Tasha Taylor

Tasha Taylor, Le Tremplin, Beaumont, 25 avril 2019. Photo © Yann Cabello

Une femme au pluriel

• Tasha Taylor est une artiste aux multiples facettes. Actrice le jour, chanteuse la nuit ; auteur-compositeur, productrice, musicienne, elle maîtrise avec grand brio la guitare, le clavier et elle a un talent inné pour l’écriture. Lorsqu’elle s’accorde un break, elle exprime ses émotions par la peinture. Chanteuse de soul, dans le sillage de son père – le grand et regretté Johnnie Taylor –, en Europe nous la connaissons surtout au travers de son album « Honey For The Biscuit » signé sur le label Ruf Records qui lui a valu une renommée mondiale. Dans son rôle d’actrice, nous la connaissons dans les séries « Ugly Betty » ou encore « House », ainsi que dans des films indépendants tels que « Dimples » et « Heaven Ain’t Hard To Find ». Deux émissions télévisées : « Lipstick Jungle » et « Men In Trees » ont diffusé ses compositions originales. Bref, un talent pluriel qui méritait un véritable coup de projecteur sur cette formidable artiste.

NDLR : Petite déjà, elle regardait du coin de la scène des artistes tels que les Jackson 5, Johnnie Guitar Watson pour ensuite elle-même partager la scène des festivals avec des icônes telles que Aretha Franklin, Carla Thomas et Allen Toussaint. Fille du grand maître de la Soul Music et l’un des artistes majeur chez Stax Records, Johnnie Taylor, elle a grandi à ses côtés, sur la route, toute sa vie n’est que notes de musique. Grâce à lui, elle comprend parfaitement ce que signifie le terme « show business », c’est 90% de business et 10% de show. Et cela l’a grandement aidée à se faire une place dans ce milieu et à se rappeler ce qui est important pour pouvoir créer sa propre carrière.

Tasha & Johnnie Taylor, photo DR, courtesy of Tasha Taylor.

• Est-ce un atout d’être la « fille de » dans une carrière artistique ?

« Il n’y a pas d’avantages ou d’inconvénients à être la « fille de », on attend souvent d’elle qu’elle suive les traces de… Mais je suis quelqu’un de différent qui a grandi dans une autre génération avec d’autres influences. Bien sûr, la musique de mon père a été une influence majeure, mais j’en ai aussi beaucoup d’autres : le rock, le jazz, la country… Je suis une fille du Sud, j’ai grandi à Dallas ainsi que sur la route, j’ai fait des tournées avec mon père pour ensuite étudier Shakespeare à Boston. J’ai suivi ma propre route, en accord avec qui j’étais. J’adorais voir mon père sur scène, l’un des plus beaux souvenirs que j’ai vécu avec lui est lorsque je suis allée au studio et qu’il m’a demandé pour la première fois de faire un duo avec lui : Ain’t That Loving You. J’étais encore au collège à cette époque et je me souviens que me tenir à côté de lui était excitant, d’entendre la puissance de sa voix et aspirer à trouver cette même puissance dans la mienne. »

Tasha Taylor enfant, en famille avec sa mère, son père Johnnie Taylor et son frère Jon, chez eux, à Dallas, Texas. Photo DR, courtesy of Tasha Taylor.

• Que ressentez-vous lorsque vous posez vos mains sur votre guitare ? Quand vous chantez le Blues ? 

« J’ai entendu des gens dire qu’ils préféraient une guitare acoustique parce qu’il y a tellement plus de présence, moi-même je ressens beaucoup plus d’émotions et d’authenticité, peu importe à quoi je pense. C’est pour cela que j’ai toujours choisi d’écrire ma propre musique plutôt que de faire des reprises. Si j’écris à partir d’un aspect de ma vie, alors je serai plus authentique vis-à-vis de moi et du public. J’aime chanter les yeux fermés, c’est très spirituel et c’est ainsi que je peux être plus proche de Dieu. »

