FORTY ACRES AND A MULE
Durant la guerre de sécession, le major général William Tecumseh Sherman s’illustre lors de la prise d’Atlanta le 2 septembre 1864, après quarante jours de siège ; cette victoire, importante au plan militaire, est décisive au plan politique car elle renforce la position du Républicain Abraham Lincoln, favorable au maintien de l’unité nationale – et donc à la poursuite de la guerre (1), contre le favori démocrate, George B. McClellan dont le parti est partisan de l’accession à l’indépendance des États Sécessionnistes.

Après Atlanta, les troupes de Sherman poursuivent leur avancée vers le Nord à travers les Carolines, détruisant toute infrastructure d’intérêt stratégique et logistique. Elles visent tout particulièrement la Caroline du Sud, l’État initiateur et moteur de la sécession.
Les campagnes de Sherman permettent la libération de plusieurs milliers d’esclaves pour qui il incarne le « second Moïse » ; ils sont ainsi plusieurs dizaines de milliers à suivre ses troupes dans leur marche vers la mer.

We had a promise that was taken back (2)
If I’m not mistaken I once read,
Durin` that short spell I spent in school,
Where ev`ry slave set free was s`posed to get, for slavin`,
Forty acres and a mule. (3)
Le 16 janvier 1865, après une rencontre à Savannah (Géorgie) avec une vingtaine de pasteurs de la communauté noire et avec le secrétaire d’État à la guerre, Edwin M Stanton, Sherman signe les Special Field Orders No15 qui prévoit d’attribuer « 40 acres and a mule » à chaque famille afro-américaine sur des terres abandonnées ou confisquées le long des côtes de Caroline du Sud, de Géorgie et de Floride. Cet ordre reçoit un début d’application mais dès l’automne 1865, il est abrogé par le successeur de Lincoln, Andrew Johnson.
We had a promise that was taken back,
An` when we hollered it was, `hush, be cool`
Well me, I`m bein` rowdy, hot an` black:
I want my forty acres an` my mule
Don`t tell me not to get myself upset,
Don`t look at me like I`m some kinda ghoul,
Jus` answer quietly,
When do i get
My goddam forty acres and my mule? (2)
Avec l’émancipation, puis les XIVe et XVe amendements, les Républicains ont certes donné aux Afro-Américains les droits civiques et politiques ; mais ils ont négligé les aspects économiques et sociaux, faisant de ces conquêtes des acquis en trompe-l’œil qui vont être rapidement balayés dès la fin de l’occupation des États sécessionnistes en 1877. Commence alors une période particulièrement sombre de l’histoire afro-américaine que David M. Oshinsky, qualifie de « worse than slavery. » (2)

« Quand on m’a dit que nous étions libres, nous ne savions pas où aller. Nous n’avions aucun bien ; nous n’avions pas de foyer. Nous étions comme du bétail, livrés à nous-mêmes. Ma mère était esclave, mes sœurs étaient esclaves, mon père était esclave. Mais vous savez, une fois libres, les gens de couleur n’avaient rien. » (4)
La tentative de redistribution agraire avortée, qui consistait à doter les Afro-Américains d’un capital de départ, pèse fortement sur les inégalités constatées aujourd’hui entre eux et la population blanche. En la matière, on songe généralement aux inégalités en matière de revenus, de résidence, d’accès à l’éducation ou à la santé, de taux de mortalité, etc, tous en défaveur de la minorité noire. Mais le gouffre qui existe en matière de patrimoine est bien plus considérable encore.

Ainsi en 2022, le capital médian détenu par une famille noire est de 211 000 dollars, soit 4 fois moins que les Asiatiques (849 800) et 6,5 fois moins que les Blancs (1 367 200 dollars). (5)
Il serait certes particulièrement hasardeux de conclure que le différentiel actuellement constaté repose uniquement sur l’absence de redistribution agraire au moment de l’émancipation et du vote des XIIIe et XIVe amendements à la Constitution. Mais il serait totalement faux d’en nier les répercussions contemporaines. Comme l’écrit Thomas Piketty dans Une Brève histoire de l’égalité (2021), « toutes les recherches dont nous disposons le démontrent : le développement du capitalisme industriel occidental est intimement lié aux systèmes de division internationale du travail, d’exploitation effrénée des ressources naturelles et de domination militaire et coloniale qui se développent graduellement entre les puissances européennes et le reste de la planète à partir des XVe et XVIe siècles, avec une forte accélération au cours des XVIIIe et XIXe siècles. (…) la répartition des richesses entre pays comme à l’intérieur des pays (c’est nous qui soulignons) porte toujours aujourd’hui la trace profonde de cet héritage. » Cet héritage c’est le colonialisme et l’esclavagisme, eux-mêmes adossés à « une domination militaire sans partage à partir de la fin du XVIIIe siècle et tout au long du XIXe . »

