD était sorti en 1996 à l’occasion du 20ème anniversaire du club, toujours sur le label Antone’s avec notamment des performances de Buddy Guy, James Cotton, Pinetop Perkins, Jimmy Rogers, Luther Tucker, Snooky Pryor, Lavelle White, Pete Mayes, Lazy Lester, Hubert Sumlin, Willie Smith, Bob Stroger mais aussi de jeunes blancs qui ont émergé dans le club comme Kim Wilson, Teddy Morgan, Angela Strelhi, Sue Foley, Doyle Bramhall, Guy Forsyth, Derek O’Brian, Kaz Kazanoff, Johnny Moeller, George Rains, Doug Sahm. Le club Antone’s est devenu mythique et a survécu au décès de son patron Clifford Antone en mai 2006. Vingt ans plus tard, il fête son 50ème anniversaire avec la sortie de ce CD de 18 titres enregistrés à l’automne 2024 aux studios Arlyn à Austin, TX, pour 16 titres et à Electrical Audio à Chicago, IL, pour les deux autres. Doug Sahm avait enregistré en 1988 au club Antone’s un disque marquant intitulé « The Last Real Texas Blues Album » sorti en 1994 sur le label Antone’s. C’est pour rendre hommage à Doug Sahm que ce CD anniversaire reprend le même titre. La liste des musiciens choisis pour ce disque est prestigieuse : Bobby Rush, John Primer, Lil’ Ed, Lurrie Bell, Big Bill Morganfield, Benny Turner, Ruthie Forster, CJ Chenier, Lynn August ainsi que des musiciens qui ont émergé chez Antone’s comme Kim Wilson, Jimmy Vaughan, Doyle Bramhall II et des sidemen comme Derek O’Brian, Kaz Kazanoff, Nick Connolly, Johnny et Jay Moeller et même Anson Funderburgh, Billy Flynn et Billy Gibbons ! On note aussi la présence sur ce disque de plusieurs musiciens de deuxième génération dont le papa s’était produit au club Antone’s au siècle dernier : Lurrie Bell, Steve Bell, Big Bill Morganfield, CJ Chenier, Kenny Smith et Rodd Bland. Au niveau des morceaux choisis, on ne retrouve malheureusement rien de bien original, que des standards bien connus (The sky is crying, The things that I used to do, Honest I do, Bad Boy, Going Down, Reconsider baby, etc). Rien de bien nouveau certes, mais un disque très agréable à écouter que je conseille fortement, avec quelques pépites. J’adore en particulier la version de Reconsider Baby par Benny Turner et surtout le Willie the Wimp (un titre de Bill Carter popularisé dans les années 80 par Stevie Ray Vaughan) version Zydeco par CJ Chenier, qui est une grande réussite ! J’aime aussi beaucoup la reprise de You’ll lose a good thing de Barbara Lynn par Kam Franklin, une jeune chanteuse Texane pas forcément habituée à chanter du blues, sans doute aussi la moins connue du disque (au moins en France) mais qui tire bien son épingle du jeu. On peut parler de révélation, à suivre en tous cas … Le disque contient sans doute le dernier enregistrement de Lynn August décédé le 12 février 2025 (The things that I used to do) et il se termine par un titre de Lavelle White (96 ans !) sobrement intitulé Message from Miss Lavelle. – Jocelyn Richez


Eric Bibb

One Mississippi

Repute Records/ Proper 

Par un après-midi glacial à Stockholm, plus tôt cet hiver, cette lumière du Nord qui se dissout dans les fenêtres du studio comme une aquarelle pâle, Eric Bibb était assis avec sa guitare, ajustant silencieusement une phrase que le producteur Glen Scott façonnait encore derrière la console. C’était l’un de ces instants où le temps semble se replier sur lui-même, quand un artiste, après une carrière déjà bien remplie, atteint quelque chose de familier et pourtant étonnamment nouveau. Ce fut notre première rencontre avec « One Mississippi », le très attendu retour discographique de Bibb. Même sous cette forme encore inachevée, on comprenait déjà que l’album appartiendrait à cette catégorie rare d’œuvres profondément enracinées, mais capables de révéler l’inattendu. Enregistré en Suède, « One Mississippi » réunit un ensemble remarquable : Robbie McIntosh aux guitares slide, dobro et résonateur, Paul Jones à l’harmonica, Sven Lindvall au tuba, et Eric Bibb au chant et à la guitare acoustique. La chimie entre eux est immédiate, presque palpable. « Je suis ravi d’avoir Paul Jones et Robbie McIntosh à mes côtés », confie Bibb. « Muddy Waters est l’un de mes morceaux préférés. La production de Glen Scott est une véritable leçon de funk. » L’album, ajoute-t-il, est à bien des égards une lettre d’amour, adressée non seulement au Mississippi, à son héritage musical, mais aussi aux histoires, aux douleurs et aux victoires qui longent ses rives comme des strates géologiques. Retracer la trajectoire artistique de Bibb, c’est reconnaître l’héritage qu’il porte. Il a grandi dans un foyer où l’engagement civique n’était pas une idée abstraite mais une pratique quotidienne, son père marchait aux côtés du Dr Martin Luther King Jr., une proximité avec l’Histoire qui a façonné sa vision du monde bien avant qu’il ne trouve sa propre voix. On entend cet héritage dans son écriture : une clarté morale, un sens de la mémoire, un phrasé que l’on sent pesé et mûri. Son blues est moderne, réfléchi, chargé d’intention. Chaque mot semble l’ombre portée d’une méditation. Chaque note surgit comme la conséquence audible d’années de vie, de pensée, d’observation. Dans le paysage musical actuel, « One Mississippi » se distingue précisément parce qu’il refuse d’être défini par une seule identité. Bien que le blues en soit la colonne vertébrale, Bibb, à l’image de Keb’ Mo’ et de ces artistes pour qui le genre est un point de départ plutôt qu’une frontière, circule avec une élégance tranquille entre plusieurs mondes sonores. L’album porte des traces de folk, des couleurs harmoniques héritées du jazz, une urgence syncopée venue du funk. Certaines transitions sont si naturelles qu’elles semblent contenir des influences impossibles à nommer. Ce qui ancre cependant le disque, c’est son intimité. Sur plusieurs titres, Bibb adopte un ton presque confidentiel, comme s’il s’adressait directement à l’auditeur, assis autour d’un feu ou à une table de cuisine. Sous cet angle, « One Mississippi » évoque ces productions discrètes mais méticuleuses de la fin des années 70 et du début des années 80, des albums conçus non pour impressionner mais pour durer, avec des mélodies ciselées et des arrangements à la fois simples et saisissants. Rien de tapageur ici ; aucune fioriture inutile. La force du disque réside dans sa limpidité. Une écoute attentive révèle l’architecture interne du projet. Muddy Waters, déjà évoqué, sert de point d’ancrage : à la fois hommage et réinvention. Un autre titre, Godown O’Hanna, plonge plus profondément encore dans le réservoir émotionnel de Bibb : un cri du cœur, porté par une instrumentation épurée et une voix qui résonne longtemps après la dernière note. Tout au long de l’album, on perçoit les artistes qui ont formé son paysage intérieur : la précision narrative de Dylan, l’exigence morale de Baez, la tendresse militante de Seeger, la gravité d’Odetta, la chaleur de Richie Havens, l’élasticité de Taj Mahal. Ces influences ne s’affichent jamais comme des citations, mais comme des échos, subtilement tissés dans la texture musicale. Et pourtant, la réussite la plus remarquable de « One Mississippi » tient peut-être à sa capacité d’habiter plusieurs temporalités en même temps. C’est un album qui regarde vers l’arrière, vers les histoires du Mississippi, vers les maîtres du Blues qui les ont portées, vers l’histoire familiale de Bibb. Mais il regarde aussi vers l’avant, affirmant que le Blues n’est pas une archive figée mais un art vivant, capable d’absorber et de refléter les turbulences de notre époque. À un moment où les identités culturelles semblent fragmentées, Bibb offre un rare sentiment de continuité. Après plusieurs écoutes – car « One Mississippi » ne se laisse pas saisir d’un seul coup –, on comprend que sa richesse tient autant à sa construction qu’à sa patience. Bibb ne précipite rien. Il invite l’auditeur à ralentir, à habiter la musique plutôt qu’à la consommer. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut toujours écouter le blues, tout comme le jazz ou la musique classique : en profondeur, avec attention, avec la volonté de découvrir à chaque fois un nouvel éclairage. « One Mississippi » est un disque de substance et d’esprit, façonné par l’Histoire mais ouvert à la réinvention. Et il nous rappelle, avec calme mais puissance, pourquoi Eric Bibb demeure l’une des voix les plus profondément résonantes de la musique américaine contemporaine. – Thierry De Clemensat