Tasha Taylor, Le Tremplin, Beaumont, 25 avril 2019. Photo © Yann Cabello

NDLR : 2011 a été une année phare pour Tasha qui a autoproduit son deuxième disque, « Taylormade », un album rhythm & blues et soul, dansant, puissant, en mémoire de son père Johnnie Taylor décédé en 2000 dans lequel elle nous offre la reprise du hit Who’s Making Love enregistré en 1968 et qui s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires. La même année, elle a fait ses débuts à Broadway dans une comédie musicale sur la vie de Ray Charles, « Unchained My Heart », dans laquelle elle interprétait le rôle de Margie Hendrix, membre des Raelettes. En 2014, elle a prêté sa voix sur l’album de Tommy Castro « The Devil You Know ». Et en 2016, elle a enchaîné les tournées aux États-Unis ainsi qu’en Europe grâce à Ruf Records et son célèbre « Blues Caravan », entourée de Layla Zoe et Ina Forsman d’où découle l’album Blues Caravan : « Blues Sister ».

• Touner en Europe fut une bonne expérience ?

« Tourner en Europe a été l’un des moments forts de ma carrière, j’aime l’adhésion du public international pour la Soul music. Cette architecture, ces milliers de cultures et toutes ces langues différentes ».

Layla Zoe, Ina Forsman et Tasha Taylor, “Blues Sisters”, photo promo DR, courtesy of Ruf Records.

NDLR : Elle nous a offert en 2019 un quatrième album, « Push & Pull », soul et funk, une voix, brillante dans la continuité de son univers.

• Un nouvel album est en cours. Où puisez-vous votre inspiration ?

« Mon inspiration c’est la vie, là où je vis, quand je vois ce que mes amis ou ma famille traversent. Mes précédents albums ainsi que le prochain sont une sorte de journal de bord de ce dont je suis témoin. Depuis la pandémie, j’ai beaucoup été seule à la maison, dans mon studio et il m’a fallu du temps pour digérer tous les événements qui se sont déroulés dans le monde et dans mon pays, je fais partie de ces personnes qui ont voulu apporter un peu de positivité à travers l’art. Le meurtre de George Floyd, le mouvement Black Lives Matter qui s’est propagé à travers le monde, les élections, le Covid-19, tant de questions restées sans réponses. Il y aura toujours une sorte d’appel de la musique et j’ai toujours fait confiance à cet appel, à mon intuition. J’ai l’impression d’avoir eu assez de temps pour me faire à l’idée que j’ai des choses à dire qui peuvent venir de la colère, de la frustration, mais aussi de la résolution cathartique de ce qui va suivre et comment continuer à avancer, comment rester dans la lumière et rester positive, car c’est ce que je suis. L’année 2020 qui vient de s’écouler tiendra une part importante dans mon prochain album. »

Tasha Taylor, Le Tremplin, Beaumont, 25 avril 2019. Photo © Yann Cabello

• Quels sont vos projets en tant qu’actrice ?

« J’ai fait des publicités pour la télévision et des émissions de télévision au début de ma carrière. Récemment, j’ai été choisie pour jouer dans le nouveau film biopic sur Buddy Holly, « Clear Lake », dont le tournage commencera cette année 2021. J’aurai la chance d’interpréter le rôle de Lavern Baker, qui est la deuxième femme à avoir été intronisée au Rock’n’roll Hall of Fame après Aretha Franklin, je suis heureuse de pouvoir faire découvrir cette femme forte et révolutionnaire qui n’a pas eu la reconnaissance qu’elle méritait. J’ai hâte que le tournage commence. Un film dans lequel j’aimerais jouer serait un film qui lie la danse et le chant, ce serait l’idéal pour moi. J’aurais aimé jouer dans des films tels que « Desperately Seeking Susan » avec Madonna qui est l’un de mes préférés ou encore « Ray », biographie du chanteur Ray Charles au côté de Jamie Foxx. »

NDLR : Toujours en recherche de nouvelles manières de s’exprimer, elle aime explorer une multitude de formes artistiques tel que le 3ème art ; un pinceau et de l’acrylique, elle aime peindre de l’abstrait…

• Et la peinture ?

