Blues & Soul from the West Side
• Invitée cette année à la treizième édition du Eastside Kings Blues Festival à Austin, Mzz Reese a littéralement envoûté le public dès les premières notes. Sa voix profonde, son charisme naturel et cette présence magnétique qui emplit la scène ont électrisé l’un des rendez-vous les plus authentiques du blues texan. Véritable héritière du Blues et de la Soul de Chicago, Mzz Reese incarne la force, la résilience et la passion brute.
La vie de Mzz Reese est une succession d’épreuves transformées en musique : des années de gospel, les nuits enfiévrées dans les clubs du West Side, jusqu’à sa victoire sur un cancer des poumons qui aurait pu la réduire au silence… Mais rien n’a jamais pu éteindre cette voix. Lorsque je la rencontre en octobre dernier à Austin, elle vient à peine de poser sa valise. Quelques minutes plus tard, elle est déjà prête à tout raconter, avec cette sincérité désarmante qui fait d’elle bien plus qu’une chanteuse : une femme habitée par la musique.

« J’étais le premier garçon de papa »
« Je suis née à Jackson, dans le Mississippi, en 1964. Mon père a quitté la maison avant nous pour aller travailler à Chicago. Il était alors avec les Canton Spirituals, l’un des plus grands groupes de gospel. Après un concert à Chicago, il a décidé de ne plus repartir. Il fit venir la famille et nous transmit l’amour du chant. Il m’a tout appris : chanter bien sûr, mais aussi respirer entre deux notes, conduire une voiture et même manier une arme à feu ! J’étais la deuxième fille, mais il me disait toujours : “Reese, tu es mon premier fils !”.
Cette éducation stricte a forgé mon caractère. Dès l’âge de cinq ans, j’ai chanté à l’église, puis j’ai rejoint la chorale des enfants. C’est à l’église que j’ai compris que chanter faisait partie de moi.

J’ai un temps rêvé de théâtre et étudié avec le grand Jimmy Spinks à Chicago, mais la musique me rattrapait toujours. Je participais à tous les concours de talents et aux radios-crochets. J’en ai gagné plusieurs ! Ma mère a gardé tous les trophées à la maison. »
Assise au fond du club, j’apprends les ficelles du métier
NDLR : Longtemps, Reese se cantonne uniquement au répertoire sacré. On la voit aussi dans les églises du West Side, lors de funérailles, d’offices où elle fait office de maîtresse de cérémonie. Mais la vie l’amène peu à peu ailleurs…
« Quand j’ai commencé à chanter dans des maisons de retraite, des anniversaires, j’ai dû alors adapter mon répertoire. Puis j’ai poussé les portes des clubs mythiques du West Side : le Starlight Lounge sur South Pulaski, le Gene’s Playmate sur West Cermak. Je m’asseyais au fond, j’observais tout. C’était mon école. J’écoutais Willie D, Joe Barr, Willie White et, bien sûr, Otis Clay, qui avait son pressing et son studio juste en face ! Ces soirées furent une révélation. Quand Willie D chantait End of the Rainbow de McKinley Mitchell, j’en avais des frissons. Il y avait aussi le légendaire MC Godfather, maître de cérémonie charismatique dans les clubs qui devint un ami fidèle. Petit à petit, j’ai osé monter sur scène, d’abord pour des fêtes privées, puis dans des clubs. C’est comme ça que tout a commencé. »

Rencontre avec Joe B.
« Un soir, je suis allée dans un club du West Side appelé le Forty & Over, un lieu mythique tenu à l’époque par trois frères ; deux d’entre eux ont malheureusement disparu pendant la pandémie de Covid. Le club n’existe plus aujourd’hui, mais, pour moi, il restera à jamais gravé dans ma mémoire. C’est là que j’ai rencontré le guitariste Joe B. (Joseph Brinson), le batteur Sambo (Arthus “Sambo” Irby, disparu le 2 janvier 2018) et le bassiste Abraham Avery Brady. Ensemble, ils formaient le groupe Shotgun.

Dès les premières notes, le son qu’ils produisaient m’a frappée de plein fouet, comme une étincelle sur un baril de poudre. L’alchimie entre nous a été immédiate. Joe B. est un guitariste exceptionnel, un véritable pilier du West Side, il a joué avec tous les grands musiciens de la scène de Chicago. Sur scène, notre complicité était si intense qu’elle me rappelait parfois Ike et Tina Turner. Je me suis même mise à l’appeler Ike en plaisantant (rire) ! Depuis 2012, nous avons partagé près de vingt ans de musique sous le nom de Joe B. and His Shotgun Band featuring Mzz Reese. Ensemble, nous avons enregistré un CD intitulé « Cookies » en 2015. J’ai produit cet album à une période particulièrement douloureuse, juste après la perte de mon mari. C’était ma manière d’exprimer ma peine, de transformer la douleur en quelque chose de vivant, de vibrant : la musique.