Lil’Ed & The Blues Imperials

Slideways

Alligator Records ALCD 5030 – www.alligator.com

Quarante ans après avoir été repérés par le boss d’Alligator Records, Bruce Iglauer, Lil’ Ed & The Blues Imperials font un retour tonitruant en 2026 avec « Slideways ». Ce dixième opus est bien plus qu’une simple sortie de studio, c’est le témoignage d’une fidélité rare à un son brut qui n’a pas pris une ride. Pour bien saisir l’urgence qui se dégage de ces nouveaux morceaux, il faut se souvenir d’où vient cette bande : d’une époque où la musique était un exutoire vital après de longues journées de labeur. Bien avant de faire le tour du monde, Ed Williams passait ses journées à polir des carrosseries au Red Carpet Car Wash, tandis que son demi-frère et bassiste, James “Pookie” Young, gagnait sa vie au volant d’un bus scolaire. La nuit venue, ils retrouvaient l’ambiance électrique des clubs du West Side comme le Big Duke’s Blue Flame. C’est là, sous l’œil de leur oncle, le maître de la slide J.B. Hutto, qu’ils ont appris à transformer la fatigue en boogie incendiaire. Cette authenticité se ressent encore aujourd’hui dans chaque note de ce nouvel album co-produit par Iglauer et Ed lui-même. Ce qui frappe dans ce nouveau CD, c’est cette cohésion devenue presque télépathique au fil des décennies. Autour de la guitare d’Ed, le noyau dur composé de Pookie, Mike Garrett et Kelly Littleton n’a quasiment pas changé depuis la fin des années 80. L’album démarre fort avec la hargne de Bad All By Myself , avant de monter en puissance avec l’imparable One Foot On The Brake, One On The Gas. La tension est palpable sur 13th Street And Trouble, tandis qu’Ed s’autorise un clin d’œil à sa jeunesse avec The Flirt In The Car Wash Skirt. L’apport aux claviers de l’excellent Ben Levin est un plus indéniable, à l’image de son apport sur le poignant Homeless Blues. Récemment intronisés au Blues Hall of Fame, Lil’ Ed et ses Imperials prouvent que le blues de Chicago n’a pas besoin de fioritures pour rester efficace. Ils privilégient le feeling brut aux productions trop lisses, avec une musique qui mise tout sur l’émotion et l’énergie du moment. À l’image de leurs précédentes sessions, cet album réussi de bout en bout trouvera naturellement sa place dans votre discothèque. – Jean-Luc Vabres


Dwayne Burnside

Red Rooster

Lucky 13 Records

Fils de R.L. Burnside, Duwayne perpétue la tradition du Hill country blues. Son histoire se confond aussi avec celle des North Mississippi All Stars, des frères Cody et Luther Dickinson, dont il fut membre au début des années 2000. Une formation avec laquelle il se produit occasionnellement aujourd’hui encore, comme avec l’inclassable guitariste et batteur Jimbo Mathus. « Red Rooster » est son troisième album seulement depuis 1998. Il y rend hommage à son père en reprenant un Nightmare à l’atmosphère hypnotique. L’autre influence qui perce au fil de cet album est celle de Jimi Hendrix, évidente dès Circle in the sky, et toujours présente sur les deux titres suivants Somebody stole my gal et Things ain’t going my way, comme sur la ballade Talk sweet to me. Cody Dickinson vient rapper avec puissance sur le morceau King, Down and out, crédité à Bobby Womack, un démarquage de Nobody knows you when you’re down and out qui envoie les guitares dans les étoiles, avant le surprenant long folk blues Mississippi here I come dans lequel le chant n’arrive qu’au bout de quatre minutes. Un disque réussi et très attachant, qui plus est venant d’un artiste dont les productions n’encombrent pas le marché. – Dominique Lagarde


Michael King and The Icebreakers

Come With Me

Autoproduit 2025 – michaelkingandtheicebreakers.com

J’ai eu la chance de découvrir Michael King en live au Big Easy à Houston, Texas, le 15 octobre 2025 et j’ai pris une grosse claque ! J’avoue que je ne le connaissais alors pas et j’ai découvert une sorte d’OVNI, un guitariste exceptionnel (et je pèse mes mots) très inspiré par Albert Collins, d’où le nom de son groupe, les Icebreakers, exactement comme le groupe d’Albert Collins. On connait tous des guitaristes qui jouent dans le style de B.B. King (à commencer par D.K. Harrell), mais avouez que des guitaristes qui jouent dans le style d’Albert Collins, ça ne court pas les rues, même au Texas ! Son jeu de guitare se révèle spectaculaire, un mélange de puissance et de maitrise, un groove indéniable que l’on retrouve bien sur ce CD 5 titres autoproduit. Évidemment, je me suis renseigné pour savoir qui était ce phénomène. J’ai alors visité sa page facebook et son site web. J’ai appris que Michael King avait commencé très jeune à jouer de la batterie puis du piano mais qu’il ne jouait sérieusement de la guitare que depuis 2023, incroyable !!! En fait, il a été batteur pour des musiciens tels que Hash Brown, Texas Slim, Holland K Smith et Shawn Pittman. Et puis, ce qui est génial sur son site web, c’est qu’il a mis non seulement en écoute les 5 titres du disque, mais surtout ils sont en téléchargement gratuit ! Une occasion à ne pas rater de découvrir ce talentueux musicien Texan. * Le premier titre,  Come With Me, est une composition originale qu’il a écrite pour sa femme, où l’on trouve un joli solo de piano au milieu des envolées guitaristiques à la Albert King. Le deuxième morceau, Backstroke, est un instrumental qu’Albert Collins avait enregistré dans les années 60. Michael King reproduit de manière incroyable le son d’Albert Collins, c’est bluffant ! Le titre Iced In est un autre instrumental tout aussi incisif dans le style d’Albert Collins. Bad Case of the Blues est un blues lent de 6 minutes 40 où on retrouve la guitare aiguisée de Michael King pour des solos incandescents d’une grande intensité. Enfin, Lovin’ My Baby est un blues rapide toujours inspiré par sa femme où sa guitare fait encore merveille. Michael King est un musicien à découvrir et surtout à faire venir en France. Messieurs les programmateurs, il est très facile de le contacter via son site internet ! – Jocelyn Richez

https://michaelkingandtheicebreakers.com/music


Selwyn Birchwood

Electric Swamp Funkin’ Blues

Alligator Records ALCD 5029 – www.alligator.com

Orlando, Floride, est le paradigme de la mortifère « disneysation » du monde. Heureusement, quelques personnalités surnagent de cet océan de vulgarité et de laideur. Le chanteur-guitariste Selwyn Birchwood est un de ceux-là. Né en cette ville en 1985 d’un père originaire de Tobago et d’une mère anglaise, il s’épanouit en écoutant du Blues et Jimi Hendrix, loin de la mode chez les adolescents de la fin du siècle dernier. En 2009, sa rencontre avec le guitariste Sonny Rhodes va élargir son horizon. Celui-ci initie le jeune prodige de la guitare à la lap steel guitar. Le courant passe tellement bien entre les deux musiciens que Selwyn Birchwood est engagé par Sonny Rhodes et part en tournée. Ainsi apprend-il à diriger un orchestre et à écrire des arrangements. En outre il découvre les arcanes du business musical. Depuis 2010 l’artiste floridien dirige sa propre formation. Après avoir remporté le prix de l’International Blues Challenge à Memphis en 2013, Bruce Iglauer le signe sur son prestigieux label toujours indépendant, Alligator. Le cd « Don’t Call The Ambulance » (ALCD 4961) reçoit l’approbation justifiée de la critique en 2014. Pour ce nouveau disque ici chroniqué, Selwyn Birchwood a décidé de prendre en les rênes de son travail pour distiller sa vision artistique personnelle. En plus d’être l’auteur-compositeur des dix chansons et lead guitariste, Selwyn Birchwood est aux manettes de la production. Il dirige aussi de main de maître la réalisation du saisissant clip illustrant le premier single extrait du cd The Church Of Electric Swamp Funkin’ Blues. Qui est mieux placé que l’artiste pour définir sa démarche ? : « Cet album est l’aboutissement du son que je cultive depuis longtemps : un hommage aux racines tout en présentant la musique avec une perspective moderne. » Selwyn Birchwood a développé un son très influencé par Jimi Hendrix auquel il a incorporé, depuis l’origine, le saxophoniste baryton Regi Oliver. La ligne de basse de celui-ci est la marque d’un groove original très vite reconnaissable. Avec ses chansons, Selwyn Birchwood raconte des histoires aux thèmes très contemporains : Damaged Goods, All Hail The Algorithm, Talking Heads et The Struggle Is Real. Les joies et les peines de la paternité sont aussi abordées, avec en particulier Labour Of Love. Le jeu de guitare de Selwyn Birchwood est flamboyant sans excès. Ses excellentes compositions sont bien mises en valeur grâce à sa belle voix de basse « étoffée et mordante » (Rousseau) qui fait merveille. Intense est le soutien de l’orchestre. Un disque de très grande qualité. – Gilbert Guyonnet

 Note : ce disque ne sera disponible qu’à partir du 27 mars 2026.