Ce triptyque (colonisation-esclavage-supériorité militaire) est à la source de ce que Ken Pomeranz (6) appelle « la grande divergence » entre l’Europe et l’Asie ; elle va permettre aux États européens (puis aux États-Unis), alors dans des états de développement comparables à ceux d’autres parties du monde, de dominer la planète jusqu’à ce que le système de division internationale du travail mis en place à leur seul profit commence à se fissurer avec le début des guerres de décolonisation.(7)
Time for Reparations
Dans ce titre tiré de l’album éponyme, Sounds of Blackness fait la longue liste des préjudices justifiant/exigeant réparation :
Right now, it’s time for reparations,
Reparations for building this nation,
Lynching and burning,
Castration,
Selling children,
Family separation, (…)
Millions of slave ships landed,
Whipped, chained and branded,
300 years of free labor.
We ain’t askin’ for no favours
(Refrain)
Reparations for Reconstruction
Red summers of destruction,
Segregation,
Jim Crow corruption
Reparations for the Constitution
Said, we were ⅗ human (8)
Reparations are overdue
Forty acres and a mule
(Refrain)
Time to pay up
(…)
You stole our lives
We want it back
You stole our inheritance
We want it back

Forty Acres and a Mule
L’expression « forty acres and a mule » apparaît semble-t-il pour la première fois dans le répertoire afro-américain dans le titre éponyme enregistré par Oscar Brown Jr en 1964, qui figure sur son album « Oscar Brown Goes to Washington » sorti l’année suivante, avant d’être réédité en 2009 sur la compilation « Black Power » (avec également Ray Charles, James Brown, Marvin Gaye…). On la retrouve depuis dans nombre de titres, 40 acres and a mule par K-Hand (1994), Harrison Kennedy (2005), Superwolf (2013), T.I., with Killer Mile & B Rossi (2016) Tri-State (2019), Kerubo (2021) et bien d’autres, B. Snipes, Fatty the Driver, Emeka…
L’expression est devenue le symbole à la fois de l’hypocrisie et la duplicité de l’État (9), des préjudices subis et une sorte de cri de ralliement.

Alors que les habitants de l’Alaska (notamment Esquimaux) abandonnent leurs droits sur 44 millions d’acres en 1971 contre indemnisation, alors que les quelque 125 000 « Japonais » internés durant la seconde guerre mondiale en tant que ressortissants d’un pays ennemi (10), ont eu droit, en 1988, sous la présidence de Ronald Reagan, à des réparations, les victimes du système esclavagiste puis ségrégationniste n’ont à ce jour jamais été indemnisées. (11)
I just want my stamp duty, forty acres for Black Man. (12)
Trouble world, trouble child
Trouble times destroyed my smile
No change of heart, no change of mind
You can take what’s yours but you gon’ leave what’s mine
I’d rather die than go home
I’d rather die than go home
And I ain’t leaving without my forty acres. (13)
Notes :
(1) « Dans mon message annuel de décembre dernier [3 décembre 1861], je disais, il faut sauver l’Union, et pour cela tous les moyens nécessaires seront employés. Je n’ai parlé ainsi qu’après mure réflexion. La guerre a été et est encore un des moyens indispensables pour arriver à ce but. Une reconnaissance effective de l’autorité nationale pourrait seule la rendre inutile, et elle cesserait immédiatement. Mais, si la résistance continue, il faut que la guerre continue aussi… » Abraham Lincoln, message adressé au Congrès, 6 mars 1862.
.(2) Oscar Brown Jr, Forty Acres and a Mule (1964)
(3) David M. Oshinsky, Worse Than Slavery: Parchman Farm and the Ordeal of Jim Crow Justice (1996), voir aussi Douglas A. Blackmon, Slavery by Another Name : The Re-Enslavement of Black Americans from the Civil War to World War II (2008). Cet ouvrage a reçu le prix Pulitzer.
(6) The Great Divergence (2016)
(7) Le processus s’amorce avec la révolution haïtienne aboutissant à l’indépendance de l’Ile en 1804 et se poursuivra jusqu’aux années 1960.
(8) La Constitution votée en 1870, dans son Article 1 section II, exclut les Indiens (car non imposés) et tient pour quantité négligeable les Afro-Américains dont la « valeur » est fixée « à ⅗ de toutes les autres personnes. »
(9) Le cinéaste Spike Lee, de façon ironique, n’a-t-il pas créé en 1983 sa société de production sous le nom « 40 Acres & A Mule Filmworks » . Il a par ailleurs depuis développé une ligne de vêtements sous ce même sigle. « The 40 Acre Mule » est aussi un groupe créé en 2015 par le guitariste et chanteur Isaiah Evans.
(10) En réalité, les ⅔ étaient citoyens américains !
(11) Notons cependant que la ville d’Evanston, au nord de Chicago, a mis en place depuis 2021 un programme de réparations axé sur l’accès au logement ; elle est pionnière en la matière.
(12) Jordy (UK) & Wretch 32, Forty acres.
(13) Pusha T with The Dream, Forty acres (2013)
Par Jean-Paul Levet