Bien sûr, il y a eu des hauts et des bas. Nous nous sommes séparés pendant cinq ans. J’avais envie de suivre ma propre voie, d’explorer davantage la Southern Soul, tandis que Joe B. restait attaché à un blues plus traditionnel. Pendant cette période, j’ai eu la chance de collaborer avec Charles “Chuck-A-Luck” Crane et d’autres musiciens talentueux de Chicago.

Après la pandémie, le destin nous a réunis à nouveau. Joe B. est revenu et, dès la première répétition, tout était comme avant. Nos automatismes étaient là, intacts. Nous avons repris la scène ensemble, notamment au Dr J’s Lounge, sur West Chicago Avenue. Ce petit club, à peine une centaine de places, dégage une atmosphère unique. L’énergie y est brute, chaleureuse, authentique, exactement comme le blues que nous aimons ».

Le temps des épreuves et du renouveau
« J’ai traversé des moments très difficiles. J’ai survécu à un cancer des poumons et cela fait maintenant six ans que je suis en rémission. Quand les médecins m’ont annoncé que ma corde vocale gauche était paralysée, ils m’ont demandé d’arrêter de chanter immédiatement.
Mais pour moi, c’était impensable. Chanter, c’est ma respiration, ma force vitale. Même pendant les semaines les plus sombres, je continuais à fredonner. C’était plus fort que moi. Je chantais pendant mes traitements, dans les couloirs, parfois même dans la salle de radiothérapie. Lors des séances de chimiothérapie, les infirmières s’arrêtaient pour m’écouter. Cette voix, même abîmée, me servait d’arme. C’était ma manière de me battre, de chasser la peur, d’exorciser la douleur. Pendant trois ans, j’ai chanté avec une seule corde vocale. Et aujourd’hui encore, je continue. Sur scène, je me sens libre. Tout ce que j’ai vécu, je le laisse s’envoler à travers le micro. Chanter, c’est mon remède. Là où d’autres auraient pris un verre pour évacuer la pression, moi je chante. Parce qu’à chaque note, je me reconstruis.

Certaines chansons reflètent parfaitement mon tempérament et mon parcours : Drop That Zero de Denise LaSalle, Farther Up the Road de Bobby Bland, ou encore When You See Me Crying (That’s My Train Fare Home) des Canton Spirituals. Des artistes comme Denise LaSalle, Johnnie Taylor, O.V. Wright, Otis Clay ou Aretha Franklin ont profondément nourri mon âme musicale. Let Me Be Your Rocking Chair est un titre que j’interprète souvent dans les clubs. Un jour, Denise LaSalle elle-même m’a dit : “Gwen McCrae serait fière de toi, tu es la meilleure sur son titre Rocking Chair.” Recevoir un tel compliment d’une légende, c’est quelque chose que je garde précieusement dans mon cœur. »
ReRe
« Ce fut une très belle initiative du Chicago Blues Festival de nous inviter, en juin dernier, sur la grande scène principale aux côtés de Nora Jean Wallace et Nellie Tiger Travis pour rendre un vibrant hommage à Denise LaSalle. Dans les coulisses, l’ambiance entre nous était tout simplement magnifique. Nora Jean a toujours été là pour moi, dès mes tout premiers engagements. Elle a répondu présente à chaque fois et elle compte énormément à mes yeux. C’est elle qui m’a tendu la main à mes débuts. Elle m’appelle affectueusement “ReRe”. Un soir, dans un club, elle m’a dit : “ReRe, prends donc ce micro et chante-moi un titre !” J’ai interprété une chanson rapide, puis j’ai enchaîné avec Cookies. Ce qu’elle a fait ce soir-là pour moi m’a ouvert de nombreuses portes. Je l’aime profondément et je la respecte énormément.

Quant à Nellie, la première fois que je me suis produite au Blue Chicago, elle est venue me voir. Plus tard, elle m’a encore fait la surprise de venir à l’improviste lors de mon concert au Fifty Yard Line sur la 75e Rue. En me voyant sur scène, elle m’a lancé : “You’re a bad girl, Mzz Reese !”, un compliment que je n’oublierai jamais.
La reconnaissance de ces deux femmes compte énormément pour moi. Quand elles montent sur scène, elles ne trichent jamais : ce sont de vraies artistes, entières, passionnées, avec un caractère extraordinaire. Je me souviens d’un soir où Nora Jean n’avait pas aimé ce que j’avais fait sur un morceau à ses côtés. Il faut dire que j’avais un peu mâché les paroles… Dans les coulisses, elle me regarde droit dans les yeux et me dit : “ReRe, laisse-moi te dire une seule chose : ne recommence jamais ce que tu as fait ce soir sur quelque scène que ce soit. Tu te dois de respecter la chanson et de l’interpréter comme il se doit.” C’est tout Nora Jean : exigeante, vraie, mais toujours juste. Et elle avait mille fois raison. »