Malted Milk

Time Out

Blues Productions/Modulor – www.malted-milk.com

À une époque marquée par l’épuisement, politique, culturel, émotionnel, l’idée même de marquer un temps mort ressemble moins à un luxe qu’à une nécessité. Il n’est donc pas anodin que « Time Out » soit le titre du huitième album de Malted Milk, l’un des groupes européens les plus accomplis et pourtant les plus discrètement reconnus de ces vingt dernières années. Il est d’ailleurs rare que j’écrive sur le blues français, ou sur ses genres connexes, pour une raison simple : la plupart des formations hexagonales, malgré leur bonne volonté, restent très éloignées du niveau d’exigence et de constance que Malted Milk maintient depuis plus de deux décennies. La longévité est déjà remarquable en soi ; la régularité à ce niveau relève, elle, de l’exception. Depuis la fin des années 1990, Malted Milk sillonne inlassablement les routes d’Europe, construisant son public album après album, sans quasiment jamais manquer sa cible. Ce succès n’est ni le fruit du hasard ni celui de la nostalgie : il repose sur une discipline rigoureuse, une culture musicale profonde et un degré d’exigence artistique peu commun. Le groupe voit le jour à Nantes en 1996, lorsque le guitariste et chanteur Arnaud Fradin s’associe à l’harmoniciste Emmanuel Frangeul autour d’une passion commune pour le blues rural et sudiste de Lightnin’ Hopkins, Skip James ou Robert Johnson. Le choix du nom relève déjà du manifeste : “Malted Milk”, emprunté à un titre de Robert Johnson, annonce d’emblée à la fois la filiation et le respect des racines. Conçu à l’origine comme un duo acoustique, le projet évolue rapidement avec l’arrivée d’une section rythmique, basse, claviers et batterie, permettant au groupe d’explorer des formes de blues plus urbaines et plus électriques, sans jamais renier ses fondations. Le premier album, « Peaches, Ice Cream & Wine », sorti en 1999, puis « Easy Baby » en 2005, installent leur réputation sur disque autant que sur scène. Ces albums sont défendus dans les plus grands festivals de blues européens, mais aussi lors d’une tournée de quatre mois en 2002 à Memphis et La Nouvelle-Orléans. Un périple qui tient moins de la stratégie de carrière que du pèlerinage, vers les sources du Blues et, plus largement, vers l’histoire fondatrice des musiques noires américaines. Je les ai reçus en live il y a bien longtemps ; une vidéo de cette prestation circule encore sur le web. Ce qui frappe, au-delà de la précision technique, c’est la réaction immédiate du public : d’abord le silence, puis l’absorption totale, enfin la libération. Le son de guitare d’Arnaud Fradin est chaleureux, jamais démonstratif, les cuivres d’une rigueur chirurgicale, et le groupe avance comme un seul corps. Malted Milk, ce sont des musiciens de culture au sens le plus noble du terme, portés par une exigence artistique sans compromis. Ils savent construire un concert, en maîtriser le rythme, tenir un public sans jamais tomber dans l’esbroufe. Dès les premières notes, la salle leur appartient. S’il existe un lien entre « Time Out » et les albums précédents, il se situe du côté des inspirations plutôt que de l’exécution. Pour le reste, le groupe pousse encore plus loin ses standards de qualité. Chercher à enfermer Malted Milk dans une case stylistique n’a finalement que peu de sens. Il s’agit d’un groupe en perpétuel renouvellement, qui rend hommage aux traditions musicales afro-américaines tout en retravaillant les structures rythmiques, les arrangements de cuivres et les grooves avec une remarquable aisance. On peut y percevoir des échos de grandes revues soul, de collectifs funk contemporains ou de formations aux sensibilités jazz, jamais de la copie. Bien que n’étant pas américain, Malted Milk a manifestement intégré une part essentielle de la culture musicale des États-Unis, tout en affirmant une identité propre, clairement identifiable. Cette évidence m’apparaît encore davantage depuis que j’ai quitté la France. Aux États-Unis, un groupe comme Malted Milk pourrait figurer sans difficulté à l’affiche d’un festival de soul, de funk ou de jazz, sans que cela surprenne qui que ce soit, bien au contraire. Leur musique y serait perçue comme légitime, enracinée et singulière. Pour un public américain qui les découvrirait, on pourrait évoquer la rigueur d’un grand groupe de soul classique alliée à la curiosité des projets groove contemporains : une musique qui respecte la tradition sans jamais s’y figer. « Time Out » porte pleinement son titre. Il suggère une pause, une suspension du mouvement, une invitation à prendre du recul pour envisager un avenir plus apaisé. Musicalement, l’album se déploie avec une fluidité remarquable : de l’afrobeat hypnotique du morceau éponyme au boogaloo décadent de I Feel Numb, de la ballade intime What a Night au funk souple de It’s Alright. L’ensemble témoigne d’une grande maîtrise des arrangements et des textures. Comme sur l’album précédent, « 1975 », Marco Cinelli signe l’écriture et la production, apportant une cohérence sonore et esthétique qui élève indéniablement le projet. Comme tous les grands albums, « Time Out » semble se terminer trop vite. Il appelle naturellement à des écoutes répétées et a déjà effectué plusieurs rotations sur ma platine CD. On notera également la présence de Ben l’Oncle Soul, autre artiste francophone partageant des affinités musicales profondes avec Malted Milk, bien que leurs trajectoires stylistiques diffèrent. Aujourd’hui, Malted Milk s’impose comme l’un des meilleurs groupes européens, et « Time Out » ne fait que confirmer ce statut. Leur écoute procure un plaisir comparable à celui que suscitaient jadis les albums d’Otis Redding ou Marvin Gaye, mais à travers une sensibilité moderne et une identité clairement affirmée. Il ne s’agit pas de revivalisme, mais de continuité. « Time Out » apparaît moins comme un aboutissement que comme une respiration avant le prochain chapitre. Une chose est sûre : comme tous les albums de Malted Milk, celui-ci est particulièrement et dangereusement addictif. – Thierry De Clemensat


Steve Howell & Fats Kaplin

Know You From Old

Out Of The Past Music 00TP 0021        

Steve Howell est un chanteur guitariste originaire du Texas. Il a commencé son parcours musical au milieu des années 60. Avec une voix puissante et un jeu de guitare en fingerpicking, Steve évoque les figures du country blues comme Blind Lemon Jefferson ou Mississippi John Hurt. Il forme avec Fats Kaplin un duo polyvalent. Né à Manhattan et installé à Nashville, ce dernier est un multi-instrumentiste. Dans cet album, il joue du violon, de la mandoline, du banjo à cinq cordes, du banjo ténor et du bouzouki. Chaque instrument reçoit en complément le jeu de Steve à la guitare acoustique. Les 13 morceaux du disque ont été enregistrés au studio Fellowship Hall Sound de Little Rock en Arkansas. Les deux musiciens virtuoses nous offrent des morceaux de blues traditionnel, des ballades, des negro spirituals et du jazz avec But Not For Me de Gershwin et le célèbre Mood Indigo de Duke Ellington. Voici un album qui est une belle célébration du répertoire américain, interprété par deux musiciens exceptionnels. – Robert Moutet