« Pour moi, peindre, c’est danser avec les mains ! »

Tasha Taylor, photo promotionnelle, photo DR. Courtesy of Tasha Taylor.

NDLR : Comme nous l’avons évoqué, Tasha Taylor est une artiste, mais avant tout elle est une femme ; femme engagée qui revendique, défend les droits des femmes au travers de ses chansons comme d’autres avant elle, à l’image du célèbre « Respect » d’Aretha Franklin.

• Être une femme aujourd’hui ?

« Être une femme, ce sont tellement de belles choses, de la force, de la confiance, c’est aussi être aventureuse, amoureuse, ainsi qu’éduquée et intelligente. En tant que femmes, nous sommes sensées être de merveilleuses mères nourricières et nous sommes aussi sensées être chaudes et sexy jusqu’à 60 ans et plus !… C’est étonnant, pour moi, les défis auxquels nous sommes toujours confrontées à tant de niveaux en tant que femmes. Je cherche toujours à m’améliorer, je pense que je suis une femme qui sait qu’il y a toujours plus à atteindre pour briser ces plafonds de verre, pour apporter de nouvelles idées, atteindre un salaire égal pour un travail égal. Dans le monde dans lequel nous vivons, en ce moment il y a une telle opportunité pour les artistes de contribuer à inspirer et faire avancer les choses. Nous sommes à un tournant très rude et je pense que les femmes sont plus unifiées que compétitives. Je pense que le fait d’avoir un sens aigu du centrage, de l’enracinement, de l’intelligence et d’avoir confiance en soi pour défendre les choses qui sont importantes pour soi sont des choses primordiales. Si je devais choisir un mot – même si j’en ai utilisé 100 –… Être une femme « saine » à l’intérieur et à l’extérieur. Et si je peux encore en dire un mot, c’est « révolutionnaire », c’est ce que j’aspire à être, une révolutionnaire. »

Tasha Taylor, Le Tremplin, Beaumont, 25 avril 2019. Photo © Yann Cabello

NDLR : Tasha Taylor vit à Los Angeles et j’ai pu ressentir au fil de l’interview que l’avenir de son pays était une cause pour laquelle elle s’engage et pour laquelle elle se sent concernée.

• Sur les réseaux sociaux, tu as fièrement posté une photo de Joe Biden et Kamala Harris, as-tu confiance en l’avenir de l’Amérique ?

« Maintenant que le roi du mal, de la misogynie, du sexisme et du racisme n’est plus en fonction et que le leader de notre pays, Joe Biden, est un homme respectueux qui se soucie des gens et pas seulement d’un pourcent d’entre eux, il est dans l’empathie pour les gens qui vivent cette pandémie le moins mal possible et il s’assure qu’il y ait de l’aide et de l’assistance. Ce pays a été divisé plus que jamais. Le 6 janvier en a été un bel exemple et ça a eu des conséquences extrêmes sur la démocratie… Alors, oui, aujourd’hui je suis fière de soutenir un humain honnête, je garde espoir pour mon pays. »

• Et si vous étiez présidente ?

« Si j’étais présidente, je me concentrerais sur la réforme de la police, parce que des Noirs se font tuer à gauche et à droite ici et beaucoup de groupes de suprématistes blancs s’enrôlent dans les forces de police dans le seul but de tuer et d’empêcher les Noirs de voter dans ce pays, c’est très malsain et tordu. Nous avons tous vu ce qui s’est passé au Capitole le 6 janvier, la moitié de ces personnes n’ont pas été arrêtées, mais regardez ce qui est arrivé à George Floyd à cause d’un faux billet de 20 dollars ; la police est arrivée, les armes à la main et l’homme est mort… Alors vous savez, il y a les infrastructures, l’économie, il y a tant de choses, mais je pense qu’avoir un leader qui montre l’exemple est la chose la plus importante. »


Par Lola Reynaerts
Un grand merci à Tasha Taylor pour sa disponibilité et sa gentillesse. Un immense merci aussi à Yann Cabello : www.yanncabello.com