Croire encore
« La musique me donne chaque jour la force et l’énergie de tenir tête à l’adversité. Comme tout le monde, je traverse des épreuves, mais c’est elle qui me permet de rester debout. En tant que femme, je dois souvent faire face à des obstacles : certaines portes se ferment, d’autres ne s’ouvrent qu’à moitié. Il est parfois difficile de trouver une équipe qui vous soutienne vraiment et vous aide à vous épanouir dans votre travail. Mais dès que je prends un micro, tout s’efface. Les tracas, les déceptions, la fatigue de la semaine, tout disparaît. Certains choisissent de boire un verre ou deux pour oublier leurs soucis…, moi, je chante. Et crois-moi, c’est bien plus efficace !

Aujourd’hui, musicalement parlant, j’aimerais plus que tout me produire à l’étranger. Le seul petit problème, c’est ma peur de l’avion (rire). Pourtant, je suis venue ici à Austin par ce moyen et tout s’est très bien passé, même si j’ai eu quelques frayeurs pendant les turbulences ! La dame assise à côté de moi, une vraie “patronne”, a remarqué mon stress et m’a gentiment rassurée tout au long du vol. Alors j’ai pris une décision : désormais, je voyagerai en avion, quoi qu’il arrive !
Il y a peu de temps, un ami m’a dit en plaisantant : “Mzz Reese, quand vas-tu enfin te décider à prendre un passeport ?” Je lui ai répondu : “Oh, tu sais, j’ai déjà une pièce d’identité, il n’y a pas urgence…” Et lui, sans hésiter : “Ne tourne pas autour du pot ! Prends un passeport maintenant !” Eh bien, je l’ai fait ! À l’heure où nous parlons, j’ai enfin accompli toutes les démarches et je vais bientôt recevoir le précieux sésame. Le monde est grand, et je suis prête à le chanter. »

La scène blues et soul de Chicago en 2025
« À Chicago, la scène blues et soul continue à vibrer, mais elle doit sans cesse lutter pour survivre. Les musiciens, les clubs, les producteurs, tous se battent pour maintenir vivante cette tradition qui a façonné l’âme de la ville. Le plus dur, ce n’est pas de trouver des concerts, c’est d’être payé correctement . Certains croient encore qu’on joue pour cinquante dollars… Mais non, nous sommes des professionnels. On paie des factures, on entretient nos instruments, on consacre nos vies à cette musique. Certains acceptent ces petits cachets parce qu’ils doivent bien vivre.

J’ai chanté dans beaucoup de clubs de la ville, comme le Brick’s sur West Madison. J’ai toujours essayé de garder le blues vivant là-bas. Ce club avait une vraie âme. Aujourd’hui, son propriétaire veut attirer une clientèle plus jeune, qui dépense beaucoup en boissons. Il a choisi de ne plus mettre en avant le blues ni la soul, et c’est triste, parce que c’est cette musique qui a fait battre le cœur de Chicago pendant des décennies.
Les temps changent, mais le blues reste. Tant qu’il y aura quelqu’un pour chanter une vérité, pour raconter sa vie avec sincérité, le blues ne mourra jamais. Certains artistes, selon elle, maintiennent cette flamme allumée : James Carter, batteur et neveu du grand Willie Kent, Big Lew Lewis, JoJo Murray, Joe Pratt, Willie White, Mike Wheeler, Sheryl Youngblood, Stanley Banks… et bien d’autres encore. Tous ces musiciens sont incroyables. Ils continuent à jouer chaque week-end avec une passion immense. Ils représentent ce que j’aime le plus : l’authenticité. Aucun d’eux ne triche, ils jouent avec le cœur. C’est ça, le vrai Blues. »
Austin et le Eastside Kings Festival
« Chanter à Austin, c’est comme un nouveau départ. Ça m’a rappelé que tout est possible, qu’il ne faut jamais cesser d’y croire. Peu importe les obstacles ou les déceptions, il faut garder la foi. » [NDLR : Elle marque une pause, sourit, les yeux brillants d’émotion…] « La vie réserve toujours de belles surprises. Être ici, à Austin, entourée de gens qui aiment la musique autant que moi… c’est un cadeau du ciel ! »
Par Jean-Luc Vabres, avec la complicité de Gilbert Guyonnet
Remerciements à Eddie Stout