Atua blues

Two Roots

Dixiefrog DFGCD8855 – dixiefrog.com

Atua blues est la rencontre entre le Néo-Zélandais Grant Haua et David Noël, chanteur des Supersoul Brothers. Leur répertoire puise naturellement dans le blues, la soul, le rock, le gospel. Grant Haua est en chanteur principal sur six titres, David Noël sur quatre et la reprise de My Sweet Lord de George Harrison est interprétée à deux voix. L’album s’ouvre sur  l’orgue d’un Amazing Grace très inspiré, que David chante aussi lors des concerts des Supersoul Brothers. L’emblématique Rose, ici dans une nouvelle version, fait également partie du répertoire du groupe palois depuis ses débuts. David Noël excelle encore dans le gospel Who’s gonna change my soul et pose la question de notre survivance terrestre dans What have we done sur l’état de la planète. Grant Haua et sa guitare s’offrent ici le country-rock de River blues, les rapides No competition et Fisherman et le délicat I get the blues. Une section rythmique composée du batteur James Bos et de Tim Julian aux claviers et à la basse les accompagne. Attention, l’ordre des titres indiqué sur la pochette n’est pas celui du défilement du CD. My sweet lord , indiqué en plage 5, se trouve en fait en 12è et dernière position. Il faut donc tenir compte de ce décalage si l’on écoute le disque en regardant la jaquette, le 6 devient le 5, et ainsi de suite ! – Dominique Lagarde


Duke Robillard and his All Star Band   

Blast Off  

Nola Blue Records NB 053 – www.nola-blue.com 

Duke Robillard débuta avec Roomful of blues en 1967 et a plus de 35 albums à son actif et peut toucher les amateurs de blues, de jazz et de rhythm’n’blues avec la même efficacité et justement rassembler tout ce petit monde comme personne ne peut le faire. Guitariste exceptionnel, on le retrouve dérrière les meilleurs : Bob Dylan, Ruth Brown, Jay Mc Shann, Johnny Adams, Rosco Gordon, la liste serait longue ! Ici, sur les 12 morceaux de ce nouveau CD aidé par ses musiciens habituels – Chris Cote au chant et à la guitare, Bruce Bears aux claviers, Marty Ballou à la basse, Max Teixeira aux drums plus Doug James et Mark Early aux sax –, il explore tous les divers styles qu’il magnifie : soul, r’n’b, jazz, blues and swing. De belles reprises mises à la mode Robillard : When I get lucky de Floyd Dixon, Confusion d’Allen Toussaint, Warm and tender love,  You rascal you, Look a there de Tampa Red, Stand by me de Guitar Slim. Ça swingue, ça balance, c’est du beau travail, fidèle à la réputation du Duke. CD fortement conseillé, comme toujours ! – Marin Poumérol


Teresa James

Bad At Being Good

MoMojo Records – No number

La chanteuse et pianiste d’origine texane (elle est née à Houston), installée à Los Angeles depuis quelques lustres, publie son quatorzième disque, « Bad At Being Good », en compagnies de son fidèle orchestre The Rhythm Tramps. Le noyau de cette formation est constitué du compagnon de Teresa James, l’auteur-compositeur et bassiste Terry Wilson, et le guitariste Billy Watts auxquels se joignent, selon les chansons, les claviéristes Kevin McKendree et Jon Cleary et une section de cuivres assurée par le trompettiste Darrell Leonard et le saxophoniste Paulie Cerra. Douze titres originaux ont été extraits de cette séance d’enregistrement très réussie. Un large éventail de musique afro-américaine et parfois style americana est déployé par cette remarquable artiste. Des paroles intelligentes délivrées par une voix suave soutenue par des arrangements délicats et ingénieux font que cet enregistrement dégage beaucoup de charme et peut-être de trompeuses délices… – Gilbert Guyonnet 


Mark Cameron

Blues Factory

Overton Music OMX1005

Mark Cameron est un chanteur guitariste et compositeur originaire du Minnesota. Il se produit sur scène depuis plus de trente ans et il a déjà 12 albums à son actif. Après des années avec un répertoire folk-rock, il se tourne en 2009 vers la création de morceaux originaux dans le domaine du blues. Les 10 morceaux de « Blues Factory », son nouvel album, sont ses compositions, paroles et musique. Ses accompagnateurs habituels sont un trio avec Sheri Cameron au saxophone, flûte et percussion, Bill Keyes à l’harmonica et Dan Schroeder à la batterie. Mais, pour cet enregistrement, il y a neuf musiciens invités sur les divers instruments. Aussi à l’aise avec des guitares électriques qu’acoustiques, Mark Cameron nous offre avec ses compositions une grande variété de styles. Aujourd’hui, il se consacre à la création de blues originaux, avec l’envie de captiver le public sur scène. – Robert Moutet


GA-20

Orphans

GA20-002

Depuis sa première apparition en 2018, cette formation originaire de Boston, Massachussetts, a connu plusieurs changements de personnel. Du duo d’origine ne reste que Matthew Stubbs. GA-20 désigne aujourd’hui un trio, formé de Cody Nilsen, chant et guitare ; Matthew Stubbs, guitare et production ; Josh Kiggins, batterie. Ce nouveau CD de 8 titres, leur cinquième, est uniquement constitué de reprises de blues et de soul dans des versions repensées. Cryin’ and pleadin’ de Billy Boy Arnold est pris sur un rythme accéléré, porté par une guitare rockabilly incisive, I love you, I need you de Slim Harpo ralentit le tempo tout comme la ballade I don’t mind de James Brown. Après l’haletant Stranger blues d’Elmore James, Hold on I’m coming de Sam and Dave en version instrumentale, défile à toute allure sur fond d’orgue et de guitare hawaïenne. La perle du disque ? Retour à un climat plus terrien dans My baby sweeter de Little Walter, avant que Just one more time d’Ike Turner ne reprenne de la vitesse sur fond de guitare en vibrato. Un fracassant instrumental Chicken pickin’ de Lonnie Mack referme l’ensemble. Orphelins de ces grands artistes, les GA-20 en sont de valeureux héritiers. – Dominique Lagarde


Maria Muldaur and Bennie Turner

Baby, You’ve Got What It Takes

Nola Blue Records Single

Pour son disque publié en Mai 2025 par Nola Blue Records, « One Hour Mama : The Blues Of Victoria Spivey », la chanteuse Maria Muldaur vint à La Nouvelle Orléans enregistrer deux titres avec la formation de jazz Tuba Skinny. Par hasard, le chanteur et bassiste Bennie Turner, frère de Freddie King, travaillait à son prochain disque dans un studio de cette ville vénérée par tous les amateurs de musique. Il invita Maria Muldaur à se joindre à lui pour une chanson. Les deux octogénaires ont sélectionné un grand tube de 1960 interprété à l’époque en duo par Dinah Washington et Brook Benton Baby (You’ve Got What It Takes). Maria et Bennie avaient entendu et apprécié cette chanson dans leur jeunesse. En outre, Bennie Turner sympathisa avec Brook Benton. Il tournait, en 1961, avec Dee Clark dont il était le bassiste. Il était aussi le coiffeur de Brook Benton (« I used to do his hair », dit-il). Maria Muldaur et Bennie Turner, probablement touchés par la nostalgie, s’amusent en interprétant cette chanson. – Gilbert Guyonnet


Mike Bourne Band

Kansas City o’clock

Overtone Music OMX 1004 – www.facebook.com/mikebourneband

Mike Bourne et son large orchestre (21 noms apparaissent, choristes comprises !) revendiquent l’héritage musical de la ville de Kansas City, fameuse de l’entre deux guerres aux années cinquante, pour ses big bands de jazz, ses clubs et lieux de spectacle, ses femmes accortes, son atmosphère de fête permanente. Une joie de vivre qui tient peut-être de la lointaine légende, mais se perpétue, en particulier par la chanson Kansas City. Dans ce CD de quatorze titres, dont treize originaux, le chanteur et guitariste Mike Bourne s’inspire des styles de Louis Jordan, T-Bone Walker, Cab Calloway. Cuivres, piano, guitares se donnent le change dans une atmosphère enjouée. Une seule reprise le, Fore day rider du pianiste Jay McShann.  L’ensemble n’exclut pas quelques passages par La Nouvelle-Orléans avec Caffeine blues, Kick’n’a deuce et le pertinent Truth dressed up like a lie. Une pertinence que l’on retrouve en fin d’album, dans les textes de Rather be happy than normal et People not politics. Une excellente surprise. – Dominique Lagarde


