Jeff Espinoza & Gaby Jogeix

Gaby Jogeix (à gauche) et Jeff Espinoza (à droite), Le Caboulot, Nantes, 19.02.2025. Photo © Sarah Cross

Blues « made in Madrid »

• Rencontre avec Jeffrey David “Jeff” Espinoza et Gaby Jogeix. Quand Jeff, le songwriter, fringant septuagénaire, confond blues et folk dans des chansons à la veine sociale et intimiste, Gaby, d’une vingtaine d’années son cadet, électrise les scènes au son de sa lap-steel et de son chant puissant, imprégné de gospel…

Présentations

Jeff : Je suis né et j’ai  grandi à Los Angeles. J’ai le souvenir du Ed Sullivan Show avec les Beatles. J’imitais Gene Autry avec ma guitare en plastique, puis Don’t think twice it’s all right de Bob Dylan, une chanson qui m’a beaucoup marqué.

À ma sortie de la High School, en 1971, j’ai été mobilisé. J’ai évité le Vietnam, la guerre touchait à sa fin… J’ai vu tellement de types en revenir brisés mentalement et physiquement. J’ai fait des études de psychologie, je ne pensais pas faire de la musique mon métier. La musique a guidé mon travail auprès d’enfants autistes. Une expérience dont vous recevez beaucoup de choses en retour. J’ai commencé à jouer sérieusement en public en 1975. J’ai rencontré des gens comme Gene Taylor, un talentueux pianiste, Rick Nelson, The Fabulous Thunderbirds, Canned Heat…

Jeff Espinoza. Photo © Pepe Botella

En 1985, j’ai participé à un casting de voix pour des documentaires, des publicités, des jeux vidéo. J’ai écrit aussi pour d’autres interprètes, composé des jingles pour la radio, des spots pub, des musiques de films. C’est toujours bon d’avoir plus d’une corde à son arc.

Cela fait 45 ans que je vis en Espagne. Plus que jamais, je me sens Européen. J’aime ce style de vie. Les américains ne savent pas vivre sans leur voiture. Et puis les meurtres sont incessants aux États-Unis. La violence est partout, c’est de la folie. La société américaine est très clivée. Je n’ai jamais ressenti ça en Europe.

Gaby Jogeix : Je suis né à Bilbao, Franco-Espagnol. J’avais 17 ans quand j’ai découvert le blues à Madrid. J’étais attiré par ce qui venait d’ailleurs : la France, l’Italie, alors vous pensez, la musique afro-américaine… Je l’ai découverte sur une cassette : une face Mahalia Jackson, une face Elmore James. Je ne pouvais pas encore rentrer aux concerts et mon père s’inquiétait de mes fréquentations. J’ai eu un diplôme de journaliste, mais j’ai compris que je ne ferais pas ce métier depuis cette époque, date ma première rencontre lors d’un concert avec Jeff Espinoza. Je bosse toujours comme régisseur, producteur, tour manager, pour d’autres artistes, des festivals souvent très connus en Espagne. Bien sûr, les revenus sont supérieurs à ceux de bluesman… Quelqu’un m’a dit un jour : « les artistes ne sont là que pour l’argent ». Je lui ai répondu que non. Quand j’écris une chanson, je ne pense pas à combien je vais gagner. J’ai souvent été sans le sou. Cela fait mal, mais dès que la musique coule, on oublie tout.

Gaby Jogeix, Sala Villanos, Madrid, 05.02.2025. Photo © Kenyi Yoshino

Comment naissent vos chansons ?

Jeff : Une conversation, un rêve, m’asseoir dans un bar et regarder les gens sont mes principales sources d’inspiration. Je n’écris pas en me disant : « ce sera le jackpot, un succès ».  Écrire, c’est exprimer des sentiments vrais, raconter des histoires. Orphan train, une de mes dernières chansons, est basée sur une histoire vraie : des orphelins envoyés sur la Côte Ouest au siècle dernier, jusqu’aux années 1950.

Gaby : L’inspiration vient quand je suis sur la moto ! Ce qui m’inspire ? Ma femme qui m’appelle pour une situation d’urgence, le sort des enfants défavorisés. Il faut avoir ça et la mélodie. Wings upon your feet est une chanson écrite à la mort de ma mère. J’aimais sa façon de marcher, comme si elle avait des ailes aux pieds. Durant les années 1940, 1950, 1960, le rôle des femmes était réduit. Elle était plus heureuse vers la fin de sa vie. Nous étions plus heureux ensemble aussi.

Gaby Jogeix (à gauche) et Jeff Espinoza (à droite), Bus Stop, Oléron, 22.02.2025. Photo  Christine Jammet

Que préférez vous, la scène ou le studio ?

En choeur : Les deux ! Mais ce sont deux choses complètement différentes. Nous ne tournons pas systématiquement ensemble. Il nous arrive de nous produire avec nos propres musiciens ou en solo. Mais dès que l’occasion se présente de partager la scène, nous la saisissons. Nous nous nourrissons de ces échanges.

Jeff : Le retour du public vous donne de l’énergie, et vous lui renvoyez. La première chose avant d’être en connexion avec le public, c’est de l’être avec ses musiciens. Les Gypsy Runners qui m’accompagnent sont aussi capables de reproduire en studio ce côté live.

Gaby : Si vous êtes bien dirigé en studio, vous pouvez produire des choses fantastiques, mais je préfère le live. J’ai le souvenir – comme si c’était hier – du premier concert soul auquel j’ai assisté, James Brown, en 1984. J’ai dû convaincre ma mère que je n’allais pas voir un groupe de rock satanique ! Il faut essayer de s’entourer de musiciens qui sont plus fort que vous, comme les Gypsy Runners. Oui, si j’ai à choisir, ce sera le live ! Deux heures de concert apportent des solutions à bien des problèmes…

Vos nouveaux albums sont sortis à quelques mois d’intervalle…

Jeff : Je pense que « Lost Dogs of the Universe » (Paella Records 2024) est mon meilleur (exclamations) ! Une chanson comme Hobo’s highway date de 1997, écrite après une conversation avec mon père sur les vagabonds poussés sur les routes et traqués par la police. Il a vécu la grande dépression, des années 1930, échangé avec eux, dans l’Amérique de Roosevelt.

« Lost Dogs of the Universe » trouve son origine dans mes lectures sur les toxicomanes qui n’ont ni endroit pour vivre, ni travail, ni de quoi manger et finissent par mettre fin à leurs jours. Jesus died in vain est dédié aux présumés mouvements chrétiens dont les membres ont une attitude tout ce qu’il y a de plus éloignée de la parole du Christ. Violeurs, haineux, racistes, ça m’a mis en colère. Il n’y a plus de progrès. Avec le mouvement des droits civiques des années 1960, nous aurions pu construire une société plus ouverte, un monde meilleur, mais on ne peut pas revenir en arrière… Les hippies sont devenus yuppies !

Gaby : Je crois sincèrement aussi que « Smile to the Clouds » (Record Jet 2023) est mon meilleur album studio. Le plus difficile est de le reproduire sur scène, parce qu’il bénéficie d’une production plus soignée. L’album reflète l’état d’esprit de l’artiste à un moment précis. Il faut le faire passer sur scène, alors que vos sentiments ont peut-être changé. Nico Wayne Toussaint est invité à l’harmo sur un titre, I ain’t Mahalia, Lou Marini au sax sur In the bathing sun.


Par Dominique Lagarde
Entretien réalisé le 18 février 2025 à Narrosse, près de Dax, à l’occasion d’une mini tournée sur la Côte Atlantique, et chez leur agent artistique, Christine Jammet. Merci à elle.