Tinsley Ellis

Labor Of Love

Alligator Records ALCD 5031 – www.alligator.com

Après d’innombrables albums gorgés d’électricité délivrant à foison de fortes doses souvent indigestes de décibels, le vétéran d’Atlanta Tinsley Ellis avait surpris son monde en publiant en 2024 un disque entièrement acoustique, Naked Truth (Alligator Records ALCD5017). L’artiste récidive dans la veine acoustique. Il approfondit son introspection avec « Labor of Love », un enregistrement beaucoup plus personnel que le précédent qui avait de nombreuses reprises. En treize chansons originales, Tinsley Ellis déclare son profond amour du Blues. Les âmes des géants du Blues hantent celle d’Ellis. Hoodoo Woman, interprété à la guitare, la mandoline et au « foot stomping » est très style Hill Country et R.L. Burnside. Vous reconnaîtrez un clin d’œil très appuyé à John Lee Hooker avec Long Time. La mélodie du sombre blues lent To A Hammer envoûtera très vite. Le contraste entre les tristes paroles de Sad Sad Song et le tempo enjoué mené par la mandoline de Tinsley Ellis est saisissant. Remarquable est son jeu de guitare sur la chanson d’amour The Trouble Is. Avec Sunnyland, Tinsley Ellis s’empare de sa National Steel Guitar et durcit sa voix qui devient plus grave pour nous plonger chez Son House. Il interprète avec feeling son appel à l’amour, Whole Wide World (« What we all need is love »). Boisson du sud et soul food roboratives sont au menu de Sweet Ice Tea. I’d Rather Be Slaved et son accompagnement simple et répétitif à la guitare nous conduit à l’église. Too Broke est une chanson uptempo humoristique sur laquelle Ellis reprend sa mandoline. Sa morale que tout le monde ne partagera probablement pas : il vaut mieux être fauché pour ne pas se faire de souci. Beaucoup d’émotion se dégage de Fountain Of Love et Low Land of Sorrow, cette dernière sur le thème des ouragans qui ravagent le coin où il habite. Superbe et touchante est la conclusion de ce disque, un gospel intitulé Lay My Burden Down. Tinsley Ellis chante avec humour qu’il rejoint sa dernière demeure et va se nettoyer de tous ses péchés. Ce qui me fait penser à la devise de Giordano Bruno : « in tristitia hilaris, in hilaritate tristis » (que l’on peut traduire ainsi : «  gais dans la tristesse la mort, tristes dans la gaieté des plaisirs fugaces »). L’écoute attentive de ce disque, marqué par la mélancolie, est une bien belle expérience. – Gilbert Guyonnet


Neal Black & The Healers

Number 3 Monkey

Gel Production GEL81CD0011

Originaire de San Antonio au Texas, Neal Black est un chanteur guitariste de blues rock. En 1993, il enregistre son premier disque à New York. Après un séjour de trois ans au Mexique, il réside définitivement en France en 2004. Son dernier enregistrement, « Before Daylight », est publié chez Dixiefrog. Voici « Number 3 Monkey », son 8ème album, enregistré en studio en France et en Belgique. Neal Black est au chant et aux guitares slide, rhythmique et acoustique avec Mike Lattrell au piano et à l’orgue, Abder Benachour à la basse et Denis Palatina la batterie. À noter la présence de plusieurs invités tels que Nico Wayne Toussaint à l’harmonica, Janet Martin et Flo Bauer aux guitares. Sur les 12 morceaux du disque, Neal Black en a composé 10. Sa voix rauque est mise en valeur par des solos de guitare électrique et de subtiles notes de guitare acoustique. Voici la meilleure définition que l’on peut donner à la musique de Neal Black. – Robert Moutet


Jamiah Rogers & Dirty Church

Chicago Cowboy

Delmark 898 – www.delmark.com

Le guitariste de Chicago Jamiah Rogers prépare la sortie de son nouvel album chez Delmark Records (prévue pour le printemps) avec un premier single digital : Chicago Cowboy. Repéré sur la scène du mythique Buddy Guy’s Legends et lors du festival Lollapalooza, Rogers propose un blues-rock énergique qu’il qualifie lui-même de « Dirty Church Funk ». Influencé par les grands noms comme Hendrix ou Muddy Waters, ce nouveau titre confirme son aisance technique et son sens inné du rythme. Un morceau efficace pour patienter jusqu’à la sortie du disque complet dans quelques mois. – Jean-Luc Vabres


Alex Lopez

Retro Revival

Maremil Music

 Alex Lopez est un chanteur guitariste et compositeur américain, originaire de Cleveland dans l’Ohio. Très influencé par Jimi Hendrix et Eric Clapton, il s’installe en Floride et sort, en 2023, « Back Bedroom Blues », son premier album. Voici « Retro Revival », son 8ème album. Avec des prestations scéniques remarquables, Alex devient aujourd’hui l’une des figures montantes du blues rock. The Xpress est le nom de son groupe qui est un duo avec le britannique Steve Roberts à la basse et Kana Leimbach, originaire du Japon, à la batterie. Les 11 morceaux du disque sont l’œuvre d’Alex, enregistrés au Creative World Recording de Largo, en Floride. Après l’introduction folk/blues acoustique de One More Time, tout en douceur, Your Lovin, comme la suite de l’album est influencé par Led Zeppelin avec le puissant rythme de la basse et de la batterie. Le morceau final, Keep On Living, est à nouveau une ballade acoustique. Ce disque pourrait être dans le peloton de tête des albums blues rock de l’année. – Robert Moutet


The Buttshakers

Lessons in Love

Underdog

Cette fois, les Buttshakers feront moins remuer votre popotin. La voix de la chanteuse Ciara Thompson est toujours aussi vibrante, mais elle et ses compagnons – Riad Klaï, guitare ; Théo Fardèle, basse ; Cédric Gerfaud, batterie ; Thibaut Fontana, saxophone et Franck Boyron, trombone –  nous confient vouloir jouer une soul plus introspective, moins explosive. Une évolution logique, corollaire du glissement d’âge et d’autres réflexions. Comme au rhythm’n’blues des années soixante a succédé la soul des années soixante-dix. Une démarche qui nous mène à cet album de dix titres originaux  Le sixième du groupe lyonnais et le troisième pour le label Underdog. Dans cet ensemble très cohérent où le format des chansons reste concis, de nouvelles préoccupations se font jour, comme dans Lessons in love, Better days ou le foisonnant Dream on, les ballades sensibles comme Grow et Cosmic love annoncent parfois le retour de quelques orages comme Troubled waters. Le disque se referme sur le  beau et apaisé Gotta believe. Dominique Lagarde


Anthony Branker & Othe Ways Of Knowing

Manifestation of A Diasporic Groove & Spirit

Origin Records

Écrire sur Anthony Branker, c’est courir le risque des superlatifs. Et pourtant, la retenue semblerait presque malhonnête. Il figure très probablement parmi les compositeurs américains les plus importants et les plus influents de notre temps, non seulement par la sophistication de son écriture, mais par l’architecture intellectuelle et morale qui la soutient. Une fois encore, Branker livre une œuvre puissante, habitée, parfois traversée d’inquiétude, une partition qui porte l’empreinte d’une époque marquée par les fractures civiques, les recompositions culturelles et un sentiment diffus d’accélération historique. Lorsque les idéaux démocratiques vacillent et que le débat public se durcit, les arts ne demeurent pas indemnes. La musique de Branker absorbe ces tensions et les transforme en réflexion. Pour lui, composer n’est pas simplement construire : c’est écrire au sens le plus noble du terme. Sa musique se déploie avec la densité et la rigueur d’une œuvre littéraire, évoquant la gravité intérieure d’une Marguerite Yourcenar ou la lucidité existentielle d’un Paul Auster. Rien n’y est laissé au hasard. Les motifs n’ornent pas : ils interrogent. Les harmonies ne se résolvent pas facilement ; elles suspendent le temps, posent des questions avant d’autoriser une réponse. Ces nouvelles compositions portent une émotion moins soucieuse de séduction esthétique que d’exigence éthique. Elles respirent le doute, la complexité, une vérité plurielle. Branker ne proclame aucun absolu : il formule des propositions musicales mûrement réfléchies, à la fois rigoureuses et profondément humaines. La présence la plus immédiatement sensible de l’album se manifeste à travers la voix lumineuse de Aimee Allen. Dans un passage particulièrement saisissant, un champ harmonique épuré s’ouvre sous son timbre : les cuivres graves maintiennent une tension discrètement dissonante, tandis que le piano esquisse des figures retenues autour d’un centre tonal fragile. Allen entre presque timidement, étirant ses phrases, refusant la certitude rythmique. Le temps semble suspendu. Peu à peu, l’orchestration s’épaissit, les bois ajoutent une clarté tremblée, les percussions effleurent l’espace sonore, et la voix devient à la fois narratrice et conscience. C’est là que se révèle le cœur émotionnel de l’album : non pas comme un spectacle, mais comme une méditation intérieure. Composer est sans doute l’un des métiers les plus solitaires qui soient. Il exige de traduire des turbulences intimes en langage partagé. Au fil des années, Branker a gagné en profondeur autant qu’en lisibilité. L’essentiel a pris le pas sur l’ornemental. Les intentions se sont affinées, clarifiées. Il y a dans cette évolution une forme de courage discret. Se livrer, exposer son paysage intérieur, puis laisser l’œuvre vivre au-delà de soi, relève d’un véritable acte de confiance. De plus en plus, il m’est difficile d’écrire sur Branker avec la distance critique habituelle : à mesure que l’on pénètre son univers, la frontière entre analyse et participation devient poreuse. Cette œuvre doit vivre, se confronter au public, à l’acoustique d’une salle, au souffle collectif d’une écoute partagée. Elle porte en elle une urgence équivalente à celle qui l’a engendrée. Le langage de Branker circule avec fluidité entre les traditions : le contrepoint évoque la rigueur classique, l’élasticité rythmique ouvre vers les territoires du jazz contemporain le plus exigeant. Les auditeurs familiers de ces deux mondes en percevront immédiatement la synthèse, mais la musique n’exclut personne. Même sans vocabulaire technique, on en ressent l’architecture : les tensions et leurs résolutions, l’alternance de densité et d’espace, les fils thématiques qui relient les mouvements en une unité cohérente. Les musiciens réunis autour de ce projet ne sont pas de simples interprètes : ils partagent une vision. Leurs improvisations n’ébranlent pas la structure, elles l’éclairent de l’intérieur. L’ensemble agit moins comme un accompagnement que comme une communauté de pensée. On se souvient de « What a Place Can Be For Us », jalon important dans le parcours du compositeur. Cet album explorait la notion d’espace, géographique, spirituel, collectif, comme promesse. Le nouveau projet en apparaît comme le prolongement naturel, sans répétition. Si l’œuvre précédente interrogeait le lieu de notre appartenance, celle-ci semble questionner ce que nous devenons sous la pression du monde. La maturation créative de Branker est lente, réfléchie. Il ne cherche pas l’effet immédiat. Avec le temps, son écriture s’est rapprochée de l’essentiel. Paradoxalement, cette concentration intérieure l’inscrit plus fortement encore dans le dialogue social. Il a quelque chose à nous dire et son propos, suffisamment dense et pensé, mérite d’être entendu avec attention. Comparer Branker à un autre compositeur paraît vain. Il évolue dans un univers singulier, en développement permanent. À peine croit-on en saisir les contours qu’un nouvel album vient en redéfinir les lignes. Il ne s’agit pas d’une œuvre supplémentaire destinée à exister, mais d’une œuvre nécessaire, une création qui enrichit intellectuellement et émotionnellement quiconque accepte de se laisser toucher par la beauté de son art. Dans un autre registre stylistique, seule Maria Schneider suscite chez moi une conviction comparable : celle que la composition peut encore aspirer à une véritable portée morale et poétique. Si vous aimez l’art, l’art qui pense, qui questionne, qui refuse la facilité, il est temps de découvrir Anthony Branker, si ce n’est déjà fait. À une époque saturée de distraction, il offre la concentration. Dans un climat de certitudes hâtives, il propose le doute réfléchi. Et dans un monde en quête de sens, il nous donne une musique qui pense aussi profondément qu’elle ressent. Cher Anthony, merci pour cette œuvre lumineuse et exigeante. Puissiez-vous continuer longtemps à nous offrir des créations d’une telle intensité. – Thierry De Clemensat


James Brown

Rocks

Bear Family BCD 17775 – www.bear-family.fr

Le “Godfather of Soul” James Brown, pionnier de la Soul et icône du Funk, fait son entrée dans la maintenant prestigieuse collection « Rocks » produite par Bear Family Records. Les trente perles enregistrées pour Federal et King entre février 1956 (I Feel That Old Feeling Coming Out) et mai 1965 (Papa’s Got A Brand New Bag, pt.1) ici compilées, illustrent à la perfection les premiers tâtonnements de James Brown. Celui-ci cherche sa voie à travers le Rock’n Roll, le Rhythm & Blues, la Soul, le Gospel et les groupes vocaux. Avec ses Famous Flames, la musique part dans tous les sens. Elle est explosive. Le compilateur n’a retenu, à juste titre pour la série « Rocks », que des titres au tempo rapide. James Brown s’avère être immédiatement un compositeur très talentueux. Il est aussi un interprète hors-pair et un leader exceptionnel. Il est constamment inventif et très perfectionniste. Les cuivres très prégnants sont une des clés de la musique à venir de James Brown. De l’ouverture du disque à la Coasters avec That Dood It jusqu’à la conclusion avec I Got You (I Feel Good) et Papa’s Got A Brand New Bag, pt.1 véritables prémisses du succès planétaire de l’artiste funk, en passant par Think de Lowman Pauling et les 5 Royales, Chonnie-On-Chon inspiré par Little Richard, les sauvages et parfaits And I Do Just What I Want et Shout And Shimmy, l’instrumental Hold It sur lequel hurle James Brown pour exciter son orchestre, Night Flying autre instrumental illuminé par les guitaristes Leslie Bluie et Bobby Roach, Tell Me What I Did Wrong et There Must Be A Reason où apparaît le maître de la guitare jazz Kenny Burrell, vos oreilles et votre cerveau seront aux anges. Saluons aussi la très grande qualité du livret de 40 pages constitué d’une étude très complète rédigée par Bill Dahl et de la rigoureuse discographie de Nici Feuerbach. Voici un voyage fantastique dans le monde le moins connu et parfois négligé d’un géant. Compilation indispensable. – Gilbert Guyonnet      


Yank Rachell

Tappin’ That Thing

Jasmine Records JASMCD3307www.jasmine-records.co.uk

Voilà le genre d’artiste de blues qui, malgré de précieuses recherches par les différents musicologues, restera le parent pauvre de cette musique. On peut mettre ça sur le dos des musiciens qu’il accompagnera durant la première partie musicale de sa vie comme Sonny Boy Williamson I ou Sleepy John Estes, qui lui apporteront une sacrée carte de visite, mais elle reste trop longtemps dans la poche de Rachell et finira par jaunir jusqu’à sa « résurrection » au début des années 1960. On dit qu’on peut se faire une opinion sur un type grâce à ses fréquentations, ne doutons pas un instant que ce musicien de mandoline en ait eu une très bonne, d’autant qu’à l’écoute de ses titres, on est en droit de se demander qui est le leader dans le groupe tellement ses accompagnements étaient un soutien devenu indispensable. Yank Rachell, d’après les récentes recherches d’Eric le Blanc et Bob Eagle, serait né en 1903. Il naît et grandit dans la campagne du Tennessee, près de Brownsville, et travaille à la ferme de sa famille jusqu’à cette rencontre particulièrement déterminante avec Hambone Willie Newbern (l’auteur du sacré Rollin’ And Tumblin’) qui le prend sous son aile et lui inculque les premiers rudiments du métier. Yank joue sur une mandoline depuis ses huit ans et jouera plus tard de la guitare, du violon et de l’harmonica. Quand il commence à jouer sur les planches de Brownsville, il rencontre d’autres musiciens. C’est avec Sleepy John Estes et Hammie Nixon qu’il forme son premier Jug Band et part écumer la région. Il arrive à Memphis au milieu des années 1920 et, toujours avec S.J. Estes mais cette fois accompagné par le pianiste Jab Jones, ils intègre le Three J’s Jug Band et se retrouven le 17 septembre 1929 à graver la première version de Broken Hearted, Ragged And Dirty Too pour Victor. Suivront, quelques jours plus tard et toujours pour Victor, Diving Duck Blues (avec Johnny Hardge à la guitare) et The Girl I Love She Got Long Curly Hair (avec le Jug’s au complet), qui ne sont pas sur cette compilation. C’est avec Little Sarah, enregistrée le 2 octobre 1929, que « Tappin’ That Thing », la compilation de Jasmine Records, ouvre le bal. Plusieurs sessions auront donc lieu à Memphis mais toutes ne sont pas sur cet album (pour une écoute approfondie des premières sessions de James “Yank” Rachell, je conseille les « Complète Recording In Chronological Order Vol I et II » chez Wolf Records), car il faut faire un choix. En attendant, Yank Rachell subit lui aussi les affres de la dépression et, dans l’année 1930, la musique ne payant pas autant qu’il l’aurait désiré, le mandoliniste lâche le groupe et se trouve quelques boulots dans l’agricole et le ferroviaire avant de retourner en 1934, traîner ses guêtres pour une série d’enregistrements chez ARC et Vocalion… Peu avant, Yank Rachell découvre un jeune harmoniciste (John Lee “Sonny Boy” Williamson, premier du nom) qu’il trouve talentueux et commence à jouer avec lui au Blue Fame Club de Jackson avant que ce dernier parte, comme de nombreux confrères, vers Chicago la prometteuse. Le succès étant au rendez-vous pour S.B. Williamson en 1937, Yank le rejoint et ils font quelques sessions en mars et juin 1938 pour Bluebird. Puis une bonne autre quinzaine en 1941, toujours accompagné par John Lee Williamson. C’est ce que nous donne à écouter Jasmine sur cette compilation de très bon goût. Après le meutre de l’harmoniciste en 1948, Yank Rachell laisse un peu la musique de côté et travaille dans des emplois réguliers qui lui apportent une certaine stabilité financière. Posant définitivement ses valises à Indianapolis en 1958, perdant sa femme trois ans plus tard, il reprend doucement la mandoline et accompagne Hammie Nixon et Sleepy John Estes des débuts pour profiter du  “revival” folk et se produire dans les cafés et universités jusqu’à enregistrer pour Delmark sous le nom de Yank Rachell’s Tennessee Jug Busters. Mais çà, c’est une autre histoire… Compilation réussie pour une première approche d’un virtuose de la mandoline. – Patrick Derrien


Don and Dewey  

Stretchin’ Out, The Singles and More 1956-1962   

Jasmine Records JASMCD 1259www.jasmine-records.co.uk

33 titres de la grande époque du duo constitué par Don “Sugarcane” Harris et Dewey Terry qui débutèrent sur le label Mambo en 1955 puis en 1956 chez Spot avec l’excellent Fiddlin’ the Blues. Il faut bien dire que Don Harris, avec son violon, apportait un nouveau son dans le R’n’B. Don and Dewey firent carrière chez Specialty de 1957 à  1960 d’où proviennent la majorité des titres de ce CD. Rock’n’roll avec un certain succès : Justine, Farmer John, Koko Joe, mais pas de tubes classés dans les charts malgré une musique dynamique et dansante. Huit titres Specialty n’étaient jamais sortis, dont la chouette reprise de Pink Champagne. Don Harris né en 1938 et décédé en 1999 devait faire par la suite une grande carrière de violoniste de jazz/rock d’abord dans l’orchestre de Johny Otis puis dans de nombreux albums de stars du rock dont John Mayall et Frank Zappa, dans un style qui fit école. Ils se réunirent parfois pour de courts épisodes, mais le « Best of Don and Dewey » se situe bien dans leur période Specialty, bien revisitée dans ce très bon CD. – Marin Poumérol


Jon Lucien

Search For The Inner Self

Kent Soul CDKENM 536 – www.ace-records.co.uk

Si le chanteur-compositeur Jon Lucien n’est pas très connu du grand public, une frange d’amateurs convaincus s’intéresse à juste titre à la qualité de sa musique, sorte une fusion entre soul et jazz. Né à Tortola en 1942, Jon Lucien a été élevé à St. Thomas. Son père, Eric “Rico” Lucien Harrigan, était musicien et jouait du chordophone, un instrument semblable à une guitare latine à trois pistes connu sous le nom de Très. Adolescent, Jon jouait de la basse dans le groupe de son père. Pendant les années 1960, il a déménagé à New York. Alors qu’il jouait dans une fête, il fut découvert par un cadre de RCA Records. S’ensuivit son premier album – « I Am Now » en 1970 – constitué de standards pop et jazz. Jon Lucien avait à l’époque reproché au label de l’avoir présenté comme « le Sinatra noir »… Son deuxième album – « Rashida » – faisait cette fois la part belle à ses propres compositions, dont Lady Love qui fut bien diffusée en radio et pour laquelle Dave Grusin reçut une nomination aux Grammy Awards pour ses arrangements. Jon Lucien a ensuite enregistré deux albums pour Columbia avant de faire des apparitions dans « Yesterday’s Dreams » d’Alphonso Johnson et « Mr. Gone » de Weather Report. En 1980, il perd sa fille (noyade accidentelle) et il va passer une grande partie de la décennie à lutter contre la toxicomanie. Il revient à la musique avec les albums « Listen Love » (Mercury, 1991) et « Mother Nature’s Son » (Mercury, 1993). Frappé par le destin, une autre de ses filles disparaît dans le crash du vol 800 de la TWA ; il lui dédiera son album « Endless Is Love » en 1997. Jon Lucien décède à Orlando, Floride, le 18 août 2007, laissant derrière lui une œuvre discographique singulière, très ancrée dans la soul et le son des années 1970. C’est cependant surtout avec Search For The Inner Self, son chef-d’œuvre éthéré et soul paru en 1971, qu’il a conquis de nombreux admirateurs et a lancé une carrière qui l’a vu écrire et enregistrer plus d’une douzaine d’albums des années 1970 aux années 2000. Dans la récente compilation réalisée par Paul Weller pour Ace Records – « Paul Weller Présents That Sweet Sweet Music » (CDTOP 1655) – figurait ce titre qui a conquis de nombreux admirateurs depuis sa sortie en 1971. Ace a finalement sorti ce morceau en 45 tours avec We Got Love en face B, ce qui a immédiatement enflammé les amateurs de soul chevronnés, les DJs et les collectionneurs. Pour la petite histoire, We Got Love est officiellement apparu pour la première fois sur un CD autofinancé par Lucien en 1999 (« Precious Is Love ») dont une centaine de copies seulement avaient été produite. La demande a explosé depuis… Compte tenu de l’intérêt suscité par ce titre, Ace (via sa filiale Kent) a choisi de sortir la compilation dont il est ici question. Celle-ci montre Lucien au début de son odyssée musicale, bien que des morceaux comme Precious Is My Love, A Heart In Love, Flower Garden ou The Season Of Spring soient aussi captivants et accomplis que tout ce qu’il a enregistré plus tard. Cet album (version vinyle et CD) a reçu l’assentiment et la coopération de la famille de Jon Lucien et il est accompagné de notes de livret détaillées de Kevin Goins. Une soul qui peut être parfois jugée un peu « mystique », mais d’une grande beauté et d’une immense originalité.Marcel Bénédit


T-Bone Walker

In session 1940-1962

Jasmine Records JASMCD3317 – www.jasmine-records.co.uk

Après deux anthologies consacrées à T-Bone Walker (« Get These Blues Off Me A’s &B’s 1950-1951 » – JASMCD3051 et « T-Bone Jumps Again More singles A’s & B’s 1947-1950 » – JASMCD3149), Jasmine récidive et publie une troisième compilation « In session 1940-1962 » sous l’angle T-Bone Walker essentiellement accompagnateur, même s’il est le leader sur huit des vingt-sept titres sélectionnés. Le texan Aaron Thibeaux Walker fut l’un des grands architectes de la guitare moderne. Il fut un des premiers guitaristes électriques de l’Histoire. Innombrables sont les artistes afro-américains de blues et les caucasiens adeptes du blues-rock qu’il a fortement influencés. Dans les années 1920, il rencontre Blind Lemon Jefferson et est le joueur de banjo de la chanteuse Ida Cox. Après avoir gravé, en 1929, deux chansons dans un style country blues sous le pseudonyme “Oak Cliff” T-Bone, le jeune et talentueux chanteur et guitariste fait ses armes, au début des années 1930, dans les revues des stars Cab Calloway et Ma Rainey. Mais, en 1934, il rejoint la terre promise californienne où il va s’imposer grâce à son chant et à son spectaculaire jeu de guitare. T-Bone Blues (1940) où T-Bone n’est que le chanteur du Les Hite Orchestra et l’instrumental Rifette (1942) où il n’est que l’exceptionnel guitariste de la formation de Freddie Slack, sont superbes. Dave Penny, le compilateur, a sélectionné trois titres de 1943 à 1947, T-Bone Boogie (Rhumboogie), T-Bone Jumps Again (Black’n White) et T-Bone Shuffle (Comet), paradigmes du Swing. T-Bone Walker ne retrouvera le chemin des studios d’enregistrement que trois ans plus tard grâce à la firme de disques Imperial. Jasmine a choisi Strollin’ With Bones. Dave Penny a inclus les quatre superbes chansons gravées en Novembre 1950 par le chanteur-pianiste texan installé en Californie Mercy Dee Walton : Homely Baby, Empty Life, Please Understand et Bird Brain Baby. Il estime que le guitariste jusqu’alors anonyme de cette séance d’enregistrement est probablement T-Bone Walker. À l’oreille, on peut reconnaître que celui-ci a raison. Mais le débat est ouvert ! Par contre, aucun doute sur la présence de T-Bone aux côtés du chanteur Roy Hawkins. Les archives du label Modern en attestent. Les quatre beaux titres du 8 janvier 1952 sont là : Highway 59, Would You, Doin’All Right et The Thrill Hunt. Après les séances Atlantic de 1955 et 1957 illustrées par T-Bone Blues Special et Two Bones And A Pick, T-Bone connaît une nouvelle éclipse. Sa musique n’est plus à la mode. Il réapparaît en Europe, dans le cadre de la tournée American Folk Blues Festival, à l’automne 1962. La soirée du 18 octobre 1962 est enregistrée. Une partie du concert paraîtra sur des albums Brunswick, Decca, Polydor, … Neuf des douze titres de ces LPs sont ici reproduits. Bien que de qualité, ils n’ont rien d’exceptionnel sur le plan musical. Mais ils sont un marqueur historique dans la diffusion du Blues à l’échelle internationale. Le jeu de guitare de T-Bone derrière Memphis Slim et Shakey Jake est impeccable. T-Bone était aussi un pianiste convainquant comme le prouve ses accompagnements de John Lee Hooker et Sonny Terry. Voici un disque de haute tenue. – Gilbert Guyonnet


Various Artists

The Songs that Shaped Led Zeppelin

Jasmine Records JASMCD3321 – www.jasmine-records.co.uk

Si l’on en juge par les innombrables rééditions de ses albums studio et en concert – légales ou non – et les prix prohibitifs qu’atteignent certains de ses disques les plus rares, le groupe Led Zeppelin fait l’objet aujourd’hui d’un culte quasi unanime. Il n’en a pas toujours été ainsi. Entre la fin des années soixante-dix et celle des années quatre-vingt en particulier, où sous l’effet conjugué des moqueries des punks, d’accusations de plagiat, d’occultisme, de caricature des dérives du rock business, le groupe s’est vu entouré d’une légende noire. Le temps a lissé les critiques. Seule la musique compte. Et qu’elle vous touche ou non, il faut reconnaître qu’elle est diablement efficace. Où trouve-t-elle ses sources ? Tout est expliqué dans ce CD de 28 chansons, du Baby I’m gonna leave de John Baez à Long Tall Sally de Little Richard, un parcours à travers les titres – souvent familiers des amateurs de rock’n’roll, blues et folk – qui ont façonné le Zep. Plusieurs compilations dans le même esprit ont déjà été publiées par le passé (dont un coffret Proper de 3 CDs en 2009), mais celle-ci a le mérite de la disponibilité. – Dominique Lagarde


Mémoires d’outre-rock

par Gilles Riberolles

Éditions Frémeaux & Associés – www.fremeaux.com

La toute première chose qui m’a frappé sans que je m’en aperçoive aux premiers instants, c’est le fait qu’il n’y ai pas d’astérisque nous renvoyant sur des références (qui souvent nous font perdre le fil de l’histoire…). Là, on connait tout le monde, chaque nom qui résonne nous semble familier comme un cousin lointain dont on aurait perdu quelque peu le contact mais qui, à la moindre occasion, nous reviendrait en mémoire comme un boomerang. De Chris Stein à Warhol en passant par Iggy l’iguane, Poison Ivy et d’autres encore, Gilles Riberolles nous narre ses mémoires sans chichi, comme un aïeul nous raconterait des histoires de marins au coin d’un feu de bois, un verre de fine au bout des doigts. Gilles est un baroudeur musical que j’ai eu la joie de rencontrer lorsque que j’avais encore un magasin de vinyls sur Toulouse ; on organisait alors beaucoup de concerts et j’avais invité Gilles à venir nous donner un set au shop… Il arriva débonnaire, un rien dandy, accompagné par celui qui fit les parties d’harmo sur « Human Gombo » (un disque envoûtant, hypnotique comme une ritournelle de manège placé sur Time Square et entouré de poupées vaudou) : Mickey Blow. Oui, le même qui jouait avec les Stunners, Little Bob ou Johnny Thunders (excusez du peu !). De son parcours de journaliste pour Best à ses enregistrements musicaux avec ses différents groupes, le public ne retiendra que son nom en bas d’articles pour le mag, sa musique, elle, est bannie des ondes et des bacs. Et ce dès son premier groupe en 1978,  « Casino Music » qui, malgré une production de Chris Stein (Blondie), des cuivres de Tom Malone (Blues Brothers), un mix de Chris Blackwell… fit un flop. Et c’est un peu ce qui se passera toujours pour lui avec ses groupes. Pas de reconnaissance par le public malgré de bonnes critiques… Ce que raconte ce livre n’est pas pour moi une autobiographie – comme j’ai pu le lire dans pas mal d’articles de presse –, mais bien des mémoires d’une culture rock avec laquelle il a grandi. Ce livre est plus une manière d’être qu’un pamphlet sur le rock, un état d’esprit qui fait se rencontrer des personnages qui n’ont pas toujours la même attitude mais pour qui la culture rock est une ligne de vie. Ne dit-on pas que qui se ressemble s’assemble ? Il n’y a pas de hasard dans la vie, tout est une histoire de circonstances et Gilles Riberolles nous donne cette sensation dans ce livre témoin. Une lecture heureuse ! – Patrick Derrien


Batteuse !

par Swannie Elzingre

Éditions Frémeaux & Associés – www.fremeaux.com

« La musique est une histoire intime d’individu, de vie. Aujourd’hui, j’assume totalement qu’un de mes trucs préférés dans les parties de batterie, c’est le silence. » Sans elle, pas de soutien rythmique, les contres-temps s’évaporent, la pulsion musicale serait proche de l’inertie et adieu le battement de la terre qui secoue la funk, le jazz, le rock… Le rythme c’est la vie, la vie c’est le rythme. Demande à Art Blakey qui prenait les commandes de son hard-bop à la limite de la courtoisie, à Charlie Watts le frustré discipliné et magistral du rock qui apportera une grande partie de ses lettres de noblesse aux Rolling Stones, ou à Maureen Tucker (la première batteuse rock de l’histoire ?) qui savait placer la frappe d’une baguette dans le gant d’un Velvet. Parce que la part de féminité derrière des fûts s’expose rarement sur le devant de la scène, Swanny Elzingre érige les lettres de noblesse d’un art et nous parle d’une passion, d’un chemin au parti pris, d’un langage universel mais dont l’initiation est primordiale. De ses débuts en autodidacte à la professionnalisation de son art, ce livre retrace le parcours pas toujours évident d’une batteuse (battante !) qui saura se faire une place dans un monde particulièrement masculin. Et comme elle le dit si bien : « Ce Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de notes, qu’il n’y a pas de langage… », et çà, Lightnin’ Hopkins l’avait bien compris. Chouette petit livre témoignage dont les couleurs féminines mettent beaucoup de douceur dans ce monde de frapadingues. Des références essentielles pour appuyer ses dires combinées à une réflexion presque philosophique du silence comme de la rythmique, donneront, par cet objet de papier, la pulsion de battre ses premières mesures. Et regarder par-dessus son épaule si le monde répond… – Patrick